
Naissance d'un héros improbable
11 septembre 1964, dans une petite chambre de bonne (pléonasme) du 3ème arrondissement. Au fait, ça existe le 3ème arrondissement ? Oui, parce qu'on parle toujours du 16ème, du 11ème, mais le 3ème ? Enfin bref...
Dans une chambrette sans prétention, sans docteurs ni père alentours, naît Donatien Alexandre Jambon, premier du nom.
Jambon, me direz-vous, c'est un nom totalement dénué de sens, tout à fait ridicule. Oui, eh bien, on ne choisit pas, et Donatien n'avait non seulement pas choisi son nom de famille ridicule, ni de naître sans père (d'ailleurs sa mère se prénommait Marie), ni d'être dès la naissance affublé d'une raie sur le côté ainsi que d'un monstrueux épi sur le derrière du crâne, qui ne partiraient plus jamais.
Une enfance marquée par le drame
Trois ans plus tard, malheureusement, la mère de Donatien décéda dans un dramatique accident de sèche-cheveux auquel personne ne comprit jamais rien, et voici que Donatien se retrouva seul au monde, sans parents, ni grands-parents, ni rien de ce type, même pas une perruche ou un cochon d'Inde. Quoique, est-ce vraiment important ? Pourquoi on donnerait la garde d'un gamin à une perruche et un cochon d'Inde ? Nan mais franchement, je vous le demande. Déjà qu'on n'arrive pas à légaliser l'adoption pour les couples homos, enfin bon, les gosses sont mieux chez des couples alcoolos et bof-bof qui leur tapent sur la gueule en les traitant d'abrutis, au moins, ils sont hétéros, c'est mieux, pour les repères.
Comme aucun volatile, ni aucun rongeur ne pût se libérer pour s'occuper du pauvre enfant, celui-ci se retrouva à l'Assistance, une espèce de prison grise et triste où on gérait les enfants un peu comme du bétail, et où ils étaient à peu près nourris et logés convenablement, sous peine qu'ils soient sages, c'est-à-dire qu'ils la ferment et qu'ils fassent leurs besoins à heures fixes.
Pour l'instant, rien de très réjouissant, oui, je sais, mais la vie de Donatien est pour l'instant ainsi faite, et si vous voulez de l'action allez donc voir le dernier film de Schwarzenegger, ça s'appelle « Je suis un écervelé au nom imprononçable et je me fais élire gouverneur par une bande d'attardés dont le président est une excellente représentation » (à bon entendeur...)
L'appel de la télévision
Continuons. Jusqu'à présent, Donatien n'a pas vraiment eu de chance, récapitulons les malheurs de ce pauvre enfant, étant donné que de nos jours l'audimat augmente en fonction du nombre de litres de larmes versées par les auditeurs, ça devrait rouler.
Donatien est orphelin, pauvre, moche, pas très adroit, et il semble se complaire dans une fange innommable avec la plus grande satisfaction.
Mais un jour : « tin tin tin ! »
Donatien est devant la télé, et il aperçoit un appel à témoins sur FR13, une chaîne qui a cessé toute activité depuis 1970. Cette chaîne spécialisée dans la fabrique industrielle de stars pour pré-ados imberbes et boutonneux prêts à aduler n'importe quel abruti complet pourvu qu'il ne représente ni amour maternel ni autorité paternelle, recherchait de nouveaux crétins pour une émission. Il fallait avoir entre 15 et 25 ans, et Donatien en avait alors 15 et demie !
(Navrée pour les incohérences de temps et de dates, mais je n'avais aucune envie de m'emmerder avec ça.)
C'était une émission pour devenir une star de la danse et de la chanson ! Comme Donatien n'avait aucune compétence ni pour la chanson, ni pour la danse, il pensa à juste titre qu'il avait toutes les chances de réussir le casting.
L'évasion de l'orphelinat et le casting
Un lundi soir à environ neuf heures et demie du matin précises, Donatien lia entre elles une cinquantaine de paires de chaussettes afin de passer par la fenêtre. (Il ne connaissait pas encore la technique des draps, ce qui, de toute façon, n'aurait pas servi à grand-chose, étant donné qu'il se trouvait au premier étage et qu'aucune porte n'était fermée à clé.)
Le soir même, le jeune homme au physique désastreux se retrouva devant les portes encore closes de la fabrique de stars : « Réservoir Production Number One Extra XXL ».
Les castings auraient lieu toute la journée du lendemain. Donatien dormit donc devant les portes, pour être sûr de passer en premier.
Quand il s'éveilla, il était déjà quatorze heures trente, tout le monde lui était passé devant sans aucune considération, ce à quoi la vie l'avait habitué.
