
Se tenant la tête pour ne pas sombrer dans le sommeil, Luca tente de faire bonne figure à table. Repas de famille, comme tous les 12 février, pour célébrer l'anniversaire de madame Martin. Long et pesant sur l'estomac, cet amalgame de nourriture fait figure d'orgie romaine aux yeux du garçon. Comment des êtres aussi censés, se faisant appeler « Humains », peuvent accepter toute cette pitance amenée gracieusement, morte et décorative, sur une table trop chargée en couverts clinquants et ridicules ? C'est jour de fête à la maison, et qu'il le veuille ou non, il en sera ainsi encore jusqu'à ce que la vieille dame nous ait quitté les deux pieds devant.
Madame Martin n'est pourtant pas un membre de la petite famille de Luca. Simplement une voisine de longue date, qui n'a plus toute sa tête. Ce genre de personne qu'on prend en compassion au bout de quelques années, lorsqu'on comprend qu'il lui reste peu de temps à vivre. Ce que les Hommes peuvent être cupides lorsqu'il s'agit d'héritage promis, faute d'enfants et de mari...
Je vois bien que Luca pense comme moi, mais impossible de manifester quoi que ce soit sous peine de me retrouver dehors. Il fait beaucoup trop froid à l'extérieur pour tenter ne serait-ce qu'un miaulement. Vous n'imaginez même pas dans quelle colère se met la mère, lorsque je vais sur le lit de mon petit maître ! Alors miauler pendant ce moment de culte au Dieu nourriture en devient insensé. Cependant, ce n'est que par peur du froid que je résiste à cette envie, qui me chatouille les moustaches, de me sentir exister. Juste un moment. Aussi bref soit-il, mais assez pour que Luca tourne son regard vers moi, qu'il comprenne ma solitude, et qu'il m'entraîne dans son paradis du jouet qu'est sa chambre.
Bientôt 3 ans que j'étais dans cette famille. Jamais je n'en ai connu d'autre, mais comme j'entends souvent : « l'herbe est plus verte chez le voisin ». Mais Luca m'aime trop pour que je l'abandonne. Il a autant besoin de moi que moi de lui. Si la mère est une vraie maniaque de la propreté, le père est une vraie larve, qui passerait son temps devant les écrans si sa femme ne l'obligeait pas à faire des choses. Quand je dis des « choses »... C'est un bien grand mot ! Vu que les domestiques s'occupent de la majorité des tâches ménagères. Même ma pâtée pour chat m'est servie par Trevor, le cuisinier. Tous les jours c'est le même manège, les gens vont et viennent dans la maison, sans faire attention à cette boule de poils blancs qui revisite pour la énième fois chaque parcelle de la grande maison.
Rapidement, mes paupières se ferment d'elles-mêmes, sans que je ne bouge la moindre moustache, bercé par les voix de ces humains et les claquements des couverts... Ce n'est qu'au bout d'un laps de temps (qu'il me serait impossible de déterminer) qu'en ouvrant un œil, j'eus la certitude que le supplice de Luca prenait fin. Les mains se serrent, les bisous claquent sur les joues, et les voix se font plus fortes. Madame Martin a déjà repris sa canne, et se dirige d'un pas peu rassurant vers la porte d'entrée. Étirant mes pattes avant pour me sortir de mes rêves félins, je ne pense alors qu'à une seule chose : me jeter sur les genoux de mon maître pour profiter de caresses. Mais voilà que la vieille dame s'arrête sur mon pelage et en teste la structure de sa main ridée. Bien sûr, je n'aime pas décevoir les gens, alors je commence à ronronner, mais c'est un vrai supplice que l'on m'impose à cet instant précis.
— C'est un bel animal que vous avez là ! s'exclame la dame, d'une voix chevrotante.
Mais personne ne semble avoir entendu, et la femme reprend sa dangereuse excursion vers la poignée de la porte, avant de disparaître de mon champ de vision. Je pensais alors pouvoir (enfin !) assouvir mes besoins affectifs, lorsque je m'aperçus que Luca n'était plus à sa place.
Direction la chambre. Le seul endroit où Luca se sent en sécurité, au milieu de ses jouets, entre ces quatre murs ornés de posters de ses stars de basket préférées...
