
Mais depuis la nuit des temps, "certains", "d'autres" et "quelques-uns" prennent un malin plaisir à nous faire croire n'importe quoi et à se confondre dans d'affreuses affabulations qui se feraient se retourner la morale dans sa tombe si celle-ci était morte... Mais ce n'est pas le cas, la morale est bien et belle vivante et, bien qu'en phase terminale d'une maladie bénigne que l'on appelle la mort (Aah, les temps ont changé, où sont passées les bonnes mœurs d'antan... "ha c'était mieux avant !" comme dirait l'autre), elle subsiste encore, un peu du moins chez votre serviteur, moi le narrateur zélé qui va vous conter sans plus tarder "le fabuleux destin d'lavache qu'avait un grain" !
Le réveil difficile de B36h
C'était un début d'août comme il y en a beaucoup, le soleil naissant à l'horizon dardait déjà la prairie du père Lepeno de ses rayons assassins. L'un des seuls spectateurs présents de ce spectacle tout aussi épatant que naturel fit résonner sa belle voix dans toute la contrée. C'est ainsi que B36h, comme l'avait prénommé un fer rouge qui l'avait étreinte un beau matin, se réveilla malgré elle dans une cacophonie si inaudible qu'elle n'en serait pas devenue perceptible par un sourd !
B36h, ou "bouge de la saleté de ruminant" comme la prénommait le père Lepeno — étant ce que l'on peut appeler réveillée —, se dirigea vers son abreuvoir pour se remplir une gorge desséchée par une nuit inconfortable à la belle étoile. En effet, elle ne s'était pas couchée avec les autres dans la grange car elle avait préféré ne pas aller au pays des songes allongée près de ses "camarades" aussi bêtes que méchantes. Et ça, pour être bêtes, elles l'étaient autant qu'une bête peut être bête ! Ah ça ! Elle ne les aimait pas, ces camarades de chambrée ! Tout ça parce qu'elles prenaient un malin plaisir à la ridiculiser dès que possible, à la maltraiter dès qu'elles s'en sentaient l'envie et à la rejeter de leur jeu continuellement.
Aaaaah, ce qu'elle aurait voulu jouer à "saute vache", "jte tire le pis jusqu'à ce que tu rires" ou autre "vache perchée"... mais ses origines maghrébines en avaient décidé autrement... Elle était née au Maghreb de mère maghrébine et de père inconnu ou haché menu ; elle n'avait jamais vraiment su... En tout cas, ce dont elle était sûre, c'est qu'il n'y avait pas que ce "bon" Français de Lepeno qui était raciste comme pas deux ; il y avait aussi ces formidables "tas de graisse bons qu'à faire du lait" comme il les appelait affectueusement.
Elle se traîna donc avec difficulté sur l'herbe humidifiée par la rosée du matin jusqu'à un bac à eau, où elle se remplit allègrement la gorge d'une grande quantité d'eau avant de se sentir inévitablement attirée la tête la première dans l'abreuvoir par ce que l'on appelle la gravité. La jeune vache, aussi vive au réveil qu'un escargot sous Tranxene, était partie pour finir sa nuit dans cette cuve à eau...
L'arrivée du camion fatal
Mais un crissement de pneu et le fracas d'un freinage brusque la firent se redresser sur son séant tel le professeur faisant les frais de la bonne blague du clou sur la chaise (blague classée patrimoine historique par des humoristes ratés... qui a dit Jean Roucas ?). Un gros camion blanc d'une allure qui avait on ne sait quoi de terrifiant et qui semblait entouré d'ambiances pesantes que l'on ne ressent que dans des endroits comme des cellules de condamnés à mort, des chambres d'hôpital de cancéreux en phase terminale ou autres salles de spectacle d'un one man show d'Anne Roumanoff, venait de s'arrêter dans la cour de la ferme du père Lepeno.
S'ensuivit un grand et profond silence, un silence qui sembla durer une éternité. Une éternité qui parut bien courte aux innombrables représentantes de la gente bovine qui se teraient avec frayeur dans les recoins de la grange qui les abritait. La porte de celle-ci s'ouvrit dans un grincement pénible annonciateur d'un terrible événement à venir. La puissante lumière du jour s'engouffra dans la grange tel un lion dans l'arène, chassant l'obscurité qui planait sur les vaches frémissantes qui avaient pressenti habilement — tel l'asticot apercevant une chaussure taille 46 fondant sur lui — que leur dernière heure était arrivée. Enfin, leur dernière... deux heures, car d'ici à l'abattoir il fallait bien bien trois quarts d'heure, une heure, voire deux heures si la route était encombrée, sans compter les paperasses et autres documents administratifs qu'il fallait remplir avant de conduire les vaches à Jean Bonheur, le boucher chef des machines à "transformer une matière première en matière digestive nécessaire à la vie".
