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Essais

La petite boulangerie

Chaque matin, je passais devant cette petite boulangerie sans jamais oser entrer. Dix ans plus tard, face à l'appartement de mon enfance et le deuil de ma mère, je comprends enfin ce que je fuyais vraiment.

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Je passais chaque matin devant cette petite boulangerie qui m'interpellait tant. Elle me mystifiait et m'intriguait à la fois. C'était un tout petit commerce à la vitrine tellement alléchante. Les enfants passaient devant et il était alors si facile de constater tout le désir dans leurs yeux. Ils auraient donné leur âme pour un de ces croissants à l'odeur de beurre. Chaque matin je passais devant, mais jamais je ne m'y étais arrêtée, comme pour garder cette relation entre elle et moi. Pour la découvrir seulement cette journée où je m'en sentirais capable. Seulement cette journée où je croirais pouvoir soulever le monde en franchissant la porte de cet endroit.

Je m'étais souvent retrouvée toute seule dans ma vie. Plus souvent qu'autrement en fait. J'avais voulu partir à la découverte du monde très jeune. Les voyages m'interpellaient, ils m'interpellent toujours d'ailleurs. Ils sont ce souffle d'espoir qui habite mon cœur à chaque battement qu'il exerce. Ils sont cette raison pour laquelle la vie vaut la peine d'être longue et vécue. Ils sont ce pourquoi je veux des enfants. Ils sont le pourquoi de mes amitiés et de leurs longitudes. Ils sont ce pourquoi je suis ici, ma vocation. Il n'y a pas de plus beaux pays, de plus beaux endroits, de plus beaux quartiers, de plus belles villes. Il n'y a que le monde et ses trésors. Il n'y a que les gens, différents et tellement pareils dans chaque endroit où l'on se rend. Partout, il y a de bonnes et de mauvaises personnes. Partout il y a des enfants, des adultes et des vieillards. Partout il y a l'amour et il y a la haine. Le contenant est différent, mais le contenu reste toujours le même, pourri par endroit et savoureux par d'autres.

J'avais toujours adoré la nuit. Me promener du crépuscule jusqu'au moment où le ciel est complètement noir. J'avais toujours aimé voir les étoiles briller dans le ciel. Tous deux sont pour moi les seuls repères qui me permettent de constater que je suis bel et bien sur la même planète. Le ciel unifie le monde. Il permet aux voyageurs de ne pas être dépaysés le temps de l'observer, car partout il est le même. Il est le même dans sa pureté, dans son authenticité, dans sa grandeur, dans sa noirceur et sa chaleur. Il rend le monde plus beau par sa brillance majestueuse qui englobe la Terre de quelques percées de diamants futiles au-dessus de nos têtes. On oublie trop souvent de regarder le ciel. De l'admirer pour mieux l'aimer. De l'analyser pour mieux le reconnaître. À moi, il m'est essentiel dans mes moments d'égarements. Dans ces moments de doute où je ne sais plus ni qui je suis, ni où je suis.

Accroupie dans le désert qui se cache au fond de moi-même et dans un parc dont j'ignore l'emplacement, je repense à tous ces souvenirs que je cultive en moi. Je me remémore tout ce qu'a été la personne que je suis à ce moment précis de ma vie. Je revis mes voyages intérieurs, mes complicités et mes aventures. Je ressens mes tristesses et mes joies et dans chacun de ces souvenirs se cache la couleur d'un ciel bleu, gris ou très souvent, noir. Non pas que la vie soit noire, mais le ciel est de cette couleur la nuit. Les gens en ont si peur, qu'ils illuminent tout ce qui existe pour ne pas perdre leur chemin alors que la plus claire de toutes les routes à suivre se trouve au fond du noir pur. Elle se trouve cachée au fond de nous. Au fond de ce que nous ne finirons jamais de connaître, au fond de ce que l'on est de plus vrai, de plus mystérieux.

Les souvenirs ne m'effraient pas. Ils me rendent mélancolique. Ils ouvrent la porte de la nostalgie qui, trop souvent, reste fermée à clé. Et pourtant... Et pourtant elle est ce qu'il y a de plus immaculé dans notre cœur. Chaque souvenir est empreint d'une forme de nostalgie incongrue et incomprise qui a sa raison d'être, car elle évoque un moment, une personne, un sentiment du passé que l'on ne revoit que sous forme de réinterprétation de ce qu'il ou elle a été. Voilà pourquoi la nostalgie est la force qui nous soulève et qui nous permet de ne pas être effondrés lorsque nous repensons à notre passé. La nostalgie permet de faire revivre les morts avec un sourire et de rendre nos désormais ennemis un peu plus sympathiques. La nostalgie, c'est le pouvoir de retourner en arrière sans pleurer, sans regretter. C'est ainsi qu'il faut la voir.

Je m'étais souvent retrouvée toute seule dans ma vie. J'avais cru, jusqu'à présent, que tout se faisait tellement plus facilement en solo. Les décisions étaient plus simples à prendre et moins difficiles à accepter. Le noir était noir, le blanc était blanc et si je voulais, il était possible que jamais il n'y ait de gris dans ma vie. Pourtant, dès qu'une personne s'interposait, le noir devenait du brun très foncé à reflet nacré et le blanc, du blanc cassé qui tend un peu vers le crème translucide. Tout devient compliqué, rien n'a sa place. Les souvenirs se mélangent aux événements actuels. La nostalgie devient quelque chose de fade et de triste. Le quotidien n'est désormais qu'une suite de moments transformés en routine pour ne pas perdre le fil de sa journée. Pour être bien certain d'avoir le temps de tout faire. Les sourires disparaissaient avec la venue de nouveaux êtres autour de moi.

