
Joyeux anniversaire Valentin, il a 18 ans maintenant. Il n'avait même plus conscience de ce qu'il faisait de sa vie, il s'efforçait de ressentir du plaisir. Pour lui, sa vie suivait le même rythme que Le canon de Pachelbel, c'était comme si ce morceau n'avait pas de fin, il n'avait ni espoir, ni croyance. Sa vie était comme une longue nuit puisqu'il n'y avait pas de lumière de secours.
Son monde pendant son sommeil était semblable à son « monde réel ». Tout ce qu'il ressentait était du gaspillage de temps et une impression de s'effacer petit à petit.
Il tenait un carnet autrefois, il y a un an ou plus, mais il commençait à s'en détacher. À quoi ça lui servirait de noter ce qu'il lui arrivait chaque jour puisqu'il n'arrivait pas à s'en satisfaire ? Il était tellement fatigué d'être déçu et de faire des efforts inutiles qu'il préférait rester à un stade de sécheresse où il était neutre.
Il refusait de se faire aider, pourtant il savait qu'il n'avait pas avalé des parties de son passé, ce qui le bloquait. C'était une corde avec des milliers de nœuds qui le rendaient raide comme un paralysé, et dur comme du granit. Il regrettait aussi son enfance, il ne voulait pas en entendre parler alors il évitait sa famille, et il avait décidé de ne jamais avoir d'enfants. Comment pouvait-il avancer sans assumer son passé ? La souffrance l'avait envahi, il ne pouvait s'en défaire, ça avait éteint la flamme qui lui donnait tout son charme.
Pour survivre...
Tout ce qu'il lui restait, c'était un semblant de séduction. Il aimait se faire dévorer des yeux et faire souffrir. Il voulait qu'on se mette à ses pieds et qu'on pleurniche, il n'attendrait plus que de donner un coup de pied à la tête. Sa beauté intérieure pourrissait, il se fichait de tout, mais il lui restait sa surface, enfin c'est ce qu'il aimait croire, il haïssait l'idée de vieillir. Il était noyé dans une eau sombre, comme celle d'un puits.
Peut-être qu'il essayait de transmettre toute sa peine pour avoir l'impression de s'en débarrasser et pour se venger du mal qu'on lui a fait. Au fond, il ne voulait que du bien pour les autres, mais il ne voulait pas l'admettre, il voulait être insensible, il pensait que le mal le rendrait plus vivant.
Il voulait des sensations extrêmes, peut-être pour essayer d'avoir du plaisir. Il aimait la vitesse et la violence. Lorsqu'il était dans une voiture, il voulait que ça fonce, tant pis s'il y avait un accident, il serait dans le coma ou, au pire, mort. Quelle différence y a-t-il entre la mort et le sommeil ? Et si on n'était jamais sûr de se réveiller le lendemain ?
Parfois il se disait : « Ce n'est pas la mort qui me fait peur, c'est plutôt le fait de n'avoir pas trouvé une raison de vivre qui m'effraie. »
Sur le plan sexuel, c'était pareil, il se lançait dans des délires sado-masochistes, quand il se faisait frapper, il riait fort, ça effrayait un peu le (ou la) partenaire, mais il aimait semer le trouble de toute façon. Il exigeait, pendant ces « activités », que la musique soit extrêmement forte parce qu'il détestait le silence quand il essayait de ressentir quelque chose.

Les blocages du passé
Il avait un complexe qui le dévorait, il avait beaucoup de mal à tenir une conversation, il disait le strict minimum, et chaque fois qu'on lui posait des questions, il répondait par des « ouais » ou des « non », il avait peur qu'on se lasse de lui. Il faisait plein d'efforts, mais son passé le bloquait, on l'avait tellement rejeté, des paroles l'obsédaient : « Qu'est-ce que ça peut nous foutre ! », « Arrête un peu de parler t'es chiant », « tu parles comme un vrai pd »... Il n'avait aucune confiance en lui, mais il s'efforçait de montrer qu'il avait de l'assurance et que rien ne pouvait l'atteindre. Personne ne savait jamais si on lui avait fait du mal, il se protégeait dans sa coquille, il aimait qu'on pense qu'il était invincible.
Il avait honte de ses gestes, il choisissait toujours des vêtements pratiques avec des poches pour pouvoir ranger ses mains, et il détestait danser sur une piste où il y avait peu de personnes. Il devait tout le temps boire pour se sentir bien, il s'est souvent fait recaler parce que ça se voyait qu'il était bourré, c'était un cercle vicieux et il sortait de moins en moins.

La chair
Par contre, il avait une habitude, c'était de compter les jours, il rayait tous les matins le jour qui allait s'écouler. Peut-être pour avoir l'impression d'avoir le Temps entre ses mains, il ne voulait pas le gaspiller, pourtant il avait des obligations comme tout le monde. Il se demandait comment il pouvait profiter de sa vie s'il devait se soumettre à ses obligations, peut-être terminer dans le monde charnel. Peut-être qu'il commencerait par se prostituer puis remplacerait son mac en l'empoisonnant quand il sera vieux et moche. Peut-être aussi qu'il fera carrière dans la production de films pornographiques, il serait d'abord amateur, acteur professionnel puis producteur. Il pensait n'avoir aucun avenir, puisqu'il n'était motivé pour rien, il attendait qu'une porte s'ouvre à lui comme par miracle, il était fatigué. Fatigué de survivre, d'affronter la réalité, d'essayer de plaire. Il se demandait pourquoi il n'utiliserait pas ce qui lui reste, son physique, sa peau, sa chair...

Le canon s'arrête
Plusieurs mois plus tard, il était devenu alcoolique et se prostituait, mais il se sentait d'une certaine manière beaucoup mieux, il était au moins doué pour quelque chose, on le désirait, c'était le plus baisé du coin. Il avait fini dans le coma un peu plus tard, le morceau de violon avait pris fin.
Se réveillera-t-il en reprenant sa vie en main ? Est-ce que sa fête aura un jour une signification ? Verra-t-il des étoiles, ou mieux le jour ? L'impression d'avoir été mort lui donnera sûrement des réponses et une raison...