
Il se demandait ce que son père avait voulu dire par là. Cette tirade surgissait régulièrement dans sa tête, et il essayait à chaque fois de la comprendre, sans succès. D'ailleurs, les souvenirs des moments passés avec ses parents étaient flous. Il savait juste qu'il ne les avait plus revus depuis leur départ et que c'était eux qui lui avaient légué cet appartement.
Un monde sans obscurité
Il regarda le Vide par la fenêtre : il était d'un noir imperturbable, pur, comme d'habitude. À cause des multiples enseignes publicitaires dans les rues, la Ville était éclairée en permanence par un alliage pétaradant de couleurs qui jurait avec l'obscurité. Elle brillait de mille feux. Trop éclairée, pensait-il ; on ne pouvait regarder une lampe plus de deux secondes sans avoir mal aux yeux. C'était nécessaire, disait l'État, les humains ne pouvaient survivre dans le noir. Alors pourquoi la Terre n'était-elle pas éclairée ? Il ne s'était jamais posé cette question.
Il hésitait entre sortir ou regarder la télé. "La télé, c'est tout pour ne pas vous ennuyer", disait la pub. En lisant vite, on pouvait sauter le "ne pas". Il y avait peu de différence entre ce qui se montrait sur les écrans et ce qui se passait dans la rue : les mêmes nightclubs par dizaines, les innombrables bars-restaurants, les centres commerciaux universels, les jeux d'argent qui faisaient rêver tout le monde, sans cesse interrompus par des coupures publicitaires à rallonge.
Toutes les chaînes de télévision étaient réparties selon chaque classe : des chaînes pour les Aidés, d'autres pour les Moyens, et le reste pour les Réussis. Elles étaient toutes détenues par des gigantesques multinationales qui se livraient une guerre sans merci ; cela ne dérangeait personne du moment que les prix baissaient. Quant à la subdivision de la société en classe, c'était l'État qui en avait décidé ainsi afin d'encourager les habitants à la performance. Les publicités prônaient toutes le travail comme la valeur suprême : l'accomplissement ultime pour un Moyen était de devenir un Réussi par l'effort et le sacrifice, une élite restreinte qui avait accès à tout. Alex était un Moyen ; il devait passer sa carte pour confirmer et entrer dans les magasins de sa propre classe. C'était la même chose pour allumer la télé ; l'État en avait décidé ainsi.
Tout ce qui était disponible dehors était présent à la télé. Choisir entre l'un ou l'autre devait être la tâche la plus difficile de sa vie. Il devrait y avoir une différence, se disait-il parfois, quelque chose qui fait que, selon les circonstances, on préférerait sortir plutôt que de regarder la télé. Pourtant, il avait beau se creuser la tête : il n'y avait rien qui puisse différencier l'un de l'autre. La réalité semblait s'être fondue avec le balayage intempestif des écrans de télévision.
Pourtant, l'État conseillait de répartir ses occupations équitablement entre les deux médias pour entretenir une vie saine. Qu'était-ce que l'État déjà ? Ah oui, il y avait régulièrement des castings organisés par les multinationales. Les gens retenus, représentant chacun une multinationale, pouvaient participer à une grande émission télévisée extrêmement populaire où ils étaient filmés pendant des heures. On pouvait alors voter (ce qui était payant, comme toutes les formes de vote) pour désigner le prochain grand dirigeant, tandis que les autres candidats seraient ses conseillers. Le grand dirigeant apparaissait de nombreuses fois à l'écran pour dispenser des conseils de savoir-vivre à la population ; ces conseils se retrouvaient souvent dans les pubs après coup.
Mais Alex avait un germe au fond de lui qui disait de se fier à soi plutôt qu'à un organisme qu'il connaissait à peine. Qu'allait-il faire ce soir ? Ses pensées tournoyaient, ses arguments ne pesaient plus rien et la balance restait bloquée, ne penchant ni d'un côté ni de l'autre. C'était sans fin. Auparavant, il parvenait à se décider sans critère particulier, mais depuis un certain temps, la prise de décision était devenue impossible. Il restait étalé des dizaines d'heures sur son fauteuil, réfléchissant jusqu'à l'épuisement pour choisir une des deux activités, puis il s'endormait et dépassait souvent les cinq heures de sommeil que l'État conseillait toutes les vingt-quatre heures. Frustrant et déplaisant.
L'éveil par la douleur
Alors, il prit une feuille de pub très fine et la fit glisser sur la peau de sa main. Une coupure apparut et un mince filet de sang s'en échappa. Lequel était le plus douloureux : le geste qu'il venait de faire ou s'imaginer en train de le faire ? C'était absolument horrible. Il n'avait jamais songé à se faire du mal auparavant et cela le perturbait. Il laissait les gouttes tomber une à une sur la feuille et admirait sa composition. Lorsque le sang eut fini de couler, la blessure devint plus douloureuse ; la chair était à vif et commençait à peine à cicatriser. Il se mit au défi de répéter cette action dès qu'il n'arriverait pas à faire un choix : il glisserait la tranche d'une feuille à un endroit différent dès qu'il commencerait à tourner en rond. Mais cela ne devait pas devenir une routine, sinon la chose perdait tout son intérêt. Il devait agir sous l'effet de l'intuition, et ne jamais se forcer.
La solitude de Denise
Elle ne connaissait pas ses parents. Lorsqu'elle était encore bébé, ils avaient tout payé pour qu'on prenne soin d'elle. Ils lui avaient laissé un héritage lui assurant son entrée dans la classe des Réussis. Ainsi, elle ne travaillerait jamais de sa vie.
