
J'ouvre les yeux. Il fait noir. Totalement noir. Que se passe-t-il ? J'essaie de les refermer et de les ouvrir successivement afin de voir si cela change quelque chose, mais rien n'y fait. Je ne vois absolument rien. Une panique m'envahit. Je commence à me débattre. Mes gestes sont furieux, comme si cela allait me rendre la vue. Je... DRING !
La porte d'entrée vient de sonner. 7h13. Je me lève et me dirige vers le lavabo. Je passe la tête sous l'eau et essaie de chasser de mon esprit ce cauchemar. Je relève les yeux et jette un coup d'œil sur mon appartement : un petit studio meublé en proche banlieue parisienne. Une petite cuisine, un lit, un ordinateur, une télévision. La porte sonne encore une fois. C'est sans doute Pierre qui vient me chercher pour qu'on aille au travail ensemble. Je me dirige torse nu vers la porte et l'ouvre.
— Alors Cédric ! Tu es en retard, dis donc, il faut te dépêcher, sinon on va encore être à la bourre.
Je me souviens. Hier soir, je me suis endormi en lisant un livre à l'eau de rose parlant de l'amour impossible entre deux êtres qui finalement finissent ensemble. J'aime bien ces livres. Ils me permettent d'oublier. Problème : j'ai également oublié de mettre mon réveil. Je descends l'escalier en compagnie de Pierre, non sans avoir au préalable revêtu des vêtements plus corrects qu'un demi-pyjama. Nos pas résonnent dans la cage. Il est encore tôt et la circulation n'est pas trop dense. De toute manière, on prend le RER. On se précipite pour attraper notre train, se jetant littéralement en avant afin de bloquer les portes pour pouvoir pénétrer dans le wagon. Nous y parvenons ; nous serons à l'heure. Nous nous affalons sur une banquette libre. Mes yeux se ferment.
Je perds de nouveau la vue. Je dois m'être finalement endormi et je continue le rêve de tout à l'heure. Mais c'est étrange, ce rêve, il ne se passe rien. Je me calme et essaie d'avancer un peu. Soudain, le noir s'éclaircit et je revois le train. Tout est en noir et blanc. J'aperçois Pierre en face de moi, plongé dans la lecture du journal gratuit. Je me retourne et m'aperçois que je me vois. Je n'entends que des sons atténués et tout me semble aller au ralenti à l'extérieur. C'est bien étrange. Je continue à avancer. Je sors finalement du RER qui, de toute manière, semble être pratiquement figé dans une lenteur inconcevable. Je traverse les murs et les objets le plus simplement du monde. Je me pose devant un automobiliste assis dans sa voiture, lui aussi ralenti. J'essaie de lui parler, mais il n'entend pas. Je me concentre et essaie de le toucher, mais ma main ne fait que traverser son bras. Réaction... Il tend le bras et, finalement, se gratte. Donc j'ai un moyen d'interaction. Je pense que c'est mon âme qui doit être capable de sortir de mon corps. C'est marrant que cela ne m'étonne pas plus que ça.
Soudain, quelque chose me tire violemment en arrière et je me retrouve dans le train, réveillé, réincarné dans mon corps. Pierre vient de me secouer.
— Hey gars, tu bavais sur ta veste ! Faut dormir la nuit.
— Il faut que l'on passe à une pharmacie, répliquai-je du tac au tac.
Il me regarda d'un œil étrange et me demanda si, finalement, j'avais enfin décidé d'oublier Ludivine. Je ne pris pas la peine de dénier sa remarque, ayant la quasi-certitude qu'il ne me croirait pas si je lui disais ce qu'il en était réellement. Je réalise peu à peu ce qui m'arrive et j'en suis subjugué. C'est inconcevable, mais il faut à tout prix que je le garde pour moi, car personne ne me croira sinon.
