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Essais

L'homme rêvé

À 7 ans, elle a vu pour la première fois cet homme aux yeux vert-or. Depuis, il hante ses rêves et devient une obsession qui la poussera vers la drogue.

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Il est apparu la première fois lorsque j'avais 7 ans. J'avais, à l'époque, une terrible peur du noir, et le soir, je refusais de dormir, de peur qu'un monstre m'enlève et me fasse disparaître. Pendant 4 jours, je ne fermai pas l'œil, seule au milieu de mon lit, face à la menaçante immensité de ma chambre.

Un après-midi, à l'école, je m'endormis quelques minutes, trop fatiguée pour retenir mes paupières, plus lourdes que jamais. C'est là que je le vis. Un homme, adulte, beau et mince... Du visage au moins, car c'est tout ce que je vis. Ses traits étaient fins et semblaient dessinés au crayon. Ses yeux, des tourbillons aux couleurs mystérieuses, peut-être entre le vert, le gris et l'or, me fixaient, sans ciller, et paraissaient trop réels pour être le fruit de mon invention. Pourtant, je ne l'avais jamais vu, j'en étais sûre, car je m'en serais souvenue : un tel visage ne pouvait laisser indifférent, pas même une petite fille. Et ce visage, je le découvrais. Sinon, j'aurais reconnu son nez, fin et pointu, et son sourire optimiste, en contraste avec son regard d'une mélancolie que, même en mon jeune âge, je pouvais percevoir. Cette rencontre, si l'on peut utiliser ce mot, m'apporta un tel réconfort que le soir même, je m'endormis tranquille.

Durant les quatre années qui suivirent, je ne le revis qu'une fois. J'avais alors 9 ans. C'était dans un rêve, une longue nuit d'hiver, et sa voix résonna dans ma tête si fort que je me réveillai, étourdie par sa beauté et la fraîcheur de sa voix. Elle était claire et douce, mais je ne pus me rappeler aucune de ses paroles. Seulement le son, le calme et l'apaisement. Désormais, j'y pensais le soir, alors que je cherchais le sommeil, et parfois, cela m'aidait.

C'est donc quand j'avais 11 ans qu'il revint, toujours souriant, toujours mélancolique. Cette fois, son visage ne semblait plus statique, figé dans le calme, mais vivant. Ses yeux clignaient, et je percevais les mouvements de sa respiration.

Je le vis plus régulièrement les années qui suivirent, toujours le même, la même image, le même homme.

Je menais alors une vie tranquille : quelques fidèles amies, un copain, et une famille plutôt normale, entre ma mère, mon père, et mon frère de 20 ans, qui partirait bientôt de la maison. Cette année-là, j'avais 15 ans. Marc, mon copain depuis 6 mois, commença à me lasser, et je décidai de le quitter, sous la désapprobation de ma meilleure amie, Anne. Ce fut assez difficile, il était amoureux, mais moi je ne l'avais jamais été. Quelques sentiments d'attirance peut-être, mais rien de transcendant. Le soir, je fermai les yeux, à la fois fière et honteuse, mais le sommeil ne me tentait pas vraiment. Je pensais à lui, l'Homme comme je l'appelais, ayant décidé qu'un prénom serait forcément maladroit, car aucun ne collait vraiment, et aucun n'était assez beau pour lui. Il n'était pas apparu depuis plusieurs semaines et je m'inquiétais un peu. En imaginant son visage et en essayant d'écouter sa voix, je finis par sombrer dans un profond sommeil où je le trouvai enfin. Il souriait plus que d'habitude et, après quelques instants, il ouvrit la bouche : « Tu as bien fait, ne t'inquiète pas. Tu es intelligente, et tu ne dois donner ton amour qu'à celui que tu aimes. » Ces paroles, si elles avaient été prononcées par n'importe qui d'autre, m'auraient fait soupirer, mais murmurées par celui qui habitait mes rêves depuis 8 ans, elles prirent toute une autre importance. Elles s'ancrèrent en moi, et je n'eus jamais besoin de me les répéter tant elles s'étaient imprégnées dans mon esprit.