Elle descendit dans cette boîte de nuit, sans s'attendre à y faire grand-chose. Elle avait mis un haut sexy sans espoir particulier. Elle entra dans la boîte ; le boum-boum des enceintes résonna à ses oreilles. Elle se fraya un passage à travers la foule colorée par des spots qui tournoyaient au-dessus de sa tête et s'assit au bar en prenant une attitude triste. Les nouveaux alcools de la semaine étaient écrits sur un panneau. Il sortait deux à trois nouvelles marques de boissons alcoolisées par semaine, à tous les degrés possibles et à des prix étagés selon la classe à laquelle vous apparteniez. C'était également valable pour les cigarettes et le café, en revanche toute drogue était sérieusement prohibée, leur consommation étant devenue quasi inexistante grâce à l'action extraordinaire des milices zélées des multinationales.
Elle était une "Réussie", ce qui voulait dire qu'elle avait accès aux produits de qualité optimale. C'était valable pour les alcools, rien de plus normal. Sur les écrans plasmas alignés sur les murs, on pouvait voir une série d'exécutions citadines en cours. Des personnes coupables — dont on ne savait quel crime — étaient exécutées par des citadins tirés au sort. Ceux-ci devaient obligatoirement se munir d'une arme au cas où elles seraient convoquées pour participer à une exécution. Cette méthode posait problème à Denise ; elle se demandait régulièrement ce qu'elle ferait, l'arme à la main, en face d'un de ces inconnus, si on lui ordonnait de tirer. Si elle ne tirait pas, elle pourrait passer de l'autre côté.
Elle allait en boîte pour "boire, s'amuser, danser et rencontrer des gens", comme le disait la pub. Tout le monde se rejoignait sur ces points en boîte de nuit ; tout le monde savait qu'il allait boire, s'amuser, danser et rencontrer des gens. Ce qui faisait que même si on n'y avait jamais mis les pieds, on savait à l'avance ce qui allait se passer. Les gens avaient tous les mêmes espérances ; tout se passerait conformément à leurs envies, il n'y aurait aucune surprise désagréable, aucun risque pris. La boîte de nuit était un endroit où convergeaient les désirs, et une bonne boîte devait combler tous ces désirs au cours de la soirée pour en faire un lieu incontournable. Il était inconcevable que des rencontres puissent se faire dans la rue ; la rue n'était qu'une voie de transit, les boîtes de nuit étaient au cœur de la vie sociale.
Cependant, il lui arrivait de discuter longuement avec des gens, de rire avec eux, d'avoir des pubs préférées en commun, et lorsqu'elle les revoyait une trentaine d'heures plus tard, c'était comme s'ils ne l'avaient jamais connue. Était-ce de l'ignorance ? Ou de l'oubli ? La différence était mince entre ces deux termes. Les gens faisaient semblant d'oublier ? Denise n'avait encore oublié personne, mais elle avait peur que ça lui arrive un jour.
Lorsqu'elle parvenait à trouver un mec pour décharger ses pulsions sexuelles, cela ne durait qu'un temps et ensuite ils passaient tous les deux à autre chose. Cela s'était toujours passé ainsi, mais elle en retirait de moins en moins de plaisir.
Les pubs qui passaient dans les boîtes avaient un rythme plus rapide que celles qui passaient habituellement sur les chaînes de télévision. Les Pub DJ étaient parfois des stars planétaires ; c'était une position adulée et enviée par beaucoup de monde. Pourtant, Denise trouvait que les morceaux qu'ils passaient se ressemblaient trop, sans parler des tubes diffusés des dizaines de fois par heure. Mais elle se taisait car personne ne semblait partager son avis.
Au bar, personne ne l'approchait. Elle sortit donc une cigarette et se dirigea vers la piste de danse. Elle n'aimait ni le goût ni l'odeur de la clope, mais vu que tout le monde fumait, elle se serait sentie idiote de ne pas le faire. Elle fit quelques pas dans la brume entretenue par la fumée des cigarettes, monta sur l'estrade illuminée, alluma sa clope et commença à se déhancher sans grande conviction. Elle contemplait la beauté et la grâce des filles qui l'entouraient. La chanson qui passait était un tube de l'Oréal qu'elle n'aimait pas du tout, mais elle essayait quand même de se montrer aguichante et affichait un sourire mécanique. Après quelques minutes stressantes où personne ne semblait lui accorder d'importance, un groupe lui fit signe d'approcher. Soulagée, elle se dirigea vers eux tout en fumant avec élégance.
"Comment tu t'appelles ?" demanda une des filles.
"Denise", répondit-elle, intimidée par l'intérêt que lui portait cette fille.
Et ce furent les seules paroles qu'ils échangèrent en un quart d'heure. Ils dansaient, fumaient leur cigarette et ne disaient rien. Denise les imitait ; elle n'était pas tout à fait à l'aise et pensait qu'elle dansait très mal. Autour d'eux, les stroboscopes fusaient, les lasers tournoyaient, les spots chauffaient la salle et tout le monde buvait, fumait et paraissait s'amuser. Cet environnement était censé déclencher l'adrénaline, provoquer l'envie, enlever les inhibitions, mais sur Denise, il opérait tout le contraire : elle se sentait raide, fade et n'osait pas faire de gestes qu'on pourrait mal interpréter. Elle regardait, pleine d'envie, les filles qui l'entouraient. Ses genoux commençaient à rouiller à force de faire les mêmes pas de danse.
Les autres attendaient-ils quelque chose, comme moi ? pensait-elle. Peut-être, peut-être pas ; impossible de savoir. Personne ne peut se mettre dans la tête d'un autre, c'était une évidence qu'elle n'arrivait pas à accepter.
Finalement, un des gars demanda si ça ne les dérangeait pas de s'asseoir à une table, et tous acceptèrent. Ils commandèrent tous de l'alcool, sauf Denise qui prit un Pepsi à l'étonnement général :
"Bah pourquoi tu prends pas de l'alcool ?" demanda une des filles.
"Ouais c'est vrai ça, tu devrais en prendre, c'est bon pour la santé" renchérit un mec.
"On se sent encore mieux une fois qu'on a bu" quelqu'un ajouta.
