
Non, c'est une CHIENNE !
Et alors ? Cela fait une grande différence ?
Oui, une grande différence. Toute la différence de la vie... La chienne, elle ne le sait pas. En vérité, elle ne sait rien.
Qui est-elle ? Qu'est-ce qui se passera avec elle ? Elle ne sait rien.
Mais elle sait une chose. Elle a faim. Oui, elle a mortellement faim. La faim brûle la petite. Un regard nous suffit pour voir qu'elle est famélique. La peau colle aux os, le ventre déchiré, elle a l'air très désespérée. Seuls ses yeux montrent qu'il reste encore une âme cachée dans ce sac d'os. L'espoir n'a pas encore quitté la petite.
La seule chose qu'elle puisse ressentir, c'est la faim. Mais si elle était humaine, il y aurait beaucoup d'autres sentiments en elle ; par exemple la haine. Ah oui ! Cette petite-là a toutes les raisons du monde de détester les humains.
Naissance et survie dans la rue
Sa mère, une chienne abandonnée sur le trottoir, donna naissance aux petits sous un rocher il y a un mois. Si elle savait compter, il y en avait huit ; trois chiens et cinq chiennes. C'était un jour pluvieux. Les petits souffraient de froid et de faim. Néanmoins, leur mère était là pour les nourrir et pour les réchauffer. Pendant les premiers jours de l'obscurité, les petits ne ressentaient que cela.
Et puis vint la lumière. La petite pouvait voir sa mère, ses frères et ses sœurs. Elle vit que juste au bout de leur refuge, il y avait une maison de grande taille. Elle entendit de petits cris de chiots, et des aboiements puissants d'une mère coléreuse. La petite ne le savait pas, mais c'était une mère Chien Loup qui s'était mise en colère et en détresse quand tous ses cinq enfants avaient été vendus.
Parfois, leur mère avait la chance d'y entrer en secret et de voler quelques restes pour manger. Quand même, elle maigrissait à cause du manque de nourriture. Et quand elle avait faim, ses enfants souffraient aussi, car il leur manquait du lait. Comme c'est la victoire des plus forts, les petits se battaient entre eux pour ce lait.
Notre petite était forte, donc elle pouvait survivre à la famine, mais il y en avait deux qui n'étaient pas aussi heureux.
Un matin, le soleil se leva mais le plus petit frère et la sœur brune ne se levaient plus. Les autres essayèrent de les éveiller mais sans succès. Ils s'étaient couchés pour ne jamais se réveiller.
Ni la mère, ni les frères, ni les sœurs ne pleurèrent. Deux partirent, mais les autres étaient vivants. La lutte continuait...
Le lait de la mère ne suffisait pas du tout pour les petits qui restaient. De plus, la mère cessa de les visiter. Donc les petits n'avaient pas d'autre choix que de partir à la recherche de la mère.
La découverte du monde extérieur
C'est à ce moment-là que les petits prirent conscience de la largeur et de la variété du monde extérieur. Il y avait de grands chiens, des hommes, des hommes gentils qui leur donnaient de la nourriture, et des hommes méchants qui les chassaient.
Durant cette période, un autre frère leur manqua. Mais ce n'était pas comme la première fois. Ce frère ne s'était pas couché pour ne pas se réveiller. Un enfant vint et l'aperçut ; le plus fort, le plus animé et le plus beau, et il le ramena chez lui. Après quelques jours, la petite l'aperçut dans un beau jardin, jouant avec un enfant. Il était plein d'énergie et d'enthousiasme. La petite essaya de l'approcher mais une femme la chassa. Elle se retourna vers son refuge où un homme et une femme étaient en train de se disputer. Elle ne comprit ni ne prêta attention à eux, mais cet argument concernait l'avenir des petits.
« J'en ai assez. C'est comme un zoo devant chez nous. Une troupe de chiens, et le pire, il y en a quatre chiennes ! Dans quelques mois, toutes seront enceintes et nous aurons un village de chiens ! »
« Oui, je comprends. Mais, qu'est-ce qu'on peut faire ? On ne peut pas tuer les petits ! »
« Moi non plus, je ne veux pas faire ça. De plus, je ne peux pas supporter de les voir mourir de faim. Amène-les quelque part et abandonne-les ! On ne peut pas nier qu'ils transmettent les maladies. Si un de cette troupe mord quelqu'un ? »
« Tu as raison, mais ce n'est pas la bonne solution »
« Mais c'est la seule solution qu'on a. On ne peut pas adopter toute la troupe. On en a déjà deux ! »
Ainsi, le destin des petits fut bouleversé. Une nuit, quand les petits et le monde dormaient, un homme vint, apporta les petits dans une caverne noire et les enferma.
