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Essais

La nuit d'Amorce

Un être mi-homme mi-démon, tiraillé entre sa nature humaine et ses instincts de prédateur, traque une femme mystérieuse dans les ténèbres. Une nuit de chasse où le monstre et l'homme ne font qu'un.

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Depuis combien de temps était-il resté ainsi accroupi, sous les attaques inlassables du vent ? Peut-être un siècle, pour lui, mais Belzébuth le Protecteur sourit en entendant ses pensées. « Mon pauvre enfant, fils du Diable et fils de Dieu, tu n'es ni bien, ni mal. Tu es issu du croisement, tu es issu des milieux. » Cette pensée traversa l'esprit de l'être fort et puissant qui, le cœur torturé, était devenu plus fragile et frêle qu'un enfant. Il secoua la tête pour chasser l'idée que ce monde ne serait jamais fait pour lui, qu'il ne trouverait jamais un monde fait à son image.

Pourquoi avait-il donc demandé à être un prédateur ? Mais au fond, il savait que s'il n'était qu'un mutant, mi-homme mi-démon, cela n'avait pas toujours été ainsi. Nul ne le savait, pas même lui, comment il avait abouti à cette forme, mais ô combien il souffrait... La condition humaine lui paraissait tellement belle maintenant. Les hommes ne savent pas qu'ils sont la proie des ombres et ignorent ce que sont véritablement les ténèbres...

Belzébuth l'interrompit dans ses pensées et lui insuffla son ancien serment : « Ne jamais trahir sa race, quelle qu'elle soit. » Belzébuth, démon au cœur pur et protecteur du monstre que l'homme était devenu, savait se montrer clément.

Il avait pitié du pitoyable mutant que l'autre était devenu, issu du croisement entre la porte des enfers et celle des sentiments. Il possédait le cœur et le corps d'un homme mais les pensées et les instincts du carnassier. Peut-être Belzébuth plaiderait-il sa cause auprès de Satan pour qu'enfin le jeune homme puisse faire un choix. Certes difficile, mais toujours mieux que rien.

Enfin, il se releva doucement, comme un enfant. Un enfant de la nuit, sûrement. Il sortit lentement de son état léthargique, de sa position fœtale. Lentement, très lentement. Il avait tellement mal à la tête, tellement mal au cœur aussi... Il savait ce qu'il avait à faire, connaissait le remède à ses maux : laisser l'instinct carnassier envahir tout son corps, laisser l'animal l'envoûter, l'emmener, le transporter dans le monde de la bête. À présent, il était debout et observait tout ce qui l'entourait. Ses yeux apeurés se rassurèrent. Enfin, l'animal qu'il était reprenait le dessus, reprenait le contrôle.

La métamorphose du chasseur

Ce soir, il oublierait tout — sa vie — pour ne plus penser qu'à se repaître du sang de sa victime, et de sa peur. Oui, c'était décidé. Pour ce soir, il oublierait tout.

La pluie ruisselait à travers ses cheveux, coulait à présent sur lui, sur son manteau. Il tenait désormais plus de la bête que de l'homme.

Quelle plus belle nuit que celle-ci ? Dans la pénombre, on ne distinguait rien. L'homme devenait monstre et le monstre devenait homme.

La brume sombre enveloppait son corps et ce qu'il en restait. Elle ressemblait à la mort : plus on s'en rapprochait, moins on la voyait, et plus on y disparaissait.

Il recommença à penser. Il avait calmé sa bestialité. Pourtant, il ne le voulait pas.

La rencontre mystérieuse

Ses yeux devinrent plus furtifs. Il regarda autour de lui, devina une présence, un mouvement. Il avait dû rêver, pourtant son instinct de chasseur et tous ses sens étaient en alerte. Il scruta tous les recoins de son trou perdu. Il arrêta son regard sur un chat. Ils se défifièrent du regard. Ils avaient les mêmes facultés, ils étaient pareils. En démesuré... Leurs yeux perçaient la nuit, ils étaient prédateurs furtifs et invisibles dans la nuit claire... Ils étaient les mêmes, ils n'étaient qu'Un... Le chat s'enfuit. Il avait gagné.

— Je ne suis pas ici. Je suis derrière toi.
— Qui est là ?
— Ce n'est que Moi...
— Que toi ?... Je t'attendais.
— Non, vous ne m'attendiez pas. Vous avez eu peur... Je ne vous connais pas.
— Vous me connaîtrez bientôt.
—... Je ne le veux pas. À présent, laissez-moi !
— Attendez !

Elle avait déjà disparu. Non, il n'avait pas eu peur, cette femme mentait ! Pourquoi aurait-il eu peur d'une humaine ? Était-elle humaine, au moins ?... Parfois, même les Hommes sont plus cruels que les monstres.

La traque dans les ténèbres

Lui qui d'habitude pratiquait la chasse la plus facile, se rabattant sur une proie jeune ou blessée... Il avait envie de traquer celle-ci, et de sentir le sang limpide de l'impertinence couler dans ses veines. Parce qu'il avait envie de sentir l'insolence encore infantile couler dans son corps, car c'était ça, en réalité, l'immortelle jeunesse. Et le nectar n'est jamais aussi bon que bien chauffé. Car il l'était, et quand on l'a goûté une fois, comment pourrait-on s'en passer toute une vie ensuite ?

La silhouette de la femme s'éteignit dans la pénombre. Une pureté ardente émanait d'elle. Comment était-elle apparue sans qu'il ne se rende compte de sa présence ? Depuis combien de temps l'observait-elle, tapie auprès de lui ? Elle était, il en était sûr maintenant, montée s'abriter sur un mur, accrochée à un toit. Sans doute avait-elle pris la position d'une gargouille, posture confortable et invisible qui permettait de voir sans être vue.

Mais elle savait donc se dissimuler assez pour éviter le grand chasseur. Elle savait rester immobile pour ne pas être devinée par le sage et vieux prédateur.

Était-ce une proie constamment chassée ? Tellement chassée qu'elle en devenait invisible, pour mieux se protéger ? Comment savait-elle qu'il serait là ? Était-ce pur hasard ? L'instinct ? Le suivait-elle ?

Elle était sûrement diable ou ange pour avoir su ne plus vivre devant le mutant. Peut-être était-elle simplement comme lui... Elle avait les attitudes du chasseur, sa discrétion, celle des vampyres. Et la rapidité des gazelles, ces proies encore suffisamment intelligentes pour agir avant de réfléchir...

Il se mit à courir. La bête en lui criait famine. Si elle avait pu lui échapper, elle ne le ferait pas deux fois. Parce qu'il le refusait, parce qu'il sentait déjà son sang couler à flot dans ses entrailles, et les battements du cœur de sa victime animer son corps.

Oh oui, il la mordrait, à tel point qu'elle se tairait par respect et par peur, et aussi parce que ça l'empêcherait d'être trop insolente.

Il s'élança à sa poursuite. Il avait faim, tellement faim. Et elle avait pris tellement d'avance... Peu importe, il l'aurait !

Il courait, il n'arrêtait pas de courir. Courir pour l'attraper, courir après ce temps — ce qui ne servait à rien puisqu'il l'avait devant lui pour toujours, à présent, ce temps...

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