"On se sent plus libre, plus détendu, moins stressé, c'est une vraie bénédiction" dit une autre.
"Oui, oui, c'est bien ce qui est marqué partout mais... J'sais pas... J'aime bien rester... Consciente, vous comprenez ?" répondit-elle, gênée.
Il y eut un silence, puis on changea de sujet. Ils se mirent à discuter des dernières pubs qui passaient à la télé et à la radio. C'était toujours les mêmes sujets qui revenaient. Denise s'en rendait bien compte, mais elle n'osait jamais changer de conversation, pensant que personne ne la suivrait. Elle s'insérait donc dans l'échange sans conviction. Elle déroulait des mots qui ne semblaient pas avoir de sens ni d'intérêt ; ils ne faisaient que la rendre plus mal à l'aise, comme si une lumière d'une pâleur extrême était braquée sur tous ses défauts et aspérités.
La conversation s'éternisait, ses paroles se faisaient de plus en plus banales, son estime de soi était en chute libre. Elle avait peur de prendre son verre de Pepsi tellement elle tremblait. Autour d'elle, c'était la furie : tous étaient euphoriques, parlaient fort, riaient, et paraissaient se consumer dans leur occupation. La musique publicitaire dominait l'ensemble et une foule compacte se trémoussait sur la piste de danse. Les spots zébraient l'obscurité, la fumée et le bruit étaient partout. Mais Denise n'y faisait plus attention ; ses yeux bruns se perdaient peu à peu dans ceux des filles assises autour de sa table. Elle avait renoncé à assimiler son environnement et son entourage. Autour d'elle, tout se confondait en un brouhaha touffu dont elle ne discernait ni les mots ni la musique. Malgré le monde et malgré le bruit, elle était seule, en rencontre avec elle-même au milieu des passions et du déchaînement. Elle portait les marques calmes et silencieuses du désespoir. Elle resta ainsi pendant quelques minutes, vivant au ralenti.
"Ohoh, t'es perdue !?" lui cria-t-on finalement.
Cette simple phrase la sortit de sa torpeur, mais son retour à la réalité fut dur. Son silence intérieur fut horriblement brisé par la cacophonie ambiante et les flashes de lumière réveillèrent ses pupilles. Elle fut abasourdie par la violence suintante des chansons qui lui disaient d'acheter des téléphones Nokia, de souscrire à une assurance Capital One, de placer son argent à la banque Zhongguó Jiànshè Yínháng... Les basses résonnaient dans sa cage thoracique. Elle avait cessé de respirer. Lorsqu'elle ouvrit la bouche pour prendre une grande bouffée d'air, elle inspira une grande quantité de fumée et faillit s'étouffer. Elle se mit à tousser bruyamment et à manquer d'air. Elle ne pouvait plus supporter d'être ici, dans cet endroit si artificiel qui réduisait à néant tous les aspects de sa personnalité. Elle suffoquait. Elle vit une dernière fois les filles, belles et insouciantes, et son cœur fut transpercé par mille aiguilles. Elle se leva précipitamment et se mit à marcher rapidement. Elle se sentait vraiment mal ; elle vacillait et se cognait contre les gens en cherchant la sortie. On la prenait sûrement pour une folle et elle avait peur qu'on le lui reproche. Elle finit par s'affaler contre un mur, complètement déboussolée et haletante, puis elle aperçut la porte de sortie. Elle se précipita dehors et s'effondra sur le trottoir où elle fut prise de haut-le-cœur. Elle se plia en deux puis cracha laborieusement sur les dalles, déprimée par ses désirs impossibles que personne ne semblait partager.
Il faisait froid. Les lumières de la ville ne diffusaient pas assez de chaleur ; elles s'étendaient à perte de vue, un territoire urbanisé dont Denise n'avait jamais vu la fin, une nappe scintillante qui recouvrait tout, même les plus hautes collines de ce monde.
La quête de sens
La formation d'Alex
Lorsque Alex n'eut plus d'endroit à couper sur ses bras et ses mains, il reprit quelques-uns de ses prospectus tâchés de sang et se mit à les lire à la recherche d'une quelconque occupation, une qui le sortirait de l'habituel trio boîte-magasin-bar. Une formation. Il pourrait faire une formation. Après tout, l'État incitait les gens à travailler le plus vite possible, et il fallait une formation de six mois pour ça, ni plus ni moins. Il se demandait si cela avait un rapport avec le mot "éducation" que son père avait prononcé. Il prospecta dans ses énormes piles de publicités pour voir les offres, enfin "offres", c'était un bien grand mot ; elles étaient évidemment payantes. Heureusement que la banque de ses parents lui envoyait de l'argent chaque mois. D'ailleurs, cela voulait-il dire que ses parents existaient toujours ? Il rassembla les offres qu'il avait trouvées : formation de marketing enseignée par General Motors, formation de conseiller clientèle enseignée par Louis Vuitton, formation de communication visuelle enseignée par Sony... Les deux premières offres ne lui disaient rien, alors, par dépit, il choisit la troisième. Cela lui coûterait la bagatelle de 2 999,99 UM pour un an. Pour s'inscrire, il avait juste à payer. Il crédita Sony à partir du terminal de sa télé où il insérait sa carte et on ne lui demandait rien. Les pubs se vantaient souvent de ce système si simple où il n'y avait rien de contraignant à signer.
Dès l'instant où il eut payé, il reçut l'emploi du temps sur sa télévision : ses cours commenceraient dans 168 heures. S'il était absent deux cours consécutifs, sa place serait prise par quelqu'un d'autre et on ne le rembourserait pas.
