
Avant ce jour, le septième de la semaine, j'étais juste un bovidé ordinaire. Mais ce jour-là, tout a changé. Depuis quelque temps déjà, je sentais se manifester des changements physiques singuliers dans mes pourtours de mammifère broutant. Mes sabots étaient plus petits et je pouvais me tenir debout pendant quelques secondes. Je dis bien « quelques », car les parsecs durant lesquels je restais en position omnidienne dépassaient rarement une quelconque duodécimalité horaire (pour les moins lettrés d'entre nous : je ne restais pas 10 secondes sur mes pattes arrière).
Mais le fait d'imiter la position de mon maître Jean-Louis (je connaissais son nom, car depuis quelque temps déjà, je comprenais le français) m'avait valu une photo et un article dans le journal. Journal que je pus parcourir de mes yeux avides et de mes sabots fébriles dans le vain espoir d'y trouver une quelconque reconnaissance, une récompense à une telle prouesse.
Mais quelle ne fut pas ma surprise lorsque, écœurée et choquée, je constatai avec horreur que mon maître Jean-Louis s'attirait toutes les gloires, la croustille et l'argent ! Ce chafouin citait, dans ce journal régional, la phrase suivante, que je puis reproduire avec l'exactitude qu'une montre suisse n'aura jamais, car elle m'a marquée comme un fer rouge marquait les gladiateurs :
« Ça m'a pris du temps pour dompter l'bestiau, mais bon diou de bon diou, j'lai fait ! »
Ahhh, quelle bassesse d'esprit ! Quelle étroitesse de raisonnement ! Devant tant de complaisance, de stupidité et de concupiscence, dans un élan voltairien, emportée par ma fougue et ma colère, c'est avec force et mainte vigueur que je déclamai mes premiers mots :
« Ahhhhh le bougre ! Foi de Blandine, il me le paiera, dussé-je y laisser mes mamelles ! »
Devant cette interprétation théâtrale effectuée avec brio, avec une intolérable aisance dans le verbe, une telle perfection dans le lyrisme métaphorique, mon seul public — un lapin qui boitait — s'enfuit à toute vitesse.
J'étais dépitée, et je décidai de cacher ma dépression dans l'herbe, de noyer mes chagrins dans ce flot continu de brins chlorophylliens.
La révolte d'une vache ordinaire
Mais c'est alors qu'une nouvelle force s'empara de moi. Le bovidé ne se laisserait plus jamais marcher sur les sabots ! Je le pensais haut et fort, et c'est accompagnée d'une vigueur et d'une fierté toutes nouvelles que je franchis d'un bond gracieux (si tant est qu'une vache puisse être gracieuse) ma clôture savamment tissée de maints barbelés au but primaire de détruire tout inconvenant qui aurait eu la velléité et l'outrecuidance de quitter ce champ sans autorisation préalable.
Je décidai alors, tel Innocent et sa sœurette dans le célèbre Roman de la Comtesse de Ségur (je m'étais tapé toute la Bibliothèque rose pour me forger un semblant de culture), d'aller tenter ma chance dans la grande ville.
La ville et le premier spectacle
Au premier abord, la ville me déplut. D'une part, c'est nauséabond ; d'autre part, les gens sont dégoulinants de suffisance et d'égocentrisme chafouins. Ils ne s'excusent même pas lorsqu'ils se bousculent.
Je dois bien avouer également qu'une vache se tenant debout, prenant le métro et déclamant du Shakespeare fait toujours mauvaise impression sur ces êtres cupides, assoiffés de banalité et d'uniformisation. Ces sous-hommes crétins, empreints d'une hypocrisie écœurante...
Bref, trêve de flagorneries ! Je décidai de pointer le bout de mon museau (que j'avais fort joli d'ailleurs, bien dessiné et tout et tout) dans des cabarets. En effet, cela me semblait être le meilleur endroit pour présenter mon premier « ONE MAN COW ». J'avais, pendant les instants de transit, ruminé (si je puis dire) quelques petits textes assassins destinés à faire du mal à mon maître Jean-Louis.
Mais je dus me heurter à l'incompréhension la plus totale et la crétinerie sournoise de quelques bipèdes à poils durs de la pire espèce, qui tentaient de me faire comprendre que les histoires de maître Jean-Louis n'intéressaient personne, ou en tout cas pas tout un spectacle. Quelle stupidité !!! Mais que voulez-vous, même les Lumières avaient été incomprises en leur temps.
Le succès dans la rue
Aussi je décidai, en mon âme et conscience, de monter mon spectacle dans la rue, entre les déjections canines et les poubelles emplies d'immondices innommables. L'art de la scène, le génie du déguisement et un subtil talent parodique me firent amasser des fortunes colossales atteignant parfois 3 euros dans les jours fastes. Ce capital me permettait parfois d'investir dans un flan pâtissier, et parfois même d'y ajouter un lion si je sentais qu'une petite gâterie me récompenserait du devoir accompli.
Cette période estivale se déroula magnifiquement bien. Je m'occupais à jouer la journée et à manger mes flans la nuit — auxquels je rajoutais, je dois bien le dire, des herbes glanées ici et là dans quelque parc municipal.
L'hiver et la rencontre fatidique
Mais l'hiver arriva, et les flans aux œufs ne me suffisaient plus pour subsister. Mes cornes, qui avaient été si jolies jadis, si bien dessinées, épousant merveilleusement bien les quelques degrés d'inclinaison que demande toute corne qui se respecte... Mon appendice caudal (ma queue, encore une fois pour ceux qui ne lisent pas le p'tit Larousse tous les soirs — encore qu'on puisse lui préférer le p'tit Jean-Paul, qui est plus serviable) qui avaient, du temps où j'étais encore chez mon maître Jean-Louis, remporté tous les concours de queues de vaches, n'était plus maintenant qu'un ersatz de balai à chiottes.
Aussi, pour garder un semblant de fierté et une certaine esthétique extérieure, je me confectionnai avec amour deux boucles d'oreilles en carton, de forme circulaire, que j'avais peintes en bleu, blanc, rouge pour faire patriote.
Et soudain... (je dis « soudain » pour la forme, car le fait qui va suivre ne m'a pas sauté aux yeux comme un toast, je me comprends) qui ne vis-je pas dans la rue, en face de moi ? Mon maître Jean-Louis, accompagné de quelques charmants policiers qui lui filaient quelques coups de matraque dans les côtes flottantes (pas les îles, les côtes ! L'île est au large de la côte, pêcheurs ratés).
Quelle ne fut pas ma joie à cet instant ! Mes zigomatiques ressentirent un besoin de mouvement immédiat qui ne pouvait être entravé... Alors je ris, je ris tellement, mes enfants ! Quel bonheur de rire ainsi !
Et soudain (j'aime cette forme facile qui évite de faire tout un préambule démontrant à quel point l'action n'était pas préméditée), un flash crépita !!! On m'avait prise en photo. On avait immortalisé l'image d'une vache, avec deux boucles d'oreilles en carton, qui se fendait la gueule sur la voie publique. Je n'en ai pas compris l'importance sur le coup.
Maintenant, j'ai 48 ans, je suis richissime et mascotte d'une très grosse entreprise fromagère.
Ce texte restera pour vous, mes enfants, la vérité. Vous saurez désormais pourquoi la vache qui rit, rit.