Les sourires sont si importants. Les gens sous-estiment le pouvoir de ce petit geste anodin. Les gens ne savent pas lire les sourires. Ils les interprètent toujours de la même façon : le reflet du bonheur. Mais les sourires sont bien plus que cela. Ils sont cet indicateur de personnalité. Cette façon toute simple de percevoir et de recevoir les gens. Ils sont ce premier et ce dernier contact. Ils sont en eux-mêmes le charme d'une seule personne. Ils sont parfois un coup de foudre et d'autres fois un simple signe de politesse. Ils sont une excuse et un bonjour. Un remerciement et un signe d'affection. Ils sont tant de choses que les gens ne voient pas. Un sourire peut être à double sens, mais toujours il a quelque chose à dire. Toujours il reste présent ou inexistant dans le visage des gens. Il n'est jamais entre les deux. Pourquoi toujours prendre pour acquis qu'une personne souriante est heureuse ?

Je m'étais souvent retrouvée toute seule dans ma vie et c'était aussi bien ainsi. J'adorais courir et rêver. Pleurer et rire. J'adorais faire un tas de choses aussi disparates les unes que les autres. J'adorais la vie et je l'aimais d'autant plus avec moi-même.

Je passais chaque matin devant cette petite boulangerie, sans jamais oser mettre mon petit nez à l'intérieur. Le courage manquait, la déception rodait. J'avais peur que cet endroit ne soit pas à la hauteur de mes attentes. J'avais peur du goût des croissants, de l'attitude de la commerçante, de la musique d'ambiance, des autres viennoiseries. J'avais peur, comme toujours. J'avais peur de ne plus reconnaître cet endroit qui me semblait si familier. J'avais peur de ne pas me sentir la bienvenue dans ce temple aux odeurs de beurre. J'avais peur de perdre un autre repère.

Je passais chaque matin devant cette petite boulangerie située tout près de chez ma mère. Il y a dix ans de cela, je quittais la maison pour parcourir le monde. Aujourd'hui, je me trouve à cet endroit devant lequel j'ai si souvent passé étant plus jeune. Devant cette petite boulangerie à l'odeur de beurre et aux allures un peu vieillottes. Je me trouvais devant cet endroit où je n'avais jamais eu le courage d'entrer. Devant ce magasin qui était situé si près de mon chez-moi, de mon tout premier chez-moi. J'étais là, assise de l'autre côté de la rue, dix ans après mon départ de cette maison. Je sentais à nouveau cette odeur si délicate pour mes narines. Cette odeur universelle des croissants au beurre. J'étais assise sur un banc qui n'existait pas autrefois et je me dis tout à coup que la vue était magnifique de l'autre côté de la rue. On voyait la boulangerie et juste derrière, l'appartement de mon enfance. Je restai là quelques heures à regarder tout simplement cette image qui s'offrait à moi. Je restais là à me demander si un jour, j'aurais le courage de rentrer dans cette boulangerie comme j'arrivais à rentrer chez ma mère avant son décès il y a deux jours.

La neige tombait ce soir-là, comme très rarement dans ce coin de pays. Sur ce banc je la regardais tomber à travers la lumière du luminaire de rue. Les flocons devenaient des diamants jaunes. Quelques larmes dans un océan de sanglots. J'étais calme, plus calme que jamais. Je regardais mon ancienne maison, celle de ma mère. Je regardais la boulangerie, celle de mon enfance et je compris tout à coup qu'il faut beaucoup de courage pour affronter ce qu'on a été et ce qu'on sera toujours. Cette boulangerie est en fait ce que j'ai toujours été. Une personne déterminée à s'éloigner pour devenir une citoyenne du monde. Je fuyais tout simplement ce qui pouvait me rattacher à cette vie d'enfant.

J'avais toujours cru avoir le syndrome de Peter Pan, ne jamais vouloir grandir, alors que c'est l'inverse. L'adulte en moi fuit depuis sa tendre enfance une boulangerie de croissants au beurre toute simple sans savoir pourquoi.

Le matin se lève, la boulangère reprend sa place dans son magasin. Je ne l'avais même pas remarquée sortir. Ce matin-là, je décidai de ne pas entrer dans la boulangerie, mon mystère d'enfance. Je décidai plutôt de revisiter l'appartement de ma mère, mon appartement. Je décidai de m'approprier mon passé, pour mieux me comprendre.

Tout était pareil à une seule exception près. Moi. J'avais changé. J'avais vu le monde et ses merveilles, mais je ne m'étais jamais vue moi, telle que je suis. Je sentis dans cet appartement toute la chaleur de cet endroit qui jadis fut mon refuge. Je compris alors que tout avait démarré ici, sur ce balcon, dans ce fauteuil, ma mère et moi entrelacées et respirant l'odeur des croissants.

J'étais différente et j'avais enfin compris pourquoi. La neige, les sourires, mais surtout ma mère. J'étais différente, car je n'étais jamais revenue ici. Dans cet endroit qui m'a forgée, qui m'a vue grandir, toujours accompagnée de ce regard bienveillant que j'ai abandonné dix ans plus tôt.

J'avais toujours dit que je rentrerais dans cet endroit, le jour où je me sentirais capable de soulever le monde en y entrant...

Demain matin, je passerai à la petite boulangerie tout près de chez moi. Qui sait, ils font peut-être les meilleurs croissants au monde ?

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laulo
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