
Il est allongé sur le sol, le corps inerte. Sa bouche est entrouverte, un filet de sang coule lentement le long de sa joue mal rasée. Ses yeux grands ouverts sont devenus vides, sans expression. Il semble regarder l'infini, le néant. Son regard est terrifiant. Cet homme est sans vie sur le parquet glacé, à moitié nu. Il porte seulement un drap de bain noué autour de sa taille. Son torse, autrefois si beau et si parfait, est à présent marqué d'une étoile rouge au milieu de la poitrine. Aucun hématome, aucune plaie, aucune trace de lutte. Juste cette forme couleur sang sur son corps.
Dehors, il pleut violemment. Chaque goutte heurtant le sol devient bruyante, trop bruyante. La radio est à peine audible. La pluie domine tout, comme si elle voulait qu'on l'entende. Elle a frappé fort aujourd'hui. À présent, plus rien ne sera comme avant.
Le visage de la meurtrière
Assise à ses côtés, le visage entre les mains, elle pleure. Elle hurle, mais personne ne l'entend, et personne n'a entendu le coup de feu. Elle lui prend la main. On peut maintenant découvrir son visage. Ses grands yeux verts sont enflés et rouges, fatigués par tant de larmes. Usée par la haine, elle s'est mordu les lèvres au sang. Ses longs cheveux blonds tombent sur son cou. Ils ont perdu tout leur éclat.
Elle ose enfin poser son regard sur l'homme qu'elle aime. Ses yeux s'embuent de larmes. Elle le gifle et court aux toilettes vomir son repas. Personne ne peut comprendre sa douleur, sa souffrance et sa détresse, non, absolument personne.
Elle s'est à présent assise dans un coin de la pièce où gît le corps. Elle le fixe, elle n'en a plus peur. Après tout, elle le connaît sur le bout des doigts et en a visité chaque recoin. Ce corps n'a plus de secret pour elle. Ce corps n'a plus de secret pour beaucoup d'autres.
Trois ans de mensonges
Trois ans de vie commune. Elle voyait cette relation sincère et éternelle. Pour lui, ce n'était qu'éphémère et futile. Elle l'a compris ce soir-là.
En rentrant du travail, elle a vu cette brune dans ses draps, cette intruse. Pendant quelques secondes, elle est restée immobile. Quelques secondes qui lui ont paru durer des heures et pendant lesquelles elle a vu défiler les plus beaux moments de sa relation avec lui. Elle ne comprend pas. Ça lui a fait un choc, comme si quelque chose en elle s'était brisé, rompu à tout jamais. Elle n'a pas réfléchi, elle a jeté l'intruse hors de l'appartement à coups de poings, à coups de pieds.
Lui était assis sur le bord du lit, il regardait la scène, sans broncher.
Maintenant, c'est contre elle-même qu'elle se bat.
Maintenant, lui a le regard vide.
Son corps devient de plus en plus pâle. Bientôt, on ne distinguera plus la serviette de bain de sa peau. Elle regrette et voudrait lui demander pardon, mais c'est trop tard.
Un coup fatal
Quelques heures auparavant, sa spontanéité a eu raison d'elle. Elle s'est retournée, a attrapé le vieux fusil accroché au mur et a tiré.
Un coup.
Un seul coup.
Un coup fatal.
Ce fusil n'était jamais chargé. Le hasard n'existe qu'au loin. Elle a agi comme si c'était écrit. Elle a suivi son destin... Le hasard n'existe pas.
Maintenant, elle est seule dans le grand appartement vide. La pluie est de plus en plus foudroyante. Elle se bouche les oreilles avec la paume de ses mains. Elle voudrait que ce vacarme cesse, elle ne le supporte plus. Le flic-floc des gouttes résonne dans sa tête. Elle a mal. Elle ferme les yeux pour empêcher ses larmes de couler, mais le chagrin est trop profond, trop intense, trop présent.
Devant le miroir brisé
Elle se dirige lentement vers la salle de bain. Le reflet que lui renvoie le miroir l'insupporte. Ce ne peut pas être elle. La personne face à elle la dégoûte. Elle ne se reconnaît pas, elle ne se reconnaît plus. La rage monte en elle, elle brise le miroir d'un violent coup de poing. Elle est tombée par terre, elle tremble, sa main est en sang. Elle est épuisée, elle n'en peut plus. Les éclats de miroir se sont répandus sur le sol et à présent, ce n'est plus une seule grande image qu'elle voit, mais plusieurs petits bouts d'elle. C'est ce qu'elle est devenue : une jeune femme cassée, anéantie, dépitée, bonne à ramasser à la petite cuillère. Ses sanglots se régularisent, elle devient plus calme. Les larmes coulent toutes seules. Elle se sent sale. Elle voudrait que tout s'arrête, oui, que tout s'arrête...
Toujours sur le sol, le dos appuyé contre le mur, elle ouvre le placard situé sous le lavabo. Et si c'était la solution ? Elle regarde autour d'elle : du sang partout, elle a froid, elle grelotte et à quelques mètres d'ici gît le corps de sa moitié. Elle n'a plus de raison de vivre, plus de raison d'exister. Elle avale tous les médicaments qui lui tombent sous la main en jetant une à une les boîtes vides dans la douche. C'est le début de la fin.
La mort et l'amour à deux
Elle s'allonge à côté de lui et pose sa tête sur son épaule. La douceur de sa peau a disparu, la chaleur de ses bras n'existe plus. Elle aurait tellement voulu qu'il l'aime comme elle l'aime...
C'est l'heure de partir. La pluie devient moins intense. Quelques rayons de soleil font leur apparition. Elle ferme les yeux et s'endort à jamais. La mort et l'amour à deux. Elle pourra lui demander pardon.