
Depuis notre déménagement à Ville-Rose, ma mère m'amenait tous les jours sur une aire de jeux. Rien n'y manquait : la cage à poule, les toboggans, le tourniquet... et surtout le bac à sable !
Ce matin-là, il faisait beau. Après ma sieste, vers 15h00, maman m'annonça :
— Jean, il est l'heure d'aller au parc.
À ces mots, une immense joie m'envahit. Je m'habillai vite, avec l'aide de maman bien sûr, mais pour les chaussures, je le fis tout seul comme un grand. Je fis un bisou à papa, puis maman m'installa dans mon carrosse à trois roues. Je sentais un petit vent frais frôler mes joues roses, mais avec mon petit pull tricoté par mamie, je n'avait pas froid.
Pour aller au parc, on prenait toujours le même chemin. Depuis mon trône, je pouvais voir si on arrivait bientôt. Une fois tout proche, je sentais l'excitation me gagner. Et là, je vis le bac à sable, mon petit désert à moi — ah, là là ! si vous saviez ! Maman me fit ses recommandations habituelles, puis enfin le monde fut à moi.
Une rencontre inattendue au bac à sable
Je me mis à courir en flageolant un peu. L'extase était totale une fois arrivé dans mon bac à sable. Les grains virevoltaient et s'écoulaient lentement entre mes petits doigts potelés. J'étais vraiment au paradis : mes cheveux blonds papillonnaient avec le vent et mes yeux clairs brillaient au soleil. Mais tout à coup, mes châteaux fraîchement construits changèrent de couleur : une ombre entachait le tableau.
Un réflexe me fit lever la tête et là, je vis cette silhouette mettre un petit pied — bien que mignon — dans mon monde, mon désert, mon bac à sable ! Un intrus était donc là. Assez rapidement, je ramenai vers moi mon seau, ma pelle et mon râteau.
Je la dévisageai : elle était tout de rose vêtue, ses longs cheveux roux étaient séparés en deux couettes et son visage était parsemé de petites taches. Elle avait l'air « gentille », mais elle restait un intrus ! Je continuais à l'analyser quand elle aussi me regarda et me fit un sourire. Là, ce fut de trop ! Vexé, je courus vers maman. Elle comprit mon désarroi, me prit la main, me ramena dans le sable et me dit :
— Jean, voici Madeleine. Elle vient d'arriver, elle et sa famille, alors sois gentil avec elle.
Là, Madeleine me fit un ravissant sourire et dit en zozotant timidement :
— Bonzour Zan.
Le premier coup de foudre de Jean
Je me sentis rougir, mon cœur faisait la course et je lui rendis son « bonzour ». J'étais de retour au paradis, mais je n'y étais plus seul. Cette intruse y avait largement sa place grâce à ses yeux verts, qui étaient tout aussi captivants que son sourire.
Quelques minutes plus tard, maman revint et me dit :
— Il est l'heure de partir, mon ange.
Je vis alors le regard de Madeleine changer, devenir d'une tristesse... À ce moment-là, la voix de Madeleine retentit :
— Zan, tu reviens demain ?
Mon prénom n'avait jamais été aussi beau ; sa façon de dire « Zan » me faisait frémir. Je lui répondis d'un air heureux :
— Oui !
Le bonheur était à son comble.
La promesse d'un rendez-vous
Sur le chemin du retour, mes pensées lui étaient toutes destinées. Là, une idée grandiose me vint : demain, je lui prêterai mon râteau !