La semaine suivante, il prit un bus Philips pour se rendre au centre de formation Sony. Celui-ci était situé dans un endroit où il n'était jamais allé auparavant. Il découvrit un chapelet de bâtiments d'un autre âge, presque tous en cours de rénovation. L'endroit était éclairé par des lampadaires provisoires ; ceux d'origine étaient incroyablement peu nombreux. Il y avait beaucoup d'espace entre les bâtiments, la plupart étaient envahis par une sorte de végétation verte introuvable dans le quartier d'Alex. Des employés de Sony l'arrachaient sans ménagement puis l'envoyaient dans des brûleurs ; la terre en dessous était directement coulée dans du béton et servait de fondations pour d'énormes 3P (Panneau Plasma Publicitaire). Les vieux bâtiments étaient repeints dans des couleurs plus claires qui reflétaient mieux les lampes actuelles. Alex se trouvait sous le porche du bâtiment où il était supposé entrer. Il regardait les employés s'affairer à repeindre la façade. Leur peinture blanche, étincelante, recouvrait une ancienne inscription qu'il essaya de déchiffrer : "U N I V..." ; le reste avait été effacé. Alex pénétra dans la structure. Le hall grouillait de monde, de jeunes qui, tout comme lui, allaient se faire former. Il se sentit aussitôt mal à l'aise, ayant perdu l'habitude de déambuler au milieu des foules suite aux centaines d'heures passées chez lui, reclus. Il évitait les autres au maximum, anticipant le trajet des autres afin de les contourner. Il se fixa comme objectif d'arriver à sa salle de classe en évitant tout contact.
Il y avait déjà du monde devant la porte. Alex s'adossa contre un mur à l'écart et attendit. Il écoutait les conversations et les jugeait stupides intérieurement. Parfois, il entendait des bribes de mots ; il était persuadé qu'on parlait de lui : "le mec là-bas...", "...Paraît bizarre...". Il en rougissait. Il détourna la tête et fit semblant de s'intéresser aux feuilles punaisées sur les panneaux en liège.
Lors de la première heure de cours, il se demandait ce qu'il faisait là. Le professeur parlait de l'impact des couleurs dans l'esprit du consommateur, de beaux contrastes ; des couleurs complémentaires le rendraient plus enclin à acheter. Alex trouvait ça idiot : lorsqu'il achetait quelque chose, c'était parce qu'il en avait décidé ainsi. Les couleurs, les formes présentes dans la publicité n'influençaient en aucun cas son choix. Mais le professeur rabâchait, persévérait, inflexible, sûr de lui. En fin de compte, Alex se dit qu'il avait sûrement raison, que cela marchait probablement sur la majorité des gens. De plus, ce professeur était un éminent responsable des études de marchés de Sony ; il ne pouvait pas se tromper. Néanmoins, ce sujet ne passionnait guère Alex, il décrochait sans s'en rendre compte. Quant aux questions que posaient les autres, il était consterné par leur vide sidéral. À quoi bon poser des questions quand les réponses sont évidentes ?
Lors d'une pause entre deux cours, il tenta une approche vers un groupe pour voir s'il y avait un quelconque intérêt à interagir avec ses semblables. Il ne fut pas déçu : tous fumaient des cigarettes et cela avait un effet sur le niveau de la conversation. Ils parlaient de sujets inintéressants, leurs blagues faisaient rire tout le monde sauf Alex, qui avait peur de faire des remarques, pensant qu'elles seraient trop subtiles pour être comprises. Ne pouvant rien faire d'autre, il passait son temps à analyser la scène, comme il l'avait souvent fait : les protagonistes, la place que chacun occupait, les discours, les inflexions du langage destinées à produire tel ou tel effet. Les mêmes schémas se répétaient tout le temps. Quel ennui.
À la fin des cours, il était épuisé. Épuisé par autant de bêtise chez les autres, épuisé par son inaction. En classe, au lieu d'écouter, il s'était perdu dans sa tête. Lors des pauses, il ne pouvait que piétiner ; les conversations des autres l'irritaient. En rentrant chez lui, il se masturba en pensant aux filles de sa classe qu'il n'aurait jamais.
L'errance de Denise
Ayant repris ses esprits, Denise se mit à errer. Elle marchait sur le trottoir bondé, frissonnante. Dehors, il faisait toujours froid comme la mort. Elle ignorait sa destination. Elle ne voulait pas rentrer chez elle ; elle avait peur dans son grand appartement. Elle y entendait des bruits suspects, de purs produits de son imagination accablée par le poids de la solitude. C'est pour cela qu'elle était toujours de sortie, restant des heures entières dans la Ville, dans les bars, les supermarchés et les boîtes de nuit. Elle cherchait toujours à s'entourer d'un maximum de gens pour se sentir moins seule. Mais maintenant, elle se rendait compte qu'elle n'avait jamais réussi à connaître ces gens ; c'était juste des "connaissances", rien de plus. Elle se rassura en pensant que c'était la même chose pour tous. Chacun cultivait sa vie privée et ne laissait personne s'en approcher.
Elle longeait la route dominée par les 4x4, bordée par une multitude de 3P affichant des femmes aux dents blanches qui nettoyaient leur maison et préparaient la nourriture avec un enthousiasme orgastique.
Denise marchait sans but le long des magasins aux enseignes brillantissimes. Quelque chose tomba sur ses cheveux, elle n'y fit pas attention. Cela recommença. Alors elle tendit la main ; des gouttes s'écrasèrent dessus. Des gouttes de sang. Denise se souvenait à présent que la météo de Darty avait prévu des pluies de sang dans les prochaines heures. La pluie était encore fine ; Denise devait trouver un abri avant que ses cheveux et ses vêtements ne soient imbibés de sang, les shampooings et les lessives spécialisés contre le sang coûtant très cher.
