
— Jérémy, il n'y a qu'une règle à suivre lorsqu'on joue.
— Laquelle ?
— Si tu perds, mise toujours le double pour ton prochain jeu. Cela te permet d'être invincible et de gagner toujours en quittant les tables, même si tu perds plus souvent que tu gagnes.
— Je vois. Mais si ça explose ?
— Espérons que ça n'arrive pas.
— Ou espérons que la Fortune soit avec nous.
— Moi je trouve que c'est plutôt une simple question de probabilités...
— Non. Le hasard n'est jamais une question de probabilités.
— Ne sois pas superstitieux.
— Je ne le suis pas, Oron. Ne crois-tu pas que la chance est plutôt matérielle ?
Oron secoua la tête, un sourire aux lèvres.
— Peu importe. En tout cas, ne perds pas ton sang-froid. Ça m'est déjà arrivé d'avoir tout dépensé et de ne pas pouvoir rentrer le soir...
— Ne t'inquiète pas. Je ne vais que t'observer. C'est la curiosité qui m'amène, et non l'envie.
— Je ne suis pas si sûr, moi... dit-il en fronçant les sourcils. Je pense que la curiosité est une des envies les plus douteuses.
Le brouhaga inaudible emplit les oreilles de Jérémy. Les gens parlaient et riaient autour de lui, mais il ne les entendait pas, tout comme s'il ne faisait pas partie de leur monde. Un monde inconnu. Lui, seul et isolé, n'osa pénétrer dans la foule formée de gagnants et de perdants.
Oron avait perdu toute sa petite fortune en moins d'une demi-heure sur la table de blackjack, se plaignant du fait qu'il avait une trop pauvre mémoire. Il restait toutefois près de la table pour fixer le jeu des autres joueurs, peut-être compulsifs, et souriait avec moquerie lorsqu'ils gagnaient ou avec mépris lorsqu'ils perdaient.
Rien n'intéressait Jérémy dans la grande pièce sombre et multicolore. Son esprit était perdu dans un mélange de rêveries et un désir réel de quitter cet endroit. Il imaginait notamment cette petite vieille qui faisait cracher la machine à sous de tout son contenu avec la pièce de monnaie que le joueur précédent avait abandonnée avec colère. Il imaginait aussi cette infortunée qui, avec une petite somme d'argent — peut-être sa dernière — jouait à la roulette en misant toujours toute sa possession sur un même nombre. Certainement, elle gagna trois fois de suite et quitta discrètement ce milieu déchu pour refaire sa vie.
Lui aussi voulait être comme cette vieille ou cette infortunée. Pourtant, il ne pouvait qu'être l'auteur d'un miracle dans ses rêveries les plus irréalistes.
Il sentit tout à coup les battements vifs de son cœur. Le jaillissement d'un désir soudain et inattendu. Il prit une grande respiration pour calmer son cœur fragile.
Subtilement, il se glissa auprès de la roulette et observa avec attention cette roue du hasard. La balle blanche virevoltait sur le disque zébré et, sous l'éclairage du casino, donna un spectacle de danse fantomatique. Lentement, elle se stabilisa et s'immobilisa. Des soupirs de déception et des claquements de langue se firent entendre.
— Douze, rouge, pair et manque, annonça le croupier d'un ton solennellement monotone.
Jérémy observait le jeu en silence, un silence sérieux, mais qui était insignifiant au sein du chahut de la salle. Et il restait là à regarder, les yeux rivés sur la balle qui dansait, sans dire un mot, sans faire un geste.
— Hé, Jay, qu'est-ce qui se passe ? fit une voix derrière le jeune homme.
Celui-ci se retourna rêveusement et vit le visage rond de son ami.
— Bof, rien, répondit-il distraitement. Tu veux qu'on parte ?
Oron fronça les sourcils et dévisagea son interlocuteur d'un regard incompréhensif.
— Tu n'as pas joué une seule fois, mec, et tu veux qu'on s'en aille, comme ça ?
— Eh bien...
— Trente et un, rouge, impair et passe.
Jérémy, instinctivement, se tourna vers la table et jeta un bref coup d'œil sur la roue multicolore.
