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Essais

La révolte des galoches

Premier jour de rentrée au collège des années 50 : entre surnoms de professeurs, lâcher de grillons en classe et confidences d'un grand frère nostalgique, une histoire drôle et touchante sur l'après-guerre.

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« Vos galoches, bon sang de bois ! »

Nous rions tout bas. C'était le jour de la rentrée, et déjà cette phrase mythique retentissait à nos oreilles. Nous en riions, aujourd'hui, mais nous savions que dans quelques semaines, cette phrase aurait revêtu l'aspect sadique d'autrefois. Autrefois... elle paraissait loin, l'année dernière.

Nous montions le grand escalier, en rang parfait.

« Je ne veux pas voir une tête qui dépasse, tout ce qui dépasse... »

— Trépasse ! » me chuchota André.

Nous riions bien, mais nous savions aussi que si nous faisions trop de bruit, Galoche, comme nous l'appelions, serait bien capable de nous refaire descendre l'escalier pour le remonter en silence. Il l'avait déjà fait.

Cela ne nous empêchait pas pour autant de taper des pieds bien fort, comme à notre habitude. C'était notre petite révolte à nous, les révoltés de la cour de récré.

Le maître ouvrit la classe. Quelle odeur ! L'odeur des tables et du parquet cirés à la cire d'abeille. Cirées par qui ? Par Madame Picard, celle-là même qui nous poursuivrait dès demain en couinant :

« Et allez-y donc, traînez bien des pieds ! Et qui est-ce qui va encore frotter pour enlever les traces ? Je vous le demande ? »

Et une petite voix, parmi le troupeau des élèves ricanants, ne pourrait s'empêcher de répondre, assez haut pour être entendue, pas assez pour être localisée :

« C'est pipi, c'est caca, c'est Picard ! »

Je sais, c'est puéril, mais comment aurions-nous pu oublier cette blague que nous traînions depuis le primaire ?

Tandis que nous nous installions, dans le bruit assommant des chaises traînées plus qu'il ne le faut, le maître commença son habituelle litanie. Je pouvais apercevoir, depuis le dernier rang où je m'étais évidemment placé, que Boulard — entre nous surnommé le Boulet, fils du censeur — récitait à voix basse en même temps que le maître :

« Et j'espère que cette année vous sera grandement profitable, pensez à l'examen final qui, patati et patata... »

C'était sa prière à lui. Il la récitait avec ferveur depuis le cours préparatoire.

« Hé, Jules ! Psst ! Jules... Ho ! Gérard ! Regarde-moi ça ! »

C'était Quentin, mon voisin de table, qui parlait. Lorsqu'on ne lui répondait pas au bout de deux fois, il appelait tout le monde Gérard, et ça marchait ! Il me montra, au creux de sa main, une boîte d'allumettes, le sourire coquin s'étendant d'une oreille jusqu'à l'autre.

— Et alors quoi ? Tu veux mettre le feu au collège ?

Toujours souriant, et après avoir vérifié du coin de l'œil que Galoche se perdait toujours dans son péplum disciplinaire, il ouvrit doucement la boîte. Et là, j'entendis chanter des grillons !

— Des grillons ? D'où tu sors ça, toi ?

— De vacances, tiens. Un souvenir, un cadeau pour Galoche.

Je ris intérieurement. Nos yeux brillaient comme des étoiles, comme des astres, des galaxies de bêtises.

Il y avait là deux énormes grillons frétillants, ne demandant qu'à visiter la classe. Allions-nous les priver de ce plaisir ?

Alors que Galoche se retournait pour saisir une craie, Quentin ouvrit tout à fait la boîte, d'où les grillons, hystériques de leur liberté retrouvée, s'échappèrent à toute vitesse.

Ça me fit penser à quelque chose que j'avais vu au cinéma pendant les vacances. Avant le film, il y avait les publicités, puis des images d'Amérique. Ça s'appelait du rodéo : on lâchait des chevaux à moitié fous, qui ne tenaient pas en place, et les cow-boys devaient rester dessus le plus longtemps possible ! Lorsque les hommes ouvraient la porte aux chevaux, ils s'en échappaient avec une vitesse ! Tout comme venaient de faire les grillons.