Légèrement agacés mais calmes, les gens rentraient à l'intérieur des bâtiments. Elle entra dans un bar et prit un café Maxwell à 3 UM à cause du panneau "consommation obligatoire" collé au fond de la salle. Elle resta un moment à regarder la pluie battante s'épaissir. Des flaques de sang prenaient forme et les trottoirs viraient au rouge. La pluie était particulièrement rude et longue ; bouches d'égout et caniveaux déborderaient, les gouttes s'écrasaient par myriades sur les vitres et diminuaient peu à peu leur transparence. Immobile, elle et les autres clients du bar regardaient les personnes coincées à l'extérieur, surprises par l'averse et visiblement en détresse, le corps tremblant, glissant et trébuchant sur le sol détrempé. "Ils auraient pu faire gaffe aux prévisions", pouvait-on entendre dans le bar. "Ça fait des centaines d'heures que cette pluie est prévue, c'est entièrement de leur faute s'ils sont dans la merde."
Lorsque la pluie cessa enfin, Denise reprit sa marche. Elle vit des employés sanitaires se battre pour nettoyer le plus de route possible. Leur salaire était basé sur le nombre de mètres carrés qu'ils nettoyaient, disait-on. Elle se sentait de plus en plus étrangère dans cette rue qu'elle avait toujours fréquentée. Elle avait besoin de quelque chose, elle ne pouvait continuer à vivre ainsi, à l'extérieur, vivant dans les effluves de cigarettes et les atmosphères enfiévrées des nightclubs. Cela semblait convenir à tout le monde sauf à elle. Alors, elle se mit en marche, décidée à trouver du sens. Elle marcherait plus loin qu'elle n'avait jamais été ; elle voulait voir si la Ville de ce monde sombre s'arrêtait quelque part, ou si elle ne faisait que se répéter, se répéter, se répéter...
La rupture et le contrôle
Faire une formation n'avait pas arrangé le problème qu'avait Alex. Il avait commencé à s'entailler le bras avec les prospectus Sony, touchant parfois une veine, ce qui entraînait quelques complications. Lorsqu'il se rendait au centre de formation Sony, il se sentait faible, emprisonné. Le contenu des cours détachait lentement son esprit de la salle de classe : "profit, économie, rentabilité, compétition, dépenses, actions, travail, effort, sacrifices, Réussis, Réussis". Des mots matraqués comme si c'était la raison de vivre de tout le monde. Cela le rendait malade au début, puis il devenait de plus en plus apathique. L'environnement avait des effets corrosifs sur sa personnalité. Lorsqu'il marchait dans les couloirs, il ne se sentait pas être, il ne se sentait pas vivre ; il n'était guidé que par la peur et la haine. Au lieu de voir des jeunes souriants, riant, et des murs blancs impeccablement nettoyés, il ne voyait que des cadavres et des bâtiments en flammes. Il aurait voulu s'en foutre, se foutre des autres et de ce qu'ils pouvaient dire ou penser, vivre en totale autarcie, être un solitaire et fier de l'être, mais il ne pouvait pas. Il avait une obsession : que se passait-il dans la tête d'un autre ? Il ne pouvait ignorer les autres, et bien sûr il ne pouvait s'empêcher de penser aux filles. Pour lui, il n'y avait pas d'issue.
Alerte dépassement
Alerte dépassement
Un sujet de la Ville a quitté le quartier qui lui avait été assigné dans nos registres.
ID : A0620-00
Nom : Denton, prénom : Denise, âge : 19 ans, classe : Réussis.
Personnalité : peu de traits dominants, la transformation est presque accomplie.
Occupations : sorties en boîte de nuit, sorties dans les bars, relations sommaires avec d'autres sujets et fornications occasionnelles.
Antécédent de manquement au Code Implicite : aucun.
Le sujet a été détecté à 0h52 par les caméras n° 13546 et 13548 à la bordure du périmètre de son quartier. Lors de son franchissement de la Limite Implicite, les capteurs ont aussitôt établi son profil physique. En confrontant sa physionomie à cet instant avec celle contenue dans nos fichiers, nos psychologues ont conclu que le sujet n'était pas dans son état habituel. Ses pupilles dilatées, sa démarche manquant d'assurance, ses regards fuyants et une température inhabituelle des oreilles semblaient indiquer un certain réveil de sa conscience. Le sujet a été premièrement remarquée suite à un comportement non conforme au sein d'une boîte de nuit. Depuis, il a été mis sous surveillance et tous ses agissements ont été enregistrés. Son cas est encore à l'étude mais des conclusions ont déjà été produites.
Niveau de danger : moyen, élevé si le sujet entre en contact avec d'autres sujets et tente de les contaminer avec ses idées nouvelles.
Mesures à prendre : vous les connaissez déjà.
Le centre commercial et l'arme
Alex avait vu beaucoup d'avions prendre leur envol mais il n'en avait jamais vu atterrir. Il songeait à l'avion qu'avaient pris ses parents : avait-il atterri ? Où s'était-il perdu dans l'immensité inerte et sans couleur du Vide ? L'évidence voulait qu'un avion atterrisse, mais au point où il en était, il se méfiait et doutait de tout. Il portait un regard usé sur la cité illuminée ; un nouveau conflit grandissait en lui. Voilà, son réfrigérateur Whirlpool se vidait, et il préférait se rationner plutôt que de mettre les pieds dans un de ces centres commerciaux universels. Malheureusement pour lui, la quantité de denrées alimentaires contenue dans son frigo avait atteint un niveau critique et le remplir était une question de vie ou de mort. Vie, mort : une dualité que beaucoup avaient oubliée, sauf Alex qui ne raisonnait plus qu'en ces termes depuis qu'il était entré dans le centre.
Écrasé par le poids de la nécessité et par les crampes intestinales, il se résolut à faire les courses. Sur les trottoirs surpeuplés, Alex marchait ; il n'essayait pas de comprendre ce qu'il y avait d'écrit sur les façades des magasins, il ne regardait plus. Pourtant, lorsqu'il arriva près du centre commercial universel, il remarqua quelque chose qu'il n'avait jamais vu auparavant. Coincé sous l'enseigne du magasin, il y avait une petite boule noire que seuls les reflets des spots rendaient visible. D'un clin d'œil, Alex aperçut quelque chose ressemblant à une pupille s'agitant sous une sphère de verre.