— Tu ne veux pas essayer ? lança Oron en découvrant son intérêt spécial pour la roulette.
Jérémy ne savait pas quoi répondre. Bien sûr, il voulait essayer. Il voulait affreusement essayer. Cependant, ce désir si soudain de vouloir jouer l'inquiétait. Il ignorait jusqu'où son envie l'amènerait, lui qui était un être singulier et qui n'avait jamais ressenti une telle pulsion dévastatrice s'animer en lui.
Mais après tout, un petit jeu ne ferait de mal à personne. Il était ici pour s'amuser, pour se détendre, et non pour s'inquiéter des conséquences sans cause.
— Va tenter ta chance, Jay.
Chance. Alors Oron, qui était si rationnel, croyait aussi à cette absurdité superstitieuse ?
— Faites vos jeux, annonça le croupier.
Alors que Jérémy s'apprêtait à se pencher pour miser, quelque chose de très brillant attira son attention. Une jeune femme. Une très belle jeune femme, enveloppée dans une longue robe argentée. Cette dernière retraçait avec perfection toutes les courbures naturelles de son corps mince, laissant toutefois apparaître des parties de sa chair sensuelle, d'une couleur blanche et hautaine.
Jérémy avait le souffle coupé. Il n'en croyait pas ses yeux. Il n'arrivait pas à concevoir l'existence d'une femme aussi belle, aussi séduisante, aussi parfaite. Un sourire d'une grâce enivrante se trouvait sur ses lèvres d'une douce couleur rose, ces lèvres minces et délicates. Son existence était si naturelle, si irréelle, qu'elle n'avait point besoin de maquillages, médiocres créations de l'homme pour camoufler l'imperfection, puisque leur présence ne ferait que profaner cette beauté ensorcelante. Dans ses yeux azurés où semblait couler l'océan même luisait une pureté prestigieuse qui inspirait l'harmonie. Deux anneaux d'une riche couleur d'argent pendaient à ses douces oreilles, cachés partiellement par des boucles dorées formées par ses longs cheveux dont le resplendissement triomphait sur les faibles lumières de la salle. Elle ne parlait à personne, ne posait aucun geste. Elle se tenait simplement là, avec son sourire charmant, de sorte que chaque petit mouvement insignifiant accentuait son élégance et la finesse de sa taille.
Elle était une fée, une déesse, un chef-d'œuvre de la création. Son existence sur terre était simplement une bénédiction.
Jérémy la fixa, et elle aussi parut le dévisager. Le jeune homme ne savait plus respirer, ne savait plus penser, ne savait plus vivre. Dans l'univers entier qui sembla se vider subitement, il n'y avait que lui et cette femme d'une beauté envoûtante. Rien de plus.
Jérémy avait perdu la notion du temps. Tout ce qu'il savait, c'était que ce fut un court instant plus long que l'éternité. Son cœur battait si violemment qu'il était sur le point d'exploser. Mais le jeune homme ne s'en préoccupait guère. Il avait tout oublié : le casino, le jeu, Oron, la roulette, sa pauvre existence. Tout. Tout n'avait plus aucune importance. Qu'on lui enlève sa fortune, sa raison ou même sa vie, pourvu qu'il puisse garder l'image de cette jolie femme dans son esprit.
Curieusement, tout le monde autour de lui semblait ignorer la présence de cette merveilleuse créature. Ces gens étaient-ils tous aveugles, ou étaient-ils trop bêtes pour remarquer sa beauté ?
Soudain, Jérémy sentit une pression sur son épaule. Il se retourna et aperçut le visage incrédule d'Oron. La voix impatiente de celui-ci ramena Jérémy à la réalité.
— Mais bon sang, qu'est-ce que tu attends ? Mise sur quelque chose !
Maladroitement, le jeune homme déposa tous ses jetons sur la première case qu'il vit. Le huit.
— Rien ne va plus, les jeux sont faits, lança le croupier.
Et la balle se mit à virevolter. Elle recommença sa danse mystérieuse, au rythme des battements de cœur des joueurs. Chaque bond qu'elle faisait tendait les nerfs des gens. Mais Jérémy ne s'en préoccupait guère.
