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Essais

La révolte des galoches (suite et fin)

Découvrez la bouleversante conclusion : comment un professeur atypique a sauvé quatre jeunes Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale avec l'aide involontaire de ses élèves.

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« Quand j'étais dans ce collège, à cette époque-là, la guerre n'était pas encore finie. Galoche était déjà là, lui, et il y est toujours, et je crois qu'il y restera jusqu'à la fin des fins. »

Une histoire croustillante sur Galoche ?!

J'oubliai bien vite mon ressentiment et me tournai tout à fait vers mon frère, afin de ne pas perdre une miette de son récit.

« Nous ne comprenions pas bien pourquoi, mais à cette époque, dont je te parle, il arrivait des nouveaux élèves tous les jours.

Nous en avions déjà quatre dans la classe, et ceux d'entre nous qui partageaient leurs pupitres avec eux étaient bien serrés, à trois sur des bancs pour deux.

Ces nouveaux élèves arrivaient toujours dans le même état. Ils étaient maigres à faire peur, vêtus de guenilles — propres, mais des guenilles — et surtout, ils ne parlaient pas. Leurs yeux étaient si noirs ! On n'osait même pas les regarder, ni leur parler. Pendant les récréations, ils se mettaient tous ensemble dans un coin ; ils se parlaient rarement, même entre eux. Lorsqu'ils se déplaçaient, ils le faisaient avec une grande lassitude, comme le font les vieux.

Ils jetaient autour d'eux des regards affables, parfois inquiets. Et pour nous, qui regardions de loin, cachés derrière les platanes de la cour, c'était un peu effrayant. On aurait dit des grands-pères, oui, des grands-pères enfermés dans des corps d'enfants.

C'était effrayant, mais pas cocasse. Personne n'aurait jamais osé se moquer de l'un d'eux, et si jamais un petit malin s'y était risqué, l'un de nous lui aurait sûrement fait payer son peu d'humour.

En cours, c'était la même chose : ils restaient inertes, les bras croisés bien comme il faut, le dos droit, suivant intensément chaque déplacement du professeur, comme s'ils avaient peur qu'il ne disparaisse. Du coup, nous n'osions plus faire de farces, ni même rire. Il y avait dans la classe une ambiance de guerre, une ambiance de mort.

Je me suis donc arrêté, moi aussi, de blaguer. La classe était devenue aussi sérieuse que celle de Monsieur le censeur. Pas un bavardage, pas un bruit. On n'entendait que les paroles de Galoche résonner à travers la pièce, et nous écrivions, plongés sur nos cahiers, jetant de temps à autre des regards furtifs vers ces êtres étranges qui ne nous les rendaient pas.

Un jour où il y avait de l'orage, la classe était sombre, plus sombre que jamais, et nous devions faire des efforts, malgré l'éclairage, pour lire le tableau. Tout à coup, sans crier gare, sans même frapper, un petit de sixième est entré en trombe dans notre classe. Il s'est arrêté, nous a regardés, a regardé Galoche et lui a dit :

— Monsieur, ils arrivent.

Il était essoufflé, le gamin. Il respirait très vite, il était inquiet, et nous nous demandions qui pouvait bien arriver, ce qui se passait.

Galoche a regardé les quatre nouveaux qui se levèrent tous en même temps, observant la cour par la fenêtre, tout à coup aussi essoufflés que le petit de sixième, mais par la peur. Il y eut un grand silence : le sixième regardait Galoche, Galoche regardait les nouveaux. Nous, les autres élèves, jetions des regards inquiets autour de nous.

— Venez, mes enfants, venez vite.

Les nouveaux se précipitèrent vers Galoche. Puis ce dernier nous regarda tous, et son regard se fixa sur moi.

— Jules, venez aussi.

Je ne comprenais absolument rien de ce qui se passait. Je me levai en vitesse et vins me mêler à ces nouveaux. Galoche me prit par les épaules, brusquement, et, me regardant dans les yeux avec une inquiétude que je ne lui connaissais pas, il me dit :

— Jules, emmenez-les dans la permanence. Au fond de la salle, il y a une bibliothèque. Poussez-la vers la droite, il y aura un renfoncement dans le mur. Vous, dit-il en pointant le doigt vers les quatre nouveaux, vous vous y cacherez. Et Jules, vous reviendrez ici, sans courir, sans vous presser. Si on vous questionne, vous direz que vous étiez à l'infirmerie. Vous avez compris ?