Un œil, quelque chose pour observer. Alex s'arrêta quelques instants pour l'étudier, mais la boule était à peine visible, inerte. Pourquoi nous observerait-on ? pensa-t-il. Sommes-nous une menace ? Une menace pour quoi, pour qui ?
Il prit un caddie motorisé avec son pointeur, pénétra dans l'allée immense du centre et se prépara mentalement à vivre une expérience éprouvante. La foule, tout d'abord : Alex savait depuis longtemps qu'il vivait dans un monde trop peuplé, mais dans les centres commerciaux, c'était pire. Sur des centaines de mètres carrés, il y avait des centaines de figures humaines, chacune remplie par la volonté de consommer, investie par le désir d'acheter. Acheter ce qui était nécessaire ne comportait aucune excitation ; acheter l'inutile, par contre, voilà une tâche à laquelle nombreux succombaient.
Rien n'était plus facile que l'acquisition de biens : il suffisait de diriger le pointeur vers l'article désiré, d'appuyer, il se détachait lentement de sa rangée et était payé en vol, puis tombait dans votre caddie motorisé.
Alex déboula dans les rayons. Des dizaines de petits groupes de personnes tremblaient d'excitation, les yeux embués de peur. Ils se ruaient sur les produits avant les autres. Des annonces criardes, telles des injonctions divines, étaient scandées par des haut-parleurs suspendus au plafond ; des postes de télévision situés à chaque rayon déversaient en boucle des flots de vantardises. Une ambiance électrique régnait. Les gens couraient derrière les caddies motorisés et appuyaient frénétiquement sur leurs pointeurs. Les produits pleuvaient à chaque rayon ; certains faisant des chutes de plusieurs mètres suivant leur emplacement. On entendait la chute des paquets sur le fond molletonné des caddies, par centaines : tchof, tchof, tchof...
Il y avait une telle frénésie, une telle détermination dans l'attitude de ceux qui accomplissaient cette action sacrée. Certains avaient développé un véritable art du shopping, virevoltant le pointeur à la main dans une sorte de danse rituelle provoquant la pluie de marchandise. Alex assistait médusé à ce spectacle de folie ordinaire. Isolé, il les observait grouillant dans les allées. Ils souriaient mécaniquement, absorbés par leur tâche. Il essayait d'être le plus discret possible, prenait les produits les moins chers, n'achetait que ce dont il avait besoin...
Il se retrouva par mégarde dans l'allée principale en pleine Course à l'Achat organisée par les tenants du magasin. Il vit une dizaine de caddies fonçant vers lui à vive allure et leurs propriétaires qui faisaient de grands signes pour qu'il se pousse. Au dernier moment, Alex se réfugia dans un rayon désert, mais trop tard. Les caddies entrèrent en collision, des paquets se renversèrent sur le sol, de la mousse vola, les gens se précipitèrent sur les produits éparpillés et se les arrachèrent, en venant jusqu'aux mains.
C'en était trop pour Alex. Il réalisa où il était tombé : le rayon des armes à feu. Des rangées de flingues de toutes tailles. Alex observait ces mystérieuses pièces de métal, songea à leur utilité, fasciné, un pressentiment dans un coin de son cerveau, sa grande volonté tournée vers l'acquisition d'un tel objet. Écarquillant les yeux, il se vit dirigeant son pointeur sur un 9mm Smith & Wesson et vit tomber le paquet au ralenti, une image onirique, semi-réelle.
Il sortit, ramena le caddie chez lui et déballa tout. Il tomba sur le flingue, réalisa qu'il l'avait vraiment acheté et le mit de côté sur un meuble.
Le quartier des Aidés
Sinistre. Finie la clarté miroitante et les tintements sonores du quartier des Réussis. Place à l'obscurité et aux sonorités industrielles du quartier des Aidés. Bâtiments délabrés, carcasses de voitures, détritus et citadins jonchant les rues. Un sentiment malsain planait furtivement dans l'atmosphère. Misère.
Les lumières brillaient à peine. Après une longue marche au cœur de la Ville, Denise longeait les abords d'un quartier gigantesque, doté de hauts bâtiments noirs comme la suie. Le quartier était délimité par un haut grillage, mais Denise s'était faufilée par un trou et avait pénétré dans l'enceinte plongée dans l'obscurité. On entendait le bruit assourdissant des usines en activité crachant d'épaisses volutes de fumée noire qui se perdaient dans le Vide.
Un changement radical pour Denise, qui n'avait connu que richesse et scintillement dans sa vie de Réussie. Elle rencontrait maintenant les soubassements d'une frange de la société dont elle ne connaissait l'existence qu'à travers des mots et des rumeurs. Elle avait découvert quelque chose qui modifiait grandement sa croyance dans la vérité. D'où venait cette noirceur et cette crasse ? Comment un tel quartier pouvait-il exister ? Pour la première fois, elle fourmillait de questions et était avide de réponses. Elle avait retrouvé quelque chose qui s'appelait curiosité, libérée des chapes de plomb créées par d'innombrables soirées enfumées.
Elle entendit un bruit indéfinissable, informe, syncopé et très désagréable. Elle jeta des regards alertes autour d'elle mais ne remarqua rien qui pourrait être la source de ces bruits. Au bout d'un moment, ils s'arrêtèrent et Denise entendit une voix désincarnée, totalement neutre, sans doute synthétique ou filtrée.
"Ils sont après vous. N'ayez pas peur. Faites-moi confiance. J'ai accédé à votre implant neural ; la voix que vous entendez est dans votre tête. Cet implant vous est injecté dans les tissus de votre cerveau dès la naissance afin de leur permettre de vous identifier et de vous poursuivre si vous franchissez les Limites Implicites, comme vous venez de le faire. D'autres réponses viendront si vous faites ce que je dis. N'ayez pas peur. Faites-moi confiance."