D'abord, ce fut le rang devant nous qui se retournait. Les élèves faisaient la girouette, dans tous les sens, pour trouver d'où venait le bruit. Les grillons chantaient dans la classe, en sautant dans tous les sens sans aucun but précis. Puis, lorsque les élèves comprenaient à nos figures que nous étions responsables de cet incartade, ils faisaient semblant de rien, puis se retournaient pour observer les réactions du rang devant eux, et ainsi de suite.

Comme la ola du stade de foot les dimanches après-midi se répandait rapidement du premier jusqu'au dernier supporter, la pagaille ne tarda pas à se répandre jusqu'à Galoche, qui, occupé qu'il était à noter notre futur programme au tableau, ne s'était rendu compte de rien.

Tout à coup, quelque chose d'absolument génial se produisit.

Le plus gros des deux grillons arriva devant le bureau de Galoche, et hop ! Il sauta dessus, en plein sur le cahier d'appel.

Nous regardions tous Galoche, comme s'il était une bombe prête à exploser. Mais celui-ci, serein, approcha lentement de son bureau, saisit l'animal dans son poing fermé, délicatement, puis, sous nos yeux ébahis, se dirigea vers la fenêtre, l'ouvrit, et libéra l'animal.

C'est alors que le deuxième, hardi, sauta à son tour sur le bureau de Galoche, alors que celui-ci retournait au tableau. Le maître le saisit de la même manière, puis le libéra pour qu'il aille rejoindre son frère.

Nous suivions tous ces gestes avec une attention que Galoche n'obtiendrait jamais lors de ses cours.

« Eh bien, lança-t-il à la classe entière, médusée, en voilà deux qui auraient bien aimé prendre ma place ! »

Nous éclatâmes de rire.

— Je disais donc...

Et la rengaine repartit. Notre jeu aurait été de courte durée.

Les rumeurs de la cour de récréation

Dans la cour, cette histoire ne tarda pas à faire sensation. Mais notre gloire fut de courte durée : nous apprîmes qu'en quatrième A2, un élève nommé Pochard — Gilles Pochard —, un nouveau, en plus, quel culot ! — avait balancé une boule puante en plein sur le dos de Hussard, « le hussard noir de la République », professeur de mathématiques.

L'élève avait bien sûr été envoyé en permanence, la « colle » de l'époque, et avait récolté une retenue pour tout le jeudi suivant.

— Il gâche tout, ce nouveau ! On aurait pu gagner cette première partie, me dit Quentin.
— Quand même, dit André, mon meilleur ami, il a bien du culot, celui-là. Il débarque dans le collège et déjà, dès le premier jour, il joue les trublions et se fait coller tout un jeudi !
— C'est vrai, je ne sais pas comment vont le prendre ceux de sa classe.
— Y'a pas trente-six solutions : soit il passe pour un héros, et tout le monde l'adule jusqu'à ce qu'un autre fasse mieux, soit ils lui en veulent de se faire mousser dès le premier jour, et là il est grillé au moins pour un trimestre._

C'est comme ça que les choses se passaient dans mon collège. Dès le premier jour de classe, c'était à celui qui ferait la plus grosse ânerie. Les meilleurs étant bien sûr ceux qui la faisaient sans se faire prendre, ce qui, ma foi, était bien rare.

L'origine du surnom Galoche

Mais revenons à Galoche.

Galoche était un des plus anciens professeurs du Collège, et pour cause : mon grand frère Lucien l'avait déjà eu lorsqu'il était lui-même au collège, et cela datait de plus de six ans, mon frère ayant quitté le collège l'année où la guerre se terminait.

C'était d'ailleurs un camarade de la classe de mon frère qui avait surnommé ce professeur « Galoche », à cause de :

« Vos galoches, bon sang de bois ! »

Une fois, Galoche les avait même fait tous descendre — toute sa classe, plus une classe de petits de sixième qui se trouvaient malheureusement derrière eux — et les avait fait remonter dans le silence le plus total, quatre fois de suite. Jusqu'à ce que, vraiment sur le bout des orteils, chaque élève s'appuyât consciencieusement sur les marches, avec la plus grande douceur, pour qu'elles ne grincent pas.