Les chauffeurs de ces charmants bovidés entrèrent donc dans la grange pour se saisir de leurs "clientes". B36h regarda la scène avec émotion... d'accord, elle ne s'était jamais très bien entendue avec ces congénères, mais elle les aimait bien au fond et se les voir enlever ainsi sous ses pauvres yeux affolés, c'était plus qu'elle ne pouvait en supporter...
La révolte de la vache folle
Le camion repartit dans un vacarme égal à celui de son arrivée, emportant avec lui la seule famille que notre chère petite orpheline de B36h n'avait jamais eu... Et n'aurait jamais plus... Cet événement l'abandonna dans une logique implacable dénuée du brin de naïveté que tout être vivant emporte en lui pour se protéger de la dureté de la vie. Une logique qui lui donna une lucidité terriblement aiguisée, lucidité qui lui permit de s'apercevoir de la grosse liasse que tenait en ses mains le gros paysan qui la nourrissait depuis qu'elle était enfant. Ce paysan qui l'avait mise au monde comme toutes ces autres camarades de grange il y a fort longtemps et qui se permettait maintenant de mettre à mort des dizaines de vaches par pur cupidité !
B36h se rua contre son maître et l'expulsa d'un violent coup de tête, puis l'injuria avec des mots qui ne devraient pas arriver à l'oreille d'enfants. D'ailleurs, ils n'y arrivèrent pas, tout comme ils n'arrivèrent pas aux oreilles du père Lepeno qui n'entendit qu'un meuglement furieux. L'odeur de la mort arriva au nez de maître Lepeno qui tint à peu près ce langage :
« Hé hé, gentil la vache. Tu me reconnais donc pas ? C'est moi, c'ui qu't'donne à manger tous les jours ! Boudiou, tu vas tout de même pas me faire d'mal... non ?
- Grrrrrrrrr ! Répondit gentiment notre chère amie.
- Hé, si t'es fâchée pour c'qui va arriver aux autres, c'po d'ma faute... c'est l'nouveau président... l'a ordonné de faire abattre toutes les vaches à cause des "pidémis"... ch'ais pas ce qu'ils sont, mais à ce qu'il paraît, ils sont dangereux ! »
Cette fois, la vache, aussi remontée qu'une horloge suisse ou qu'un pantalon de Monsieur Walls (qui le connaissent comprendront... pour les autres, ils ont bien de la chance !), prit le temps d'articuler sa réponse : elle lui mâchonna la trogne comme un chewing-gum... mais un chewing-gum au goût d'un camembert vieux de six mois ! Et recracha nez, oreilles et touffes de cheveux sur le corps inanimé de sa triste victime.
Puis elle fonça, folle de rage, d'un côté puis de l'autre jusqu'à perdre l'équilibre dans une embardée diabolique, roulant jusque sur le seuil de la maison de feu le gros paysan, s'écrasant en une superbe glissade incontrôlée dans l'encadrement de la porte, porte donnant dans la cuisine, cuisine où elle perdit connaissance...
L'arrestation et la naissance du mythe
Quand elle revint à elle, c'était pour se découvrir pieds et poings liés, ce qui paraissait bizarre pour une vache qui d'ordinaire aurait été attachée par le cou ou avec un gros harnais en cuir, mais l'officier chargé de l'interpellation de la vache était quelqu'un de zélé. Et quand la femme qui l'avait appelée, cette pauvre veuve éplorée qui venait de perdre son mari (normal pour une veuve !) à cause d'une vache, lui avait demandé d'arrêter cette "vache folle à liée", et bien, en bon policier qu'il était, il était venu "lier" cette vache à liée !
Cette dernière rumina sa rage (normal pour un ruminant) : après avoir été trahie par son père adoptif, c'était le tour de sa mère ! Ah, c'était vache de leur part ! Ou plutôt humain, car la fermière avait, en voyant le corps de son mari défiguré par une vache sanguinaire, non pas pleuré car elle en aurait bien le temps à son enterrement, mais sauté sur l'occasion de vendre les droits de l'histoire d'une vache serial killer déclinable en films, séries et livres ! Supports narratifs qui eurent un succès suffisant pour permettre à la fermière de passer des jours heureux sous les tropiques, mais dont l'histoire ne retiendra pas un traître mot.
Non, ce que l'histoire retint, ce fut la tête de ce bovidé aliéné, et plus précisément la photo que prirent les policiers pour imager son casier judiciaire lors de son emprisonnement. Photo où la sarcastique B36h adressa un sourire aussi terrifiant qu'éclatant, un sourire qu'elle adressa au monde, un sourire qui la porta à la postérité !
Voilà, c'est ainsi que naquit la légende de la vache qui rit. Cette histoire n'est ni palpitante ni extravagante, mais c'est la vraie, tout aussi vraie du moins que celle de la marmotte, ou "quand et comment une marmotte se retrouva à travailler dans une chocolaterie pour le compte d'une vache violette", mais ceci est une autre histoire...