— Mais tu as tout mis sur le huit ! Qu'est-ce qui t'a pris, mec ? demanda Oron d'un ton incrédule.
— J'ai fait ça ? Ah, ce n'est pas grave. As-tu vu cette femme splendide là-bas ?
— Quelle femme ? De quoi tu parles ? Sais-tu que tu as seulement une chance sur trente-sept de gagner ? Qu'est-ce qui t'a pris, bon sang ?
— La super belle femme qui se tenait juste là... répliqua Jérémy en pointant du doigt la direction où il avait aperçu ce chef-d'œuvre de la création.
— Il n'y a personne, remarqua Oron en secouant la tête.
C'était vrai. Il n'y avait personne. Absolument rien.
Jérémy resta bouche bée. Son cœur battait à tout rompre et ce n'était pas en raison de son embarras, mais plutôt de sa déception et de son effroi.
Comment pouvait-elle avoir disparu ? Comment pouvait-elle avoir quitté cet endroit sans que lui, Jérémy, ne s'en aperçoive ? C'était trop injuste et trop cruel. Elle n'avait pas le droit de lui faire subir ce chagrin inattendu.
Jérémy ne savait plus quoi penser. Son esprit était confus, son âme était perdue. Était-elle simplement une illusion ? Faisait-elle partie de ses hallucinations, de ses rêveries fantaisistes ? Sa beauté était beaucoup trop parfaite pour être réelle. Mais comment expliquer cette sensation si manifeste de l'avoir vue devant lui ?
Tout le corps de Jérémy tremblait. C'était trop cruel, vraiment trop cruel.
— Huit, noir, pair et manque, dit le croupier d'une voix inaudible pour Jérémy.
Oron, excité, prit le corps fragile de son ami par les épaules et le secoua.
— Nom de Dieu, mais tu as gagné ! Je n'arrive pas à le croire ! Ce n'est pas croyable !
Jérémy ne dit rien. Lui non plus n'en revenait pas. Il avait misé tout son argent sur le huit simplement par distraction et voilà qu'il gagnait.
Il regarda la quantité indénombrable de jetons devant lui, ne sachant plus quoi faire.
— Qu'est-ce que tu attends, mec ? Allons-nous en, dit Oron, exalté. Il faut que je raconte ça à tout le monde...
— Non, un instant.
— Mais qu'est-ce que tu... ?
Jérémy ne l'écoutait plus. La balle se remit à danser sur la roue composée de couleurs vives et produisit une lumière blanche éblouissante. Le jeune homme cherchait inutilement la présence de cette belle femme de son rêve.
Il la retrouva sur une plateforme dorée. Elle s'y tenait paisiblement, avec toute son élégance et son prestige.
Son sang s'échauffa. Jérémy admirait cette beauté angélique ; son admiration n'était d'aucune obscénité ni d'envie, mais d'un simple émerveillement. C'était une passion sans désir, une obsession sans volupté.
Jérémy, un sourire joyeux aux lèvres, baissa la tête et, sous le regard étonné de tous, poussa tous ses jetons à proximité de la case huit.
— Je mise le tout sur huit, annonça-t-il simplement, d'une voix calme.
Oron ne pouvait plus prononcer un mot. Les yeux grands ouverts, il était paralysé par ce spectacle insensé.
Le silence régnait autour de la table ; personne n'osait dire quoi que ce soit.
— Rien ne va plus, les jeux sont faits, dit le croupier en camouflant sa nervosité par des toux artificielles.
La balle commença à tourner sur la roulette. Personne n'osait parler, ni même respirer. Leur cœur était si tendu que, probablement, un simple bruit entraînerait une crise cardiaque.
La roue du hasard se remit doucement à ralentir. Quatorze, seize. La balle allait presque s'arrêter. Mais elle fit un autre bond, et un autre. Dix.
Finalement, cette petite boule blanche s'arrêta sur le huit et s'immobilisa.
— Huit, noir, pair et manque, annonça le croupier quelques instants plus tard, incrédule.
Jérémy gardait son sourire froid.
— C'est beaucoup trop étrange, trop étrange... murmura Oron à son côté, le regard perdu dans le vide.