Ses visites nocturnes devinrent alors plus régulières, plus longues. Parfois, même, il venait la journée, me murmurant à l'oreille : « Je suis là », mais dès que j'ouvrais les yeux, il disparaissait et il ne restait que l'écho de sa voix. Un jour, je me surpris à fermer les yeux en plein jour et à espérer le voir. Il ne vint pas tout de suite, mais au bout de quelques minutes, sa silhouette commença à se dessiner et il finit par apparaître tout entier. Il demanda doucement : « Tu me cherches ? Je suis là, tu sais, tout le temps. »

En moi, je répondis que bien sûr je le cherchais, et que oui, je savais qu'il serait là, que je l'attendais.

Sa voix résonna longtemps dans ma tête, après que j'eus rouvert les yeux.

Je vis que je tremblais, sans savoir pourquoi. Je devinai que sa présence me bouleversait physiquement. Mais je ne savais pas encore qu'elle aurait des conséquences sur ma vie tout entière. Car depuis ce jour-là, je fermai les yeux sans cesse et il arrivait de plus en plus vite, si bien qu'au bout de quelque temps, il était là à chaque fois que mes paupières étaient closes. Il peuplait mes rêves, mais aussi chacune de mes heures. Le jour, je rêvais ; la nuit m'apportait des jours à ses côtés. Il n'y avait que là que je pouvais vivre avec lui, vraiment. Je nous voyais marchant ensemble dans la nuit, ou bien assis dans l'herbe, sur une grande étendue de pelouse fraîche et verte... Il m'inspirait sans cesse des désirs et des rêves irréalisables. Je ne voulais que lui, pour ma vie, mais il semblait destiné à n'être qu'un simple rêve. Un homme de rêve. Je le découvrais un peu plus chaque nuit. Chaque matin, je pensais tout connaître de lui, mais le soir je découvrais un nouveau trait sur son visage, un nouveau ton dans sa voix, un nouveau sentiment dans son regard.

Mais cela ne pouvait pas suffire. Je ne pouvais pas vivre sans lui. Et lui ne pouvait pas n'être qu'un rêve. Non. Cet homme existait, quelque part. Peu importe s'il était loin ou près. Il ne pouvait vivre sans moi. Il fallait juste le trouver, où qu'il soit. Mais pour le moment, le seul lieu où je le rencontrais était mon inconscient, mes rêves. Je réfléchissais sans cesse à l'endroit où il pouvait se trouver, mais aucun pays ne lui correspondait, ne reflétait son idéal, sa grandeur d'âme. Il ne pouvait vivre nulle part sur cette terre sale et noire. Pourtant, il devait être quelque part.

Je réalisai enfin, un soir, que le seul lieu où il pouvait demeurer était mon esprit. J'avais pensé un jour qu'il devait être mort, et que je devais donner ma vie et mon corps pour le rejoindre, car cette étoile était trop noire pour lui. Mais je compris qu'en me tuant, je détruirais son abri : mon esprit.

Des mois, puis des années passèrent. Mais le contact physique me manquait, et je me mis en quête d'un homme qui pourrait lui ressembler, sachant que je ne le remplacerais jamais.

Étant plutôt jolie, je réussissais à séduire des hommes. J'en rencontrais beaucoup, mais aucun ne me plaisait vraiment. Mais un soir, je croisai dans un cinéma (les acteurs étaient les seuls à incarner des personnages se rapprochant de mon amour) un jeune homme gentil et beau. Nous parlâmes de tout et de rien, et nous finîmes ensemble. La nuit, je rêvais toujours de l'Homme, et le matin était pour moi une épreuve quand je me rappelais que celui qui reposait à mes côtés n'était qu'une pâle imitation de l'être parfait avec qui je vivais chaque nuit.

Cinq années passèrent et peu à peu je ne supportai plus celui qui était devenu mon mari. Un après-