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Essais

Le bureau

Norband entre dans un bureau pour demander un prêt. Entre questions administratives et pensées vagabondes, un malaise étrange s'empare de lui. Une nouvelle sur l'absurdité du quotidien.

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Il entra dans le bureau et lança un « bonjour » à peine perceptible, accompagné d'un signe de tête. L'homme assis au bureau lui désigna une place dans un fauteuil en cuir, placé face à lui. Le premier homme s'assit.

Nous l'appellerons Norband pour simplifier. L'autre sera « l'homme », ou « celui assis au bureau ».

Un silence pesant s'installa quelques secondes.

On n'y pense pas, mais chaque mot est précédé d'un silence. Il faudrait se demander pourquoi certains sont gênants et pas d'autres.

Norband prit finalement la parole :

— Euh... Je... Je souhaite demander un prêt... Euh, si c'est possible...
— Hum...

Un silence.

— Combien souhaiteriez-vous débloquer ?
— Ah... Eh bien... Quelques milliers d'euros.
— Bien.

Norband pensa avoir mal compris. Il commença à poser ses mains sur les bras du fauteuil pour se relever. Mais l'homme assis au bureau reprit la parole sans lever les yeux du tas de feuilles qui traînaient devant lui.

Il faudra m'expliquer pourquoi l'humain n'est pas capable de ranger, alors qu'il aime l'ordre. En tout cas, c'était le cas, c'est le cas de le dire, de Norband.

— Je vais devoir vous poser quelques questions avant d'accepter...
— Ah ?... Bien sûr, allez-y.
— Une minute. Vous êtes payé à l'heure ou quoi ?

La réponse brutale de l'homme le laissa perplexe.

Pourquoi les gens sont des anges un jour et des démons le lendemain, tel que lors de la Chute de Lucifer ?

Norband ferma la bouche et attendit que l'homme ait fini de déplacer ses feuilles. Son cerveau vagabonda et il se permit un regard discret sur la pièce. Elle n'était pas vraiment originale, mis à part un tableau vaguement orange représentant des tournesols, et le même tableau sur fond bleu sur le mur opposé de la pièce. Le tableau lui rappelait vaguement quelque chose, mais sa culture se limitant à quelques bandes dessinées japonaises et à la télévision, il ne put mettre un nom, ni sur la peinture, ni sur le peintre.

Pourquoi la télévision cherche à nous vider le cerveau et à nous transformer en audimateurs de trous de serrure ?

Un yucca meublait un coin de la pièce. Une affiche vantant les mérites d'un spectacle datant d'il y a quelques années pendait dans le dos de l'homme, toujours occupé à, semble-t-il, ranger des feuilles. Norband se demanda si cette affiche était restée car on n'avait pas pris la peine de l'enlever ou bien si elle avait une dimension sentimentale.

— Si vous êtes prêt, nous allons commencer.

La voix de l'homme au bureau avait repris tout son mielleux. Norband se sentit plus à l'aise.

Il n'était pas d'un naturel courageux, et se montrait très timide avec les gens qu'il croisait pour la première fois. Ou pour les premières fois.

— Bien. Pouvez-vous me rappeler vos nom et prénom, s'il vous plaît ?
— Vian, Norband Brandon.

L'homme commença à griffonner quelques mots sur une feuille quadrillée qu'il avait sortie pour l'occasion. Norband attendit un moment avant que l'homme ait fini. Un morceau, entendu le matin même, lui revint à l'esprit.

Ça mousse, mousse, entre toi et moi... J'ai la peau douce, douce, comme de la soie...

— Vous me disiez que vous vouliez combien ?
— Euh... Je n'ai pas réfléchi précisément... Vous pourriez me conseiller ?
— Quel est votre projet ?

Ça mousse, mousse, entre toi et moi, ça m'éclabousse, comme de la soie...

