
Depuis que je suis enfant, je n'ai jamais su dire les choses en face. Ma mère m'a toujours répété de me méfier des gens, ce qui m'a amenée à me réfugier derrière un masque, une enveloppe de glace que rien n'arriverait à percer. Bien des personnes ont essayé, aucune n'y est parvenue. Peut-être cela est-il lié à la mort de quelqu'un qui n'aurait jamais dû disparaître de ma vie. Quoi qu'il en soit, je me suis toujours montrée froide et distante, ne laissant rien paraître de mes sentiments, souvent refoulés. La peine, la souffrance, l'amour... Tout cela, je ne ne l'ai jamais montré. Pourtant, j'étais toujours hargneuse envers tout ce qui m'entourait. Que ce soit ce ciel si bleu ou cette personne-là, tout m'irritait. Je n'ai jamais laissé supposer que je puisse aimer, car les autres pensaient que cela m'était impossible. Mais ils se trompaient.

J'ai connu quelqu'un, il y a plusieurs années de cela. Une personne formidable. Il aimait la vie, les choses simples. Il s'appelait Marc. Pour lui, tout n'était que le fruit du hasard, et rien n'était prémédité. Pour la première fois de ma vie, j'ai été heureuse. Tout me réussissait... Mais alors, c'est arrivé. Ce stupide accident. Il rentrait d'une fête entre copains. Peut-être était-ce l'effet de l'alcool ou de la fatigue, je ne sais pas. En tout cas, le fait est qu'il n'a pas pu éviter ce camion qui a freiné brusquement devant lui.
Je l'ai vu. J'ai tout vu. J'étais juste à côté. Le destin a voulu que je sois témoin de cela. Je me souviens encore de ce bruit de tôle froissée, de ce terrible cri de douleur et de peur qu'il a poussé avant que l'avant de sa voiture ne percute l'arrière du camion. J'ai vu le véhicule se soulever, j'ai eu le temps d'apercevoir à la lumière des phares et des lampadaires son visage dont les traits étaient tirés par la terreur, un visage qui se tournait vers moi. Puis, plus rien... La voiture s'est envolée et a atterri plusieurs mètres plus loin. Les autres passagers n'ont presque rien eu. Lui est mort sur le coup. Était-ce le fruit du hasard ? Sans doute... Mais une partie de moi refuse de croire cela. Une partie de moi ne peut accepter sa disparition.
Quelques heures auparavant, nous nous étions disputés. Sans nous réconcilier... Et pour cela, je m'en veux, et je ne pourrais jamais plus vivre tranquillement, sans penser que si je n'avais pas été invitée à cette fête, c'était sûrement pour de bonnes raisons. Mais ma vanité a pris le dessus.

Après cette scène dont j'ai été témoin, tout s'est écroulé autour de moi. Jamais je n'aurais pensé que pleurer puisse être si dur. J'ai essayé de ravaler ma peine, comme j'avais toujours fait jusqu'à présent. J'ai fait comme si rien ne s'était passé, comme si tout était redevenu comme avant, avant que je ne te connaisse, toi. Je ne veux pas seulement parler de Marc, mais d'un sentiment simple et pourtant si dur à avouer : l'amour...
J'ai fini, au bout de plusieurs mois de peine et de douleur, par me remettre de sa mort. Mais son image restera à jamais gravée dans ma mémoire et sa disparition laissera une cicatrice ouverte, qui ne se refermera jamais complètement. Sa mort m'a cependant appris une chose. Même si quelqu'un vous a blessé, sans le vouloir ou avec la ferme intention de vous faire du mal, ne laissez pas votre colère vous aveugler. J'ai refusé de lui parler, croyant qu'il était en tort. Alors que la vérité est tout autre. C'est moi qui, la première, ai manqué de confiance. Il y avait sans doute une raison à ce qu'il veuille toujours me tenir éloignée de ses problèmes. Mais je ne l'ai pas cru... C'est ce que je me reproche maintenant.
Cependant, j'ai eu de nombreuses occasions de lui avouer mes sentiments, de lui prouver mon amour. Je ne l'ai pas fait, et aujourd'hui je le regrette. Quand l'être aimé disparaît sans qu'on sache pourquoi, sans laisser de traces, sans que vous ayez pu lui avouer vos sentiments, vous le regrettez, et cela vous poursuit toute votre vie. Alors, croyez-moi, avant que tout ne s'effondre et ne soit plus que peine et tristesse, pensez à dire de temps en temps deux petits mots tout simples, mais pourtant si durs à prononcer : « Je t'aime... »