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Essais

La noirceur du réel

Harcèlement scolaire et échappatoire virtuel : le récit sombre d'un adolescent qui bascule entre réalité et jeu vidéo.

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Je m'appelle François, j'ai 16 ans et je n'ai pas un physique magnifique. Tout le monde m'appelle l'intello ou "face de lune" au lycée, pourtant je n'ai pas de bonnes notes. C'est peut-être les lunettes qui me donnent un air de bosseur. Ça veut dire que ceux qui n'ont pas de lunettes sont des cons ? Ce que j'adore par-dessus tout, c'est chatter sur MSN ou jouer à un jeu en ligne sur lequel j'ai créé un personnage merveilleux : un chevalier aux longs cheveux blonds, très grand, très musclé et puissant. Je suis level 120, le plus haut level. Tout le monde me respecte car j'ai accompli la quête du Saint-Graal en moins de 2 heures !

Le rejet au quotidien

Aujourd'hui, je vais au lycée. Une fille me traite de "sale con" dans le bus car je lui ai demandé de me pousser pour que je puisse passer. Mais quand Matthieu, le bogosse du lycée, rentre dans le bus, elle s'écarte tout de suite en souriant bêtement. J'aurais appris qu'être beau permet de passer dans le bus sans se faire insulter.

Au lycée, je ne sais pas pourquoi, mais tout le monde m'évite. Quand je parle à quelqu'un, il est toujours pressé, il a toujours quelque chose à faire, il ne veut pas qu'on le voie avec moi. Dans ma classe, je suis toujours assis seul. Quelques fois, Julie vient s'asseoir à côté de moi. Elle m'aime bien, elle s'en fiche de ce que les autres pensent de moi, elle dit que je suis sympa. Elle a du cœur. Par contre, toutes les autres filles de la classe me traitent de péquenaud. Je ne comprends pas pourquoi, je suis toujours gentil avec tout le monde, je prête tout, je respecte tout le monde. Le respect se définit-il en fonction de la beauté ?

Une héroïque quête virtuelle

De retour chez moi, je me connecte et me retrouve à Itirlum, la capitale du jeu. À l'entrée de la ville, une jeune elfe se fait attaquer par un troll de level 430. Si personne ne l'aide, elle n'a aucune chance, ce genre de bestiole est très très coriace, il m'est arrivé de me retrouver à Elmoen, la ville hôpital, à cause d'eux.

Je saute par-dessus les remparts et cours défendre l'elfe. Au bout d'un combat acharné, je mets fin à la vie du troll grâce à un sort d'implosion qui achève la moitié de mon karma. La jeune elfe me remercie, elle est magnifique : une armure qui couvre à peine sa poitrine et s'arrête à peine plus bas que la courbe de ses fesses. Elle écrit en anglais, elle habite en Australie, elle a 19 ans. Elle est impressionnée par la masse de mon armure, l'armure la plus chère du jeu. Une icône en forme de cœur se forme au-dessus de l'elfe, puis elle me dit : "Bye my Love ^^" et tout d'un coup, elle disparaît... Déconnexion... Un peu triste, je vais me coucher à l'auberge.

Le lendemain, je retourne au lycée. Les gens m'insultent, me regardent comme un moins que rien. Pourtant, je sais désormais que je vaux mieux que ça, j'ai sauvé une elfe hier soir. À la cantine, je me prends une assiette dans la figure, tout le monde me dit que je suis mieux comme ça. La rage s'empare de moi, mais je ne fais rien ; je marmonne juste un "connard".

La guerre des guildes

Ce soir, c'est le weekend et je vais pouvoir jouer les deux jours entiers car mes parents partent chez des amis. Je vais voir mes amis, ma guilde. J'en suis le chef. GermanFull me dit qu'une attaque de la guilde des HidenKillers se prépare pour prendre d'assaut notre Palais. Tout se précipite dans ma tête : d'après les rumeurs, les HidenKillers ont les meilleurs mages de toute la ville, mais jamais nous n'avions été confrontés à eux. J'envoie trois de mes hommes au centre-ville acheter le maximum de potions qu'ils peuvent porter.