— Oui, monsieur.

— Alors allez !

Nous nous sommes rués dans les escaliers. Nous avons couru plus vite que nous ne l'avions jamais fait, plus vite que si des soldats eux-mêmes nous poursuivaient, nous visaient de leur fusil.

Lorsque nous sommes entrés dans la permanence, il y avait des élèves qui, punis, écrivaient leurs lignes, penchés sur leur pupitre. Ils se retournèrent tous d'un bond en nous voyant débarquer ainsi, sans même frapper.

J'étais paralysé : devais-je suivre les indications de Galoche, même s'il y avait quelqu'un dans la salle ?

Le professeur chargé de la permanence se leva :

— Ils sont là ?

— Oui, répondis-je, même si je n'avais toujours aucune idée précise de qui était « là »._

— Venez !

Le professeur nous dirigea vers la fameuse bibliothèque, la poussa vers la droite. Il y avait effectivement un petit renfoncement dans le mur, et le professeur y fit entrer les quatre. Je n'oublierai jamais le regard qu'ils me lancèrent lorsque la bibliothèque se referma sur eux. Je crois qu'ils n'étaient même pas effrayés, mais pour la première fois, j'ai pu apercevoir de la sympathie dans leurs yeux.

— Retournez en classe, à présent. Ils sont à l'abri.

Je me dirigeai vers la porte, sans courir, sans précipitation, mais avec dans la poitrine un cœur qui battait comme jamais. En ouvrant la porte de la permanence, j'entendis le professeur qui criait aux punis :

— Vous regardez vos cahiers et vous vous taisez !

Les pauvres, pensais-je, ils ne doivent pas comprendre grand-chose.

Moi, je comprenais doucement.

Je comprenais que ces nouveaux étaient de jeunes Juifs. Mais ça, je le savais déjà : j'avais pu apercevoir, alors que l'un d'eux avait un jour retiré sa blouse pour mettre son manteau, la marque d'une couture ancienne à l'emplacement du cœur. Une étoile avait été cousue, puis décousue soigneusement, mais la marque était restée. Cachés par le collège, ces jeunes Juifs étaient recherchés par ceux qui étaient en ce moment dans le collège — et ces derniers, soit des gendarmes français, soit les Allemands eux-mêmes.

Lorsque je rentrai dans la classe, ma théorie numéro deux se confirma : des soldats.

Tout le monde se tourna vers moi à mon entrée. Galoche regardait droit devant lui, pour éviter de se trahir.

— Où étais-tu ? ! me demanda sèchement l'un des officiers._

— Je... j'étais... à l'infirmerie, monsieur...

— Pourquoi ?

— J'ai mal à la tête.

— Retourne t'asseoir.

Je retournai m'asseoir. Mon cœur battait si fort que je pensais qu'ils allaient l'entendre, que ça allait me trahir.

Les officiers firent l'appel, puis sortirent de la classe. Personne ne parla, jusqu'à ce que le bruit de leur fourgonnette se soit éloigné du collège.

Alors Galoche me demanda :

— Ils sont en sécurité ?

— Oui, monsieur.

— Je vais aller les libérer.

Ensuite, il nous a tout expliqué, et nous avons juré de garder le secret. Toute la classe a juré.

Tu vois, c'est pour ça, plus que par mes clowneries, que je suis resté dans la mémoire des élèves et des professeurs. Attention, je ne me fais pas mousser : je n'ai rien fait d'extraordinaire, si ce n'est d'escorter ce groupe vers la permanence et de mentir effrontément à un officier allemand.

Mais tu vois, Jules, un professeur qui a sauvé quatre jeunes Juifs de la mort, ça ne peut pas être un simple professeur, encore moins une andouille.

Je ne savais pas quoi répondre. J'avais des images plein la tête, et j'étais profondément bouleversé par ce que je venais d'apprendre. J'osais à peine y croire.

Ce que je sais, c'est que depuis, il y a beaucoup moins de chahut dans cette classe. Nous admirons tous Galoche, même si nous lui avons laissé ce surnom. Je crois, à sa façon de me regarder en cours, qu'il sait que je suis au courant, et ça nous fait comme un secret, à Galoche et à moi.

Dans les escaliers, depuis ce jour, la révolte des galoches ne gronde plus. Le calme est revenu.

Voilà, j'espère que vous ne vous êtes pas endormis en route, et surtout que cela vous a plu.

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elodelu
elodelu @elodelu
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