De quoi peut être capable quelqu'un qui peut sortir de son corps et voir tout ce qui se passe ? Je songe à l'espionnage industriel au compte d'une grande entreprise. Nous passons donc à la pharmacie et j'achète une boîte de somnifères afin de pouvoir dormir dès que l'envie m'en prend. Le soir, de retour chez moi, je m'assois sur le lit et réfléchis. Je me demande de quoi je suis capable. J'ouvre la boîte de somnifères et en avale la quantité prescrite. Je m'endors rapidement. Je me retrouve de nouveau dans le noir et entreprends de sortir de mon corps. Tout est toujours en noir et blanc et le temps passe toujours aussi lentement. J'essaie de me concentrer et les aiguilles accélèrent. Je peux donc agir sur ma perception du temps. De la même manière, j'essaie de ralentir le temps. J'y parviens jusqu'à obtenir quelque chose de l'ordre d'une seconde toutes les minutes. C'est pas mal. Je me concentre encore et... L'aiguille s'inverse. J'observe mon corps et celui-ci se lève. Je me vois faire tout ce que je faisais avant de prendre les cachets. C'est incroyable, je suis capable de remonter le temps. C'est sensationnel. Je peux aller dans le passé. Si je peux trouver le moyen d'agir sur les personnes, je pourrai corriger certaines de mes erreurs, par exemple.
L'idée fait son chemin dans ma tête. Si je voulais corriger quelque chose dans ma vie, qu'est-ce que ce serait ? J'irais bien me voir quand j'étais jeune afin de me dire de mieux travailler à l'école. Ou j'irais bien dire à mes parents de ne pas prendre la route ce soir-là, il y a 5 ans. Ou je veux seulement revoir certaines scènes de ma vie. Celle où je me demande ce que j'ai fait de mal. Je me concentre et les aiguilles commencent à remonter le temps, doucement, puis de plus en plus vite. Je me retrouve finalement 3 ans plutôt. Je vois cette fille dont j'étais très amoureux me dire qu'elle en a assez, que je ne m'occupe plus d'elle. Je la revois partir, ce jour-là où elle s'en est allée et où je ne l'ai plus jamais revue. C'est donc ça, l'événement le plus important de ma vie que je voudrais changer.
Je reviens un an plus tôt encore et je me concentre pour essayer de me parler. Ça ne fonctionne pas. J'ai une idée. J'avance et tente de pénétrer dans mon corps. Je sens une résistance, mais j'arrive à communiquer plus ou moins avec mon cerveau de l'époque. Je fais de mon mieux pour inculquer les idées de douceur et pour faire comprendre qu'elle est tout au monde pour moi. Je sens que le message est rentré. Cela marchera-t-il ?
Soudain, je sens quelque chose qui me tire violemment. Je pousse un simulacre de cri de douleur. Celle-ci me vrille totalement. Je me retrouve de nouveau dans le noir. La douleur s'apaise. J'ouvre les yeux. Je suis devant la télé dans un lieu que je ne connais pas. Une voix féminine m'appelle. Je la reconnais. C'est elle. Elle s'avance doucement vers moi et me regarde fixement. Elle me saute dessus et me chatouille en me demandant si je suis en train de rêver. « Sans aucun doute », répondis-je. Mais je ne veux pas me réveiller.
Hôpital du centre
— Je ne comprends réellement pas les raisons de ce coma. On a retrouvé des traces de somnifères dans son sang. Peut-être a-t-il fait une réaction allergique.
— Je vous remercie, docteur.
Pierre, l'air triste, s'avança au bord du lit et jeta un œil au visage endormi de Cédric. Il remarqua que celui-ci souriait. Il ne l'avait jamais vu aussi paisible. Il était peut-être mieux dans son coma que dans la véritable vie, où il subissait la perte de ses parents, de l'amour de sa vie, et où il se languissait dans un travail médiocre.
Il se leva et sortit de l'hôpital. Le soleil brillait à l'horizon. Un sourire et une étincelle dans le regard trahissaient ses sentiments. Il leva les yeux au ciel et vit un vol d'hirondelles se dirigeant vers le sud. Il murmura un « adieu » en les observant et reprit sa marche parmi les piétons indifférents.