C'est de ce jour-là que datait le surnom. Depuis que cette classe ne faisait plus partie du collège, le surnom avait été totalement oublié. Puis j'étais à mon tour arrivé au collège, et Lucien m'avait fait part de cette aventure. J'avais choisi de réintroduire ce magnifique surnom, qui me semblait tout à fait approprié.

Les confidences de Lucien

Ce soir-là, je faisais mes devoirs dès mon retour de la maison, plus pour en être débarrassé que par souci de mes études, et j'allais m'étendre avec passion dans le jardin, sur la chaise longue de ma mère — la neuve —, profitant des derniers beaux jours.

À six heures, Lucien rentra de son travail. Il était en apprentissage chez un restaurateur d'art.

Au début, je n'avais pas bien compris ce que la restauration et l'art venaient faire ensemble. Puis j'avais cherché dans le dictionnaire, et j'avais compris qu'il ne s'agissait en rien de nourriture. La restauration d'art, cela voulait dire réparer des vieilles choses artistiques abîmées par le temps, ou par les enfants.

Remarquez au passage, il y a des plats si succulents, si beaux et si bons, que personnellement, je n'hésiterais pas à les qualifier d'artistiques.

— Alors, cette première journée ?
— Impeccable !

Je regardais autour de moi, pour voir si l'un de mes parents ne laissait pas traîner une oreille.

— Quentin a lâché deux énormes grillons, et tu ne sais pas ce qu'ils ont fait ?
— Raconte !

Lucien s'agenouilla près de moi, avide de mes histoires burlesques.

— Ils ont tous les deux sauté sur le bureau de Galoche !
— Non ! Et qu'est-ce qu'il a fait ? Il ne les a pas tués, quand même ?
_— Ha ça non, il les a libérés par la fenêtre.

Mon frère me parut soudain nostalgique. Il regarda droit devant lui, puis me dit :

— Il les a libérés... Galoche, j'aimerais bien voir la tête qu'il a maintenant. Je suis sûr qu'il n'a pas changé d'un poil !
— J'en sais rien, je le connais pas depuis dix ans, moi.
— C'est sûr, enfin bon, me fit-il en se relevant. Profite bien, petit frère !
— Je vais me gêner !_

Les regrets de l'âge adulte

Il y avait quelque chose d'étrange dans le comportement de mon frère. J'avais toujours cru qu'une fois le collège fini, c'était la liberté, le plaisir de choisir un métier agréable, et le plaisir, surtout, de se lever le matin avec autre pensée en tête que cours, leçons, récitations, punitions.

Mais Lucien semblait, au contraire, regretter amèrement cette époque. Pourtant, je m'étais laissé dire qu'il n'avait pas été un très bon élève, souvent collé. Nous lui devions quelques histoires fabuleuses, récits des âneries qu'il avait pu faire durant sa scolarité, et qui étaient restées dans les mémoires. Nombre de mes camarades m'enviaient mon frère.

Pour ma part, même si j'étais pressé d'en finir, je dois dire que j'aimais aller en cours. Non pas pour les cours eux-mêmes, je n'étais pas très studieux, mais pour tout ce qui les entourait.

Les discussions avec mes amis, qui pouvaient parler de tout et de n'importe quoi, n'importe où, n'importe comment. Les surnoms qu'on donnait à nos professeurs, qui, pardonnez-moi, les méritaient bien. Nos bêtises, nos fous rires... Existait-il, dans le monde des adultes, de pareils instants ? À voir mon frère, j'en doutais.

Ce n'était pas quelqu'un de malheureux, loin s'en fallait, mais lorsque je lui contais mes épiques aventures, ses yeux brillaient de telle manière que je me disais qu'il ne s'amusait plus comme il le faisait au collège.

Je ne savais pas encore que ce qu'il regrettait le plus, ce n'était, évidemment, pas les cours, mais ce professeur que nous surnommions Galoche.

Il ne le disait pas, mais j'aurais dû m'en douter. Sinon, pourquoi aurait-il été nostalgique à la simple évocation de son nom ? Pourquoi m'aurait-il tant parlé de lui, de ce surnom qu'il lui avait trouvé ? Mais il ne m'avait pas tout dit. Il ne le ferait que quelques jours plus tard, et alors, ma vision du collège et de ce professeur allait en être profondément bouleversée.