Denise hésita un instant, mais la peur lui disait de suivre les instructions de n'importe qui.
"D'après votre schéma neurologique, j'en conclus que vous avez décidé de vous fier à moi. Bien. Prenez la route sur votre droite et longez les murs. Je m'occupe de brouiller votre signal. Pour votre information, ceci est une usine de télévisions. Peut-être vous êtes-vous déjà demandé où étaient manufacturés les produits qui atterrissaient dans vos magasins ?"
Elle réalisa que non.
"Ce sont les 'Aidés' qui les fabriquent, étant donné que votre classe ne travaille pas. Les 'Moyens' s'occupent de vendre les produits ; ce sont les commerçants, les gérants, les employés de bureaux... Il y a à peu près autant d'Aidés que de Moyens, et beaucoup moins de Réussis, mais eux consomment autant que tous les autres réunis. Je vous ai repérée suite à votre fuite du quartier des Réussis. Le but étant que vous n'ayez jamais l'envie de franchir cette ligne. Votre vie, grâce à la fête permanente, à l'alcool et à l'acquisition de biens, devait être suffisamment joyeuse pour que vous n'ayez aucun sentiment d'exclusion ou envie d'évasion. Lorsque ce conditionnement échoue, Ils cherchent toujours à récupérer les sujets dissidents, et c'est à ce moment-là que nous intervenons pour les récupérer avant eux. À terme, nous espérons monter une sorte de résistance, nous battre pour notre liberté et espérer des jours meilleurs. Prenez la rue à gauche."
Les rues qu'elle traversait étaient désertes, afin que son corps ne soit pas exposé à la population des Aidés ; sa riche apparence pouvait briser la torpeur et réveiller un sentiment enfoui depuis bien longtemps : la révolte.
"Les Aidés ont été séparés des autres classes afin d'éviter les problèmes de jalousie et d'envie. Qu'il y ait des Réussis au milieu des Moyens est une bonne chose, ils suscitent l'émulation, alors que chez les Aidés, c'est plutôt un sentiment de profonde injustice. Voilà, nous y sommes. Ouvrez la porte. Ce que vous voyez devant vous est un des derniers modèles d'ordinateurs. Un objet très en vogue à une époque, dont l'importance s'est intensifiée lors de l'avènement des Jours Noirs. Il posa problème car on le jugeait trop interactif, trop stimulant pour la pensée. Sa suppression coïncida avec celle du plus grand réseau informatique mondial : Internet. C'était devenu un refuge pour tous ceux qui s'opposaient à la nouvelle société qui prenait forme. On planifiait des attaques informatiques dantesques sur la Toile qui faisaient bien souffrir les multinationales. Mais celles-ci avaient tout prévu : elles avaient mis en place le switch Episteme centralisant toutes les communications de la planète, et elles le coupèrent au moment propice. La relique que vous voyez devant vous possède une des dernières sauvegardes de Wikipédia, l'encyclopédie libre. La dernière source d'informations non biaisées de notre temps. Cela pourra répondre à vos nombreuses questions. Voilà, je dois vous laisser maintenant. Je vous recontacterai prochainement."
Denise s'installa sur le siège qui s'offrait à elle. L'ordinateur était déjà allumé. Elle prit la souris en main et se familiarisa un peu avec la machine. Sa première recherche sur Wikipédia fut "absence de lumière".
Dans les résultats donnés, une phrase retint particulièrement son attention :
"L'attraction gravitationnelle d'un trou noir est tellement forte qu'elle absorbe toute forme de lumière. La lumière subit en fait un décalage vers le rouge infini."
Le dénouement
Alex bichonnait son flingue ; il l'aimait, son flingue. Il le chargeait, il le déchargeait, il se mettait déjà en situation, le flingue à la main, prêt à tirer sur qui que ce soit pour se défendre. Il avait appris qu'il y avait un club de tir au centre de formation Sony ; enfin, un truc qui pourrait égayer ses mornes journées redondantes. Peut-être y rencontrerait-il enfin des gens qui en valaient la peine ? Et qui sait, avec de la chance, une fille ? Quelque chose allait peut-être changer, enfin.
Il entra dans le bâtiment "loisir" du centre, passa les boutiques et les boîtes de nuit puis poussa la porte du stand de tir. Il vit plusieurs mecs munis de casques et de lunettes de protection tirant à répétition sur des cibles dans un vacarme assourdissant. Il prit l'étui dans lequel il avait délicatement rangé son arme et attendit, un peu gêné. Une fille habillée en short treillis, veste noire et gants gris s'approcha de lui.
— Salut, t'es là pour faire du tir ? Dit-elle avec un sourire avenant.
— Heu, ouais, j'ai amené mon... Répondit-il en montrant son Smith & Wesson.
— T'as amené ton arme, mais c'est parfait ça.
Cette fille semblait être concernée par le fait qu'Alex vive dans sa réalité. Elle lui parlait, le traitait comme une personne. Il ne se sentait pas en décalage avec elle, ni exclu...
— Bon alors je dois quand même te dire les règles de sécurité pour les armes à feu. Première règle : toujours traiter son pistolet comme s'il était chargé. Deuxième règle : ne jamais pointer son arme sur une autre p...
Alex la coupa au milieu de sa phrase en lui tirant une balle dans le front, répondant à une injonction invisible. Dans le vacarme général, son geste n'avait pas été remarqué. La fille fut projetée sur le sol et un nuage de sang s'écrasa sur l'armoire qui était derrière elle. Sur le sol s'étendait peu à peu une tâche aussi sombre qu'un coulis de fraise et un corps était secoué par des spasmes post-mortem.
TRAVAILLE.