La vie secrète d'un chat domestique
Fuir au plus vite le brouhaha de ce monde si bruyant, tel était mon objectif. La vie de tout félin est gérée par deux critères primordiaux pour la survie de notre caractère affectif : le calme et les câlins. Tout humain ne respectant pas ces critères se voit généralement affublé d'une créature qui ne pense qu'à manger et faire ses griffes sur toutes les surfaces résistantes à ses griffes... Cependant, du haut de leur taille immense, les humains ne se préoccupent pas tant que ça de ce qui se passe au niveau de leurs pieds. C'est d'ailleurs pour cela qu'ils sont si inhabiles lorsqu'ils tentent de vous éviter tout en marchant. C'est si drôle de les voir lorsque leurs pattes se croisent et se recroisent jusqu'à la chute finale... Et à ce moment-là, vous filez vous cacher pour observer cet humain rabaissé à votre niveau, pester contre tout et n'importe quoi. C'est si drôle, mais tellement dangereux... Un jour je n'ai pas eu autant de chance, et le père de Luca m'est tombé dessus avant même que j'aie pu bouger le moindre coussinet. La masse de graisse qui s'était abattue subitement sur moi m'a longtemps fait souffrir, mais le pire fut la punition que m'infligèrent les parents de mon maître : obligé de passer la nuit dehors ! Vous n'imaginez peut-être pas la gravité de la situation, mais à chaque fois que je me retrouve seul dehors, je suis à la merci de tous les chats errants du quartier, qui viennent me siffler aux oreilles des miaulements de jalousie, jusqu'à ce que je décide de me battre. Non pas que ça me déplaise, de temps en temps, de jouer des griffes et des crocs, mais... Je prends énormément soin de mon pelage, j'évite au maximum de me mêler à toute effluve de violence.
Pour l'heure, caché sous la chaise vide de mon petit maître, j'entreprends une séance de toilettage. Depuis la porte d'entrée, je sais que le père est en train de me surveiller : il a peur que je saute sur la table pour voler. Mais s'il savait à quel point leur nourriture me dégoûte ! Mais j'aime les voir sur le qui-vive. Prêts à me bondir dessus à la moindre occasion... Délicatement, je lèche une de mes pattes antérieures et me la passe derrière l'oreille. Je ne sais pas pourquoi, mais les humains ont peur quand je fais ça. Ils deviennent complètement dingues et crient dans toute la maison : « Il va pleuvoir ! Ce stupide chat a passé sa patte derrière son oreille ! Et moi qui comptais profiter du soleil !... »
Une bande d'idiots, je vous dis... Comme si je pouvais modifier le temps d'un simple coup de langue bien placé. Remarque... Ce serait bien si c'était possible ! Lorsque monsieur va faire du vélo, ou que madame prend la voiture dont elle ne sait pas mettre la capote ? Cruel que je suis ! J'aime tant voir les humains souffrir... Il n'y en a qu'un ici que je respecte : Luca. Et il me le rend bien, croyez-moi ! À croire qu'il comprend mes désirs au moindre miaulement.
Envy, le chat au nom étrange
L'absence de réaction du père m'inquiète. Son regard semble lancer des éclairs, et la seule solution possible semble la fuite, avant que l'orage n'éclate. Alors d'un bond, je me rue dans l'escalier de bois qui mène aux chambres. Celle de Luca est tout au fond du couloir. C'est la seule pièce où mes coussinets se plaisent à fouler cette moquette si douce dans laquelle j'aime me rouler parfois sous les caresses du petit d'homme.
En parlant de lui, le voici allongé sur son lit, la tête entre ses bras. Se pourrait-il qu'il se soit laissé aller dans les bras de Morphée ? Non. D'une part, cela n'a jamais été dans les habitudes du garçon, mais aussi parce que je ne mets que peu de temps à remarquer la petite étoile cristalline qui se frayait un chemin sur la joue du petit.
Lorsque Luca est heureux, je le suis aussi. Et s'il est triste, je ressens chacune de ses douleurs comme si elles étaient miennes. Alors je me frotte contre son bras nu, dans un ronronnement qui est censé réconforter. Mais les larmes se mettent à couler de plus belle. J'ai beau scruter cette pupille humaine qui me regarde dans le vide, je n'arrive pas à sonder l'origine de ce chagrin. Une chose est sûre, je n'en suis pas la cause, car une main est en train de me parcourir l'échine. Je sens chacun des doigts du jeune explorer la moindre parcelle de mon pelage. Lentement, mes paupières inférieures se ferment d'elles-mêmes, puis c'est au tour de mes paupières supérieures, alors que mes pattes plient sous l'effet de la fatigue. Je me mets en boule contre mon maître, en espérant que celui-ci aura la même idée : dormir pour oublier. Demain sera un nouveau jour.
Une voix murmure mon nom. Elle semble si éloignée que j'ai du mal à comprendre. Mais le « En-vy » semble se rapprocher de plus en plus. Non. Plus exactement, je sors de mon sommeil, sous la pression de la main de l'enfant sur ma nuque.
— Envy, tu es réveillé ? mon petit maître m'observe de ses grands yeux bleus encore remplis de larmes.
Envy ne dort plus, non ! J'aurais bien continué à ne rien faire, mais lorsque Luca prononce mon nom avec autant d'insistance, c'est qu'il y a urgence. Je n'aime pas ces deux syllabes qu'on m'a affublées à ma naissance par ces humains. Envy. À prononcer « Haine-vie ». Complètement stupide, mais que voulez-vous ? C'est la vie...
Tout en me caressant, Luca commence à se confier sur ce qui le fait broyer du noir...
(à suivre...)