— Je voudrais pouvoir... Euh... M'acheter une voiture. D'occasion.
— Ah ? Certes... Un instant, s'il vous plaît.

Je laisse aller mon dos dans l'eau douce...

— Je peux vous proposer un prêt de 5 000, à 9,5 %.
— Merci...

Norband n'avait jamais rien compris à tous ces pourcentages que l'on rajoutait après une somme.

Les bulles de savon se trémoussent...

Son interlocuteur commença à tapoter le bord de son bureau avec son stylo. Sûrement sans penser à mal, par simple amusement. Tac, tac, tac...

Norband fixa le stylo, comme s'il pouvait l'empêcher de bouger d'un simple regard.

Tac, tac, tac...

Ça mousse, mousse, entre toi et moi, ça m'éclabousse comme de la soie...

— Bien, je pense que ce sera possible, Monsieur.
— Ah ? Je vous remercie... Et...
— La somme sera disponible sous réserve d'acceptation de votre dossier par le conseil de sûreté dès le mois prochain...

Ça mousse, mousse, entre toi et moi...
Tac, tac, tac...

Une autre chanson vint se mélanger à la première dans l'esprit de Norband.

Un peu sonné par cette foutue bataille...

— Je pourrais avoir une réponse à partir de quand ?
— Je n'en ai aucune idée. Notre Président, M. Vernon-Sullivan, est actuellement occupé, mais dès que la saison sera passée, il fera passer votre dossier en priorité.

Norband se demanda combien de gens formaient la « priorité ».

Butterfly, butterfly, butterfly...
Tac, tac, tac...

— Bien, je peux vous expliquer les modalités de remboursement si vous le souhaitez.
— Oui, s'il vous plaît.

Norband s'en moquait royalement, mais il accepta pour faire plaisir à l'homme assis derrière le bureau.

Tac, tac, tac...

Allo, Lola, ne raccroche pas, ne mets pas de holà, Lola, ho là...

— Vous recevrez la totalité de la somme sous forme de virement du type...

La suite échappa à l'attention de Norband.

Un peu de douleur...
Tac, tac, tac...

— Vous pourrez donc faire valoir votre droit d'opposition.

Tac, tac, tac...

Yeah, yeah, yeah...

— Il semblerait plus logique, et à votre avantage, de placer une partie du capital sur nos comptes...

À parler pour tout te dire, j'aurais mieux fait de me taire...

— Vous comprenez ?
— Oui, oui.

Tac, tac, tac...

Je sens le mal que tu as...

— Excusez-moi, je me sens mal.
— Ah ? Vous voulez un verre d'eau ?
— Non, c'est bon, je vais rentrer chez moi...
— Vous êtes sûr ?
— Oui... Merci...

Norband apprécia que l'homme arrête de jouer avec son stylo. Mais le sentiment de malaise ne le quittait pas. Il se sentait étrangement mal.

La rue était semi-désertique. Quelques passants traînaient, regardant les vitrines vides. Mais cela ne les gênait nullement. Le vide intersidéral situé entre leurs deux oreilles leur permettait ce miracle. L'air frais fouettait le visage de Norband. Cela lui fit un peu de bien, juste avant que les nausées n'arrivent. Il se mit à presser le pas. La sueur collait sa chemise, malgré le froid. Sa vision se troublait par moment.

Le train de 17 heures et 18 minutes allait entrer en gare. Norband se dit qu'il pourrait l'avoir pour rentrer chez lui plus vite. Il se traîna du mieux qu'il put jusqu'au quai. Le train sans arrêt était annoncé dans les haut-parleurs. Norband se dit qu'il gagnerait encore plus de temps en attrapant celui-ci.

Le chef des pompiers constata le décès à 17 heures et 45 minutes, tandis que ses collègues tentaient de récupérer les restes de Norband. S'il s'appelait réellement Norband...

À parler pour ne rien dire, j'aurais mieux fait de me taire...

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asheverus @asheverus
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