La terre commença à trembler. Les petits avaient tellement peur qu'ils ne pouvaient pas faire un seul bruit. Quand le tremblement cessa, l'homme revint, les prit dans ses mains et les sortit de la caverne. Les petits étaient étonnés. Pendant qu'ils étaient enfermés, le monde extérieur avait changé. Ils ne reconnaissaient plus l'endroit.
L'homme les y abandonna et il partit. Les petits, désespérés par la peur, la faim et l'insécurité, se serrèrent les uns contre les autres et dormirent en essayant de se réchauffer.
Le jour suivant, les gens qui passaient par là les contemplaient ; quelques-uns avec pitié, les autres avec dégoût. Une petite fille passant par là avec sa mère aperçut notre petite.
Le rejet à cause du sexe

« Ah non ! C'est un chien très sale et malade. Regarde ! Il y a des insectes sur lui. »
« Mais on peut le baigner. Il sera parfait. Je veux ce petit, maman ! Je veux, je veux, je veux ! »
La fille commença à hurler. À la fin, la mère désespérée prit la chienne et l'examina.
« Pas du tout ! C'est une chienne. Cette petite va nous causer trop de problèmes. Si tu as vraiment besoin d'un, choisis UN chien, pas une chienne ! »
« Non maman, je veux ce petit-là... »
« J'ai dit : Non ! »
« Mais maman... »
« C'est assez. Un chien ou pas de chien ? »
À ce point-là, la petite fille cessa de hurler et observa les autres. Enfin, elle choisit le frère noir et blanc. La mère l'examina et l'approuva.
« Oui, c'est un chien. Tu peux le garder. »
Ainsi, le troisième frère aussi était parti. Notre petite aurait été blessée si elle avait eu des sentiments humains. Sa famille se déchirait. Il ne lui restait que trois sœurs.
Les gens les examinèrent et les abandonnèrent en exclamant :
« Ce sont des chiennes ! Les malheureuses ! »
Oui, elles étaient malheureuses. C'était rarement qu'elles avaient quelque chose à manger, et la pluie les rendait malades. La sœur brune et blanche devint très faible en quelques jours. Elle était tellement fatiguée et faible qu'elle refusa de se lever après deux jours. Elle y resta toute la journée. Notre petite essaya de l'éveiller, mais non ! Elle y resta immobile, respirant avec difficulté, jusqu'à sa mort. Vers minuit, pendant que ses sœurs dormaient, la malade partit.
La fin de la famille
Les trois qui restaient essayèrent de survivre en marchant dans les alentours. Parfois elles avaient du succès, mais la plupart du temps, aucun succès. C'est en voyageant de cette manière que la prochaine catastrophe leur arriva. Un soir, elles réussirent à entrer dans la cour arrière d'une maison où se trouvaient des déchets. Mais il y avait déjà deux ou trois grands chiens pour le trésor. Quand les petites s'en approchèrent et commencèrent à manger, une chienne jalouse les menaça et attrapa une petite par la gueule.
La pauvre ne sut jamais ce qui lui était arrivé. Il ne restait plus de temps. Elle hurla une fois et puis ce fut fini. Elle tomba par terre, immobile. Les deux autres, paralysées par la terreur jusqu'à ce moment-là, revenant à elles, s'échappèrent.
Les deux qui restaient... On ne peut pas deviner leurs sentiments. Elles ne pouvaient ni parler ni porter plainte... Étaient-elles tristes peut-être ? Choquées ? Ou peut-être indifférentes ? Comment dire ? N'étant que deux petites chiennes abandonnées, elles ne pleuraient pas. Simplement, elles continuèrent à vivre jusqu'au jour où notre petite se leva et se trouva toute seule ! Sa sœur n'était nulle part, mobile ou immobile.
Ce jour-là, la pauvre pleura ! Elle cria et cria, elle appela sa sœur, mais non ! Elle était toute seule. La solitude effraya la petite. Il n'y avait plus personne avec qui elle pouvait se réchauffer quand il faisait froid. Il n'y avait plus personne pour l'accompagner pendant les expéditions pour la nourriture. La petite continua la recherche, oubliant sa faim, mais il n'y avait aucun signe de sa sœur.