Puant la crasse, pas rasé, les cheveux et les habits répugnants, Donatien supplia la prod de lui accorder ne serait-ce qu'une minute.
Et ils acceptèrent, non pas par pitié, mais parce qu'un petit con de journaliste de TF1 (encore un pléonasme) le filmait, et le chef de la prod alias Jean-Luc DLR, dont je tairai le nom, n'avait pas envie d'entacher son excellente réputation de gendre parfait (Bonjour broshing, moi c'est broshing et rillettes sous les bras, merci Coluche) en se fourvoyant publiquement. Il fit donc généreusement entrer ce jeune clochard.
Face aux juges du casting
Devant Donatien Jambon premier du nom se trouvaient à présent trois juges. Deux hommes, et une femme.
Le premier à gauche a un look tout à fait... spécial. Il a des cheveux longs ridicules, un piercing pour faire jeune alors qu'il pourrait être le père de Magic Charnia !, sur un sourcil mal épilé, histoire de faire croire à une cicatrice. Une cicatrice, pense Donatien, toi ? Avec qui tu t'es battu ? Casimir ?
La juge en mini-jupe, une Black tressée, qui chuchotte des choses totalement incompréhensibles, mais ça donne à peu près ça : « The steps, give me the steps now ! Happy face ! I want the text ! » Elle a pas l'air commode.
Le troisième, eh bien, assez banal, en fait (ben, je me rappelle plus quelle tête il avait, le troisième... Ho et puis on s'en fout.)
« Qu'allez-vous nous interpréter, jeune homme ? » lui demande la blondasse en lui reluquant les parties.
Donatien transpire, il n'avait même pas réfléchi à la question. Il cherche une chanson qui le représenterait, une chanson triste, pathétique.
Le choix difficile de la chanson
Donatien pense aux dernières chansons qu'il a entendues ces jours-ci. Il y avait bien ce groupe de rap, celui qui fait des chansons sur le malheur et la joie de vivre à la « téci » et qui ponctue ses textes d'incessants « ouaich ouaich, hin, hin » dénués de sens grammatical. Non, pense Donatien, je ne vais pas leur faire ça, c'est déjà assez chiant à écouter, alors à chanter.
Il y avait aussi ce jeune bourgeois aux cheveux longs, raie sur le côté, tellement talentueux qu'il est obligé de reprendre des textes qui ont bien marché pour s'assurer une once de gloire. Non, pense Donatien, ça non plus, je ne peux pas leur faire.
En face du jeune homme, les juges s'impatientent.
La Black tape sur la table avec ses faux ongles manicurés à outrance. En fin de compte, le type à la cicatrice de pacotille vient à son secours :
« Parlez-nous donc de vous, présentez-vous. »
Le récit bouleversant qui change tout
Et Donatien se lance. Il leur raconte comment il s'est échappé de chez les Thénardier afin de venir chanter devant eux, etc...
Les juges craquent, faites tourner la caméra, sortez les mouchoirs, cette séquence est sponsorisée par Kleenex !
Ils pleurent tous de véritables larmes de crocodiles, car dans leurs esprits mesquins d'artistes capitalistes ils pensent tous à la même chose : un jeune paumé qui devient star, ça fait une histoire à la happy end, des larmes, une histoire triste qui plairait aux sous-couches de la société française ! Eurêka ! Donatien, viens chercher ton petit carton imprimé « Daube Star » et reviens demain.
Le deuxième jour du casting télé
Le lendemain, après une deuxième nuit passée dans la rue, le ventre vide, des rides sous les yeux, Donatien se retrouve pour la deuxième fois devant les juges, cette fois-ci, il va devoir chanter !
La prod a installé les jeunes gens dans une petite salle stressante. Autour d'eux tourne une caméra prête à filmer tous ces purs instants d'angoisse. Ils rêvent tous de gloire, de strass, de paillettes, Daube Star changerait leur vie à jamais !
Il y a un point positif dans tout cela, si, je vous assure : Donatien avait un peu honte d'attirer les rires et l'antipathie à cause de sa tenue et de sa crasse, mais il découvre que les pseudos chanteurs qui l'entourent n'ont rien à lui envier. En face d'un Donatien se tiennent tous les styles vestimentaires les plus invraisemblables, comme s'il fallait obligatoirement ressembler à un tas de fripes de chez « Kilo Shop » pour être un artiste.
Ils se font tous appeler un par un pour aller chanter devant la blondasse, la Black chuchotante, et le type banal.
Bientôt, ce sera le tour de Donatien Jambon premier du nom de prouver qu'en ne sachant ni chanter ni danser, on peut en quelques mois se transformer en star !!!
Suite au prochain épisode...