André et la carte de France

Ce jour-là, un mercredi, nous étions en classe, avec Galoche, qui nous racontait les exploits de Jules César, triomphant de je ne sais plus quelle bataille, et qui se dirigeait vers je ne sais plus où. Cela ne m'intéressait pas.

Je faisais une partie de cartes avec André, qui venait de perdre trois fois de suite, mais qui s'acharnait toujours.

Tout à coup, nous fûmes tirés de notre jeu par un :

« Gichet, qu'est-ce que je viens de dire ? »

Tonitruant.

Gichet — André — se leva, croisa les bras, comme nous devions le faire lorsque nous avions à répondre, et dit :

— Gichet, qu'est-ce que je viens de dire ?

Hilarité totale de la classe.

— Pardon ? demanda Galoche.

— Mais c'est ce que vous venez juste de dire, monsieur : Gichet, qu'est-ce que je viens de dire ?
— Oui, mais... mais avant ? balbutia Galoche.
— Avant ? Je ne sais pas, monsieur.
— Vous avez au moins l'honnêteté de l'admettre. Allez donc y réfléchir au piquet.

Et André abandonna ses cartes pour le fond de la classe, le nez collé au mur. Je le devinais riant tout seul de la bêtise qu'il venait de dire, et qui nous avait sauvés, pour quelques secondes, de la morosité du cours.

Les traces de la guerre

Ce soir-là, je courais comme un dératé sur le chemin du retour. Il y avait autour de moi des magasins qui n'avaient pas encore été restaurés, depuis la fin de la guerre, six ans plus tôt.

C'était comme si les gens faisaient exprès de laisser certaines choses dans cet état, comme s'ils voulaient se souvenir le plus longtemps possible de ce qui était arrivé.

Pour ma part, je n'avais rien connu de la guerre, ou du moins, je ne m'en souvenais pas, étant né quelques années avant sa fin.

Il s'en était fallu de peu pour qu'une bombe ne dévaste aussi le Collège, et le primaire par la même occasion, ce qui aurait octroyé à mon frère, ainsi qu'à ses camarades, quelques semaines de vacances.

Après avoir gobé une tartine de confiture de groseille en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, je me ruai dans le jardin, où mon frère était déjà, fumant une Gauloise, accoudé à notre table de jardin en bois.

— Lucien ! J'en ai une bien bonne, à te raconter ! lui lançais-je.
— Dis toujours, asticot.

Et je lui contai de quelle manière André avait pris Galoche à son propre piège, et pourquoi il avait passé une heure debout, à sentir l'odeur de moisi de la carte de France.

Mais pendant que je racontais, Lucien ne riait pas. Ou alors il le cachait très bien, car je ne m'en rendis pas compte. Il se contentait de m'écouter, en observant un arbre derrière moi. Et quand j'eus fini de raconter, cela me sembla beaucoup moins drôle, puisque mon frère, le célèbre clown de service, ne riait pas.

Je tentai de le faire réagir par un :

— Selon moi, Galoche est une andouille.

Et ça le fit réagir, mais pas comme je le croyais.

— Tu te trompes !

Il avait presque crié. Pourquoi défendait-il un professeur à qui, quelques années auparavant, il en avait fait voir de toutes les couleurs ? Je le regardais, bouche bée.

— Pourquoi ? C'est juste un professeur, ne t'emballe pas.
— Tu te trompes. Ce n'est pas une andouille, et ce n'est pas juste un professeur.
— Mais qu'est-ce qui te prend ? Ce n'est pas toi qui as joué tous les mauvais tours possibles et imaginables quand tu étais dans sa classe ? Les punaises sur sa chaise ? Les caricatures de lui sur le trône des toilettes ? Les...
— Tais-toi ! Tout ce que tu sais de mes histoires, c'est ce que d'autres mioches se sont entendu dire par leur grand frère. Tu ne sais rien !_

Je reculais. C'était bien la première fois que Lucien s'énervait sur moi. J'en pleurais presque, et j'allais m'enfuir dans ma chambre, lorsqu'il me rappela.

— Jules, reviens.

Je ne bougeais pas.

— Excuse-moi, reviens, je vais tout t'expliquer.

J'allais m'asseoir à pas lents sur le banc, près de lui, mais je ne le regardais pas, pour qu'il voie bien que je lui en voulais. Et il raconta.

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