Jérémy regardait de l'autre côté de la salle, comme si sa victoire ne le concernait pas.
La Déesse de la Fortune lui souriait, le saluait. Sa chair blanche luisait sous l'éclairage de la salle, lui donnant un air mystérieux et sensuel. C'était grâce à elle qu'il avait gagné. C'était à elle qu'il devait sa gratitude.
Jérémy lui sourit aussi. Il était heureux et satisfait. Il sentait presque le bonheur se matérialiser à sa portée. Qu'est-ce qu'un être pourrait avoir de plus que la présence de la Fortune auprès de lui ?
Jérémy avait confiance. Il avait confiance qu'il gagnerait, qu'il gagnerait jusqu'à ce que le casino ne puisse plus supporter son gain. Maintenant que la Déesse de la Fortune était avec lui, de quoi pouvait-il avoir peur ?
— Je voudrais miser le tout sur huit, une fois de plus, dit-il calmement.
Le croupier pâlit. Il priait la Déesse de la Fortune pour que ce jeune homme cesse de gagner.
La salle s'anima. Des joueurs de tout genre se regroupèrent près de la table et misèrent sur le huit. D'autres, plus prudents et moins audacieux, se contentaient de jouer sur le noir. Bientôt, la table fut remplie de jetons multicolores qui formaient une gigantesque montagne couvrant la case du huit et tous ses voisins.
Le personnel du casino fixait cette scène violente avec le visage grisâtre. Presque tout le casino s'était réuni près de la roulette, voulant assister à un spectacle inédit. Oron prit une grande respiration et regardait son ami qui avait l'air si calme sous les regards envieux et jaloux des autres. Il ne le reconnaissait plus. C'était quelqu'un d'autre qu'il n'avait jamais rencontré.
La balle reprit sa danse routinière. Tout le monde retenait son souffle. Si c'était huit, les conséquences seraient inimaginables. L'inverse ? Même chose.
Trente et un, vingt-quatre, trente. Après quelques bonds minuscules, la balle s'arrêta péniblement sur le treize.
Un lourd soupir collectif résonna dans la salle calme. Des regards haineux se dirigèrent vers Jérémy.
L'infortuné ne pouvait pas en croire ses yeux. Il avait tout perdu. Mais comment ? C'était impossible. Il ne pouvait pas perdre. La Déesse de la Fortune était à ses côtés. Comment pouvait-il perdre ? Comment ?
Son corps entier commença à trembler, comme si un vent brutal l'avait frappé. Il fixait avec haine la roulette et la balle qui l'avaient trahi. Son visage se déforma et la sueur perlait à son front. Il leva la tête pour chercher vainement la femme en robe argentée.
Elle n'était pas là.
Le jeune homme sentit tout son sang bouillir sous sa rage ardente et son désespoir dévorant. Lorsque Oron agrippa son bras pour le réconforter, il le repoussa férocement en hurlant comme une bête enragée. Ses cris déchirants emplirent la pièce.
Il sentit une montée de sang brûlant vers sa poitrine. Il avait si chaud. Son corps allait exploser. Il sentit toutes ses artères se contracter.
Il aurait voulu fuir, fuir cette réalité absurde et décevante. Il aurait voulu revoir la Déesse de la Fortune pour lui demander pourquoi elle l'avait abandonné. Il voulait jouer encore, jouer encore pour regagner ce qu'il avait perdu.
Mais ce qu'il avait perdu, il ne pourrait plus jamais le regagner. Sa raison, sa foi.
Soudain, tout devint si sombre. Le casino, le visage apeuré d'Oron, les joueurs, la lumière, tout. Jérémy sentit que quelque chose dans son corps l'avait aussi abandonné. Son organe vital, son cœur.
Avant de perdre entièrement connaissance, il revit cette merveilleuse créature enivrante, il la revit en train de sourire gracieusement. Seulement, cette fois, son magnifique sourire ne s'adressait plus à lui. Ce sourire charmant devint subitement irritant.
Le pauvre Jérémy lâcha un soupir de désespoir. Il ferma ses yeux fatigués. Ce sourire fut la dernière scène qu'il vit, avant de mourir d'une crise cardiaque.