Le jour suivant, dirigée par la faim, cette dernière alla chercher quelque chose à manger, très faible. Sous un arbre, elle vit quelques chiens en train de manger un fruit. Devenue sage par l'expérience, elle les approcha en secret. Ces chiens-là mangeaient le fruit de cet arbre, ce que les hommes appellent jack-fruit. La petite en goûta un peu et le trouva assez bon, donc elle en mangea plein le ventre.
L'espoir renaît

Un jour, en rentrant à son refuge après un bon repas, elle vit qu'il y avait un intrus. Elle se mit en colère et s'avança en menaçant le nouveau venu. L'autre aussi se prépara à la bataille. Mais, en s'avançant, tous les deux se sentirent bizarre. L'autre apportait une odeur familière. La nouvelle venue, une noirette famélique et faible, avait l'air très familier. Bien sûr qu'elle est familière ! C'était la sœur que la petite avait perdue ! Elles se reconnurent, mais comment deviner leurs sentiments en se rencontrant ?
La surprise ? - Oui
La joie ? - Pas sûr !
Notre petite, elle, avait déjà appris à vivre toute seule. L'apparition de sa sœur ne fit pas grande différence. Contrairement aux hommes, elle n'était même pas curieuse de savoir ce qui était arrivé à sa sœur, comment elle avait disparu et comment elle avait réapparu.
En vérité, cette petite-là avait été adoptée par une famille qui déclarait que le fait que c'était une chienne ne les troublait pas. Peut-être qu'ils voulaient montrer leur gentillesse par cet acte, mais ils n'en étaient certainement pas capables. Même si on l'emmena chez eux, ils ne la baignèrent pas, alors la petite continuait d'être très sale. Elle n'était pas bien nourrie alors elle maigrissait. Les chiens des voisins non plus n'étaient pas gentils avec elle, donc elle était misérable et malade. Enfin, la famille fut dégoûtée de la petite et on l'abandonna au même endroit qu'on l'avait trouvée.
C'était ainsi que notre petite retrouva sa sœur après deux semaines. La différence entre elles était évidente. La chienne noire était très faible et malade contrairement à notre petite qui était assez forte grâce à ce fruit.
Les deux passèrent le temps ensemble, et la petite lui offrit son fruit favori, mais l'autre n'en était pas intéressée. En vérité, celle-là ne s'intéressait à rien. Elle ne voulait pas vivre. Elle n'avait plus d'appétit. Chaque jour qui passait, elle devenait plus faible. Elle marchait avec difficulté et cela décida de sa fin...
Les deux étaient en train de traverser la rue, et la petite malade avait beaucoup de difficulté. Notre petite l'encouragea, elle traversa la rue, revint sur ses pas, appela sa sœur avec de petits aboiements, agitée en voyant qu'une voiture s'avançait. La petite noire fit un dernier effort et s'avança, mais Hélas ! La voiture frappa la petite, et elle tomba au bout de la rue, la bouche pleine de sang.
L'autre l'approcha et l'appela, essaya de la réveiller.
Trop tard ! Elle se rendit compte que sa dernière sœur était partie elle aussi avec le reste de la famille. Mais elle ne pouvait pas imaginer ce qui lui était arrivé. Et puis, elle aperçut une autre voiture s'avançant et elle fut totalement prise par la folie. Folle de terreur, elle commença à courir le long de la rue. Chaque véhicule l'effrayait.
Tout ce qu'elle voulait, c'était de s'échapper de ces monstres. Elle courut et courut jusqu'à ce qu'elle devienne épuisée. En se reposant, elle vit que les monstres ne la suivaient pas, alors elle se relâcha. Elle se sentait perdue, elle avait couru trop loin pour retrouver son refuge. Elle était privée de son refuge et aussi, de son fruit.
Elle recommença la vie, toute seule, dans ce nouvel endroit. Revint l'époque de la douleur et de la famine, mais elle resta vivante.
Elle reste vivante. Elle reste vivante jusqu'à ce jour...
Elle attend près de la rue...
Qu'est-ce qu'elle attend ?
Quelque chose à manger ? Un autre jour ?
Peut-être rien !
Au bord de la rue attend un petit chien...
Non, c'est une CHIENNE !
Et alors ? Cela fait une grande différence ?
Oui, une grande différence. Toute la différence de la vie...