Les heures passent, mais l'attaque tarde. Il est minuit, un de nos équipiers doit retourner à la vie réelle. Enfin, juste après son départ, la guilde ennemie approche. Les archers envoient en l'air toutes leurs flèches empoisonnées ou enflammées. Les assaillants ne sont pas très nombreux, mais un de leurs mages envoie un halo bleu fluorescent au-dessus d'eux. Toutes les flèches se désintègrent sur le halo.

Nous ouvrons les portes du palais et courons sur ces sales mages. Pour montrer ma puissance, je n'utilise même pas de magie, seulement mon épée immense. Pour montrer à ces enfoirés que s'attaquer à nous c'était aller au suicide, je tranche d'un seul coup le premier des mages. Je ris méchamment en voyant qu'il est level 90. Et mes coéquipiers tuent tous les autres : non, les démontent, les ridiculisent, leur volent leurs armures et leurs biens sur leur corps.

Puis, car j'enrage de n'avoir été affronté que par des prétentieux minables, je décide d'aller saccager leur palais. Une fois la destruction de leur base achevée, mes preux amis doivent me quitter, il est 3 heures du matin.

La solitude du chevalier

Je me calme, j'essuie mon épée pleine de sang sur ma tunique. Je suis seul au milieu des ruines fumantes. Tout est si silencieux, la lune éclaire doucement les restes du palais et les immenses plaines de plantes plus exotiques les unes que les autres. Je descends les dernières marches dans le silence. Je cueille une fleur. Je pense à l'elfe, elle aurait aimé me voir ici, dans ce paysage si merveilleux.

Je reviens en ville et parcours la ville à sa recherche, il n'y a plus grand monde. Je vais me coucher à l'auberge. La paille de mon lit me gratte mais je finis par m'endormir.

La bascule vers la violence

Le lendemain, je raccroche mon épée à son fourreau. Je prends de bonne heure le transport, une sorte de vaisseau à hélices. Arrivé sur place, je ne sais plus où je suis. Une sonnerie résonne. Un marchand me fait un croche-pied. À moi. Le plus respectable des chevaliers. Je lui donne juste une légère tape qui lui supprime la moitié de ses points de vie.

Le marchand court chercher un membre d'une guilde inconnue, un assassin on dirait. Rien qu'à sa tête, je peux voir qu'il s'agit d'un salopard. Il me tape violemment. Un prof arrive pour nous séparer, mais il continue à me taper et à me taper. Je crois qu'une de mes côtes s'est cassée, je me mets à pleurer. Tout le monde rit autour de moi. "Face de lune se révolte !", "Wah putain le rebelle !", "Il est fou lui, il a cru qu'il avait des muscles".

Je me relève, une seule chose revient dans ma tête : "VENGE-TOI". Le plus grand chevalier de tous les temps, se faire autant humilier, ça m'était insupportable. Je cours vers cet enfoiré d'assassin quand je reçois une pierre dans la tête venant de derrière. Un groupe de jeunes "elfes" qui ricannent.

Cette fois, c'en est trop. Je n'avais pas envie de montrer ma puissance réelle, ça fait toujours un effet de surprise, mais je suis hors de moi. Je sors mon épée et tranche l'elfe qui m'a lancé la pierre en deux, son sang gicle et elle s'écroule. Tout le monde me regarde ; plus de bruit, ils sont complètement effrayés.

Je crie : "Vous avez voulu me pousser à bout, vous m'avez cherché, je suis là maintenant bande d'enculés !" Les elfes pleurent et l'une d'elles dit aux autres que leur copine est morte. Je suis content, c'est rare de tuer quelqu'un en un coup. Je me dirige vers l'assassin, qui recule au fur et à mesure que j'approche. Il lâche son sac et court en hurlant. Je l'attrape et l'égorge.

Tout d'un coup, je reçois un coup puissant derrière la tête. Je m'effondre, la lumière quitte ma vue. J'ai froid, très froid. Une côte a dû rentrer dans mes poumons lors de ma chute. Ma dernière vision est celle d'un groupe d'élèves et de professeurs hurlant et me montrant du doigt.

... Je m'en fiche... Car bientôt...

... Je me réveillerai à Elmoen...

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shynne
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