
J'étais avec des amis sous le seul arbre d'une prairie qui s'étendait à perte de vue lors d'une après-midi ensoleillée. Nous discutions de choses et d'autres, nos paroles portées par une fraîche brise d'été. Je portais un long manteau noir, ce qui ne choquait personne malgré la chaleur, mais cela ne m'incommodait nullement.
Je ne me souviens plus de notre conversation car j'écoutais d'une oreille distraite. Je me prélassais dans l'herbe en observant le mouvement des feuilles dans les arbres, mais soudain, cette discussion me parut devenir très lointaine, comme si mes amis s'éloignaient.
Un départ mystérieux vers l'inconnu
Je relevai la tête pour voir ce qu'il en était et me rendis compte qu'ils s'étaient levés. Ils avaient l'air de m'attendre. Je leur demandai ce qu'il y avait, pourquoi nous devions partir alors que la journée était à peine entamée, tout en me relevant.
Ils regardaient tous dans ma direction, pas moi, mais à travers moi. Je me retournai donc pour voir ce qui se trouvait derrière moi. Mis à part l'herbe ondulant sous le vent, il n'y avait rien à remarquer. Je me retournai pour les questionner et je les vis s'éloigner, sauf Guy. Comme s'il avait lu dans mes pensées, il me dit que ça avait déjà commencé et que je devais faire ça seul.
Quelque chose n'allait pas : ce n'était pas son genre, lui qui proposait toujours son aide. Soudain, je fus pris d'une sensation de malaise qui me fit tomber à genoux et je vis les jambes de mon ami s'éloigner.
Lorsque je me relevai, tout le monde était parti. J'arpentai la prairie dans la direction où semblaient regarder mes amis. Je marchai jusqu'à la tombée de la nuit sans que le paysage ne diffère de celui de la prairie où j'étais parti, mais je me sentais observé. La sensation de malaise me tenaillait à nouveau.
La rencontre avec une créature éthérée
Tout à coup, j'entendis comme un glissement sur le sol. Je me retournai instinctivement dans la direction d'où provenait le bruit et soudainement, je fus saisi d'un sentiment d'horreur indicible face à ce qui se trouvait devant moi.
C'était une forme éthérée dont les contours n'étaient pas nets, comme si cette forme était changeante. Et c'est ce qu'elle était. Je voyais ses formes et ses contours changer sous mes yeux, mais je voyais aussi autre chose à travers elle. Je ne saurais dire pourquoi cet être m'était familier, comme provenant de mon passé. Je ne pris pas le temps d'essayer de me souvenir ; je me retournai pour partir dans la direction opposée, car j'étais persuadé que cette créature n'avait rien d'amical.
Je ne m'étais pas trompé. Je sentis quelque chose filer au-dessus de ma tête, ce qui me fit perdre l'équilibre et tomber dans un trou.

Une fois dans le trou, je me retrouvai dans une ville animée par ses passants et ses voitures. J'étais sur les Champs-Élysées et la créature me poursuivait toujours. Je tournai dans la première rue que je rencontrai.
Une impasse et la mort
Je me retrouvai dans l'immense couloir d'un château et là, je ne sais pourquoi, je décidai d'arrêter ma course. J'attendis en guettant ce bruissement que j'avais perçu dans la prairie. Ne percevant rien, je me retournai pour voir ce qu'il en était et me retrouvai face à face avec elle.
Tout à coup, je sentis une douleur intense et insoutenable : j'étais empalé sur une longue corne d'ivoire s'échappant de la chose. Je sentais la vie me quitter quand je décidai de fermer les yeux en me laissant porter par la mort.
Lorsque je les rouvris, ce fut pour me réveiller allongé dans une immense bibliothèque. La première chose que je vis fut cet oiseau au plumage intégralement noir, à l'exception du dessous de ses ailes qui possédait des reflets des couleurs du spectre lumineux, mais de manière terne et obscurcie. Il chantait un air magnifique et vivifiant.
Thanatos et la bibliothèque du savoir ancien
Je décidai de me lever pour faire un tour d'horizon, quand une voix résonna dans la salle en me disant que j'avais encore échoué. Je cherchai la personne qui aurait pu dire ceci, car ces mots semblaient émaner de la pièce elle-même, quand tout à coup une porte s'ouvrit, laissant passer un homme qui devait avoir entre soixante et soixante-dix ans mais qui paraissait encore très vigoureux.