En rouvrant les yeux, il vit le visage éteint de la jeune fille gisant sur le sol. Au départ, il ne comprenait pas, puis le sang, et la crosse chaude de son pistolet... Il réalisa : c'était lui qui avait fait ça. Pourtant, il n'en avait aucun souvenir conscient. Traversé d'ondes paranoïaques, il quitta la pièce et marcha apeuré dans le couloir. Il avait l'impression que ses mains étaient recouvertes de sang ; il pouvait presque sentir la substance poisseuse. Il ne voulait pas qu'on le remarque, pourtant il avait toujours le flingue à la main. Un mec aux cheveux gélifiés apparut dans le couloir. Les yeux d'Alex claquèrent ; quand il les rouvrit, le mec était sur le sol, plié en deux, avec les mains au creux de son ventre ensanglanté, il poussait des cris de truie.
CONSOMME.
Alex commença à paniquer. Il ne dirigeait plus ses gestes de façon consciente. Il était devenu un spectateur réfugié dans un recoin de son cerveau ; il épiait les actions d'une volonté extérieure à lui agissant selon son propre chef. Et cette volonté le dirigeait dans le hall principal, là où était la foule.
En descendant les escaliers, il redoutait le pire. Il se vit avancer au milieu du hall. Puis il y eut des coups de feu et la foule fut possédée par la panique, siège de cris interminables et de situations grotesques. Il y avait ceux qui couraient dans tous les sens et ceux, sur le sol, perdant leur sang. Il y eut un tir dans un grand projecteur de lumière, puis un éclair et un embrasement. Lorsque le plafond respira les premiers nuages de fumée, le dispositif anti-incendie se mit en route et les sprinklers d'extinction automatique giclèrent du sang à haute pression dans tout le hall.
En un battement de cils, Alex se retrouva à genoux sur le sol. Il était plongé dans une confusion anarchique ; il pouvait sentir son esprit partir en lambeaux, déchiqueté par quelque chose agissant de l'intérieur. Il trempait dans une pataugeoire d'hémoglobine au milieu des cadavres. Il sentait le canon encore chaud de son pistolet braqué sur sa tempe. Il entendit un déclic.
CONFORME.
— Alors, tout est réglé ?
— Positif, nous nous sommes chargés d'elle.
— Qu'avez-vous fait au juste ?
— Nous avons fabriqué de toutes pièces un mouvement de résistance contre l'oppresseur qui lutte pour des jours meilleurs, ce genre de choses, et nous l'avons convaincue de nous rejoindre.
— Je vois.
— Avec un peu de chance, elle va se prendre au jeu et monter elle-même son réseau de résistance.
— Vous lui avez fait quelques révélations tout de même ; vous ne craignez pas que cela se retourne contre nous ?
— Aucune chance, nous avons le contrôle. Voyez-vous, ce type de personnes se contente des demi-vérités lorsqu'elles vont dans leur sens ; elle est bien loin de savoir quelque chose qui pourrait nous menacer. Nous avons instillé dans son esprit juste assez pour lui donner le goût de la révolte, sans que cela ne soit suffisant pour lui donner un réel potentiel subversif.
— Excellent, vous vous êtes efficacement acquitté de votre tâche.
— Grâce à nos instructions, elle recrutera peut-être d'autres dissidents, cela nous facilitera notre travail.
— Puis-je vous poser une question franche ?
— Je vous en prie.
— Est-ce que cela vous arrive de vous demander si ce que nous faisons est bien utile ? Je veux dire, puisque le monde cessera bientôt d'exister, à quoi ça rime de "chasser les dissidents" sachant que ce sera le même sort pour tout le monde ?
— L'ordre, monsieur. Tant que la population continue à vivre de la façon que nous voulons, si elle se distrait et consomme comme nous l'avons décidé, elle ne se posera jamais de questions. Si jamais elle découvre ce qui est advenu au soleil et que la même chose est sur le point d'arriver à la Terre, ce sera la panique. Tous chercheront à fuir. Or, tous les avions ne sont pas des moyens de se débarrasser des individus obsolètes de la société ; ils acheminent aussi des matériaux sur Io, là où se situe le véritable avenir de l'humanité. Un avenir pour l'élite comme vous et moi, hors d'atteinte des parasites.
— Alors comme ça, notre sujet Alex Denton a fait un carnage dans son coin ?
— Si tu voulais lui parler, il fallait lui réactiver ses fonctions neurales...
— T'imagines, de nos jours, on ne peut même plus mettre fin à ses jours en se tirant une balle dans la tête.
— C'est à se demander si les derniers progrès en neurochirurgie sont une bonne chose ; celui-là aura une bonne surprise en se réveillant demain matin.
— Mais le matin n'existe plus, mon cher. Ces expressions sont à bannir si on ne veut pas paraître suspect aux yeux de la population.
— La population n'a pas idée de notre existence...
— Tout juste. Essayons plutôt de voir pourquoi cette expérience n'a pas marché.
— Apparemment, l'implant neural recevait trop de messages contradictoires et le sujet avait développé une sorte de résistance. Si l'implant suggérait "CONFORME" par exemple, le sujet faisait l'inverse. Les deux volontés ont opéré un rejet mutuel alors qu'elles auraient dû se confondre. L'implant s'est retrouvé face à une situation inconnue et a apparemment pété les plombs ; il a dû penser qu'il était en situation d'exécution citadine.
— Ça doit être la première fois qu'une chose pareille se produit...
— ...Et ça ne fait rien puisque, de toute façon, ils sont sur le point d'être remplacés par les récentes merveilles de la nanotechnologie.
— Quand j'y pense... Modification des neurones au niveau subatomique, possibilités infinies, changements indiscernables de la psyché originale... C'est vraiment la technologie de l'avenir. On n'aura plus besoin de ces pseudo-IA que contiennent les implants.
— Il n'y aura plus de dissidents. Leur personnalité aura été profondément modifiée dès la naissance, leur conformité sera totale. Ils consommeront, travailleront et s'amuseront sans intervention de notre part. Notre travail sera terminé. Nous pourrons enfin partir vers l'avenir qui nous attend, tandis qu'eux vivront dans l'insouciance jusqu'à la fin des temps.