Il m'annonça que j'étais là pour apprendre, que tout ce qu'il y avait ici était le savoir qu'il avait accumulé depuis plusieurs siècles et qu'il le mettait à ma disposition pour parfaire mon éducation, mais que je devais faire très vite car j'allais devoir bientôt partir.
Mon premier réflexe fut de chercher des informations sur la créature qui s'était attaquée à moi. Mon attention fut attirée par un grimoire traitant des créatures protéiformes, que je lus en quelques secondes, malgré l'épaisseur du manuscrit. J'en assimilai toutes les connaissances, de la manière de les reconnaître à celle de les éliminer. Mais il semblait qu'elle n'en était pas une, alors je décidai de prendre un maximum de livres avec moi pour pouvoir les étudier à une table.
Je lisais un traité sur les méthodes de la pratique de l'alchimie quand je m'aperçus que quelqu'un s'était assis à ma droite. Il portait une longue robe anthracite qui se changea aussitôt que je la remarquai en un costume de ville classique avec une veste de cuir noir sur laquelle se déversait une cascade de cheveux couleur ébène. Bien que les traits de cet homme semblassent identiques à ceux de la créature (c'est-à-dire non définis, éthérés, en constant changement), sa présence était apaisante et rassurante.
À ce moment-là, je ne contrôlais plus ma parole et j'entamai avec cet homme une conversation qu'auraient tenue deux amis de longue date.
— Comment ça va, Than ?
— Autant qu'il se peut, mais toi, tu as encore échoué apparemment. Ne t'en fais pas, tu finiras bien par renverser la situation et à ce moment-là, tu auras le dessus.
— Ça fait des années que tu me dis ça mais je n'y arrive jamais.
— Écoute, tu te souviens de la première fois qu'on s'est rencontrés ?
— Moi oui, mais lui non, dis-je en me montrant de l'index puis du pouce.
— Bon, dit Than avec un léger rictus, le fait est que c'était une erreur, que nous n'aurions jamais dû nous rencontrer ce jour-là. Ce sont eux qui s'en sont mêlés car tu n'étais pas sur mes listes du jour, alors j'ai dû te raccompagner jusqu'à la salle d'accouchement où tu venais à peine de naître. Je soupçonne même les deux de s'être mis d'accord pour t'éliminer, tu es bien trop dangereux à leurs yeux.
— Il ne comprend toujours pas de ce dont on parle, dis-je, toujours en me montrant du pouce. Mais il a quand même des soupçons sur ta véritable nature.
Tout à coup, l'oiseau au plumage noir s'élança dans les airs en quelques gracieux battements d'ailes. Lors de cet envol, l'air qui entrait en contact avec les plumes semblait s'embraser, puis, en s'éloignant de l'oiseau, se chargeait d'une multitude de teintes chatoyantes.
— Il est temps que tu repartes.
— Je sais.
— Essaie de faire en sorte qu'il se souvienne de tout ce que j'ai dit.
— Ne t'en fais pas, il note tout depuis un certain temps, il veut comprendre pourquoi ça lui arrive tous les soirs. Bon, je ne te dis pas adieu car je sais que c'est absolument impossible, alors... à forcément un de ces jours, Thanatos.
Le réveil et les traces troublantes du rêve
Je fus pris d'un sursaut tellement violent que je crus que je venais de tomber du lit. Mais de toute évidence, cela faisait déjà longtemps que j'étais par terre étant donné la distance à laquelle je me trouvais du lit : deux mètres m'en séparaient.
Rapidement, je m'affairai à éclairer ma chambre pour noter tout ce dont je me souvenais de ce rêve que je n'avais pas déjà noté des précédents, mais ce fut rapide. Je voulus me relever pour voir quelle heure il était, mais mon attention fut attirée par deux choses.
La première était qu'en me relevant, je sentis comme un élancement sur le torse et, en y regardant de plus près, on y voyait un hématome gros comme un poing. La seconde était une plume aux reflets chatoyants qui reposait sur le côté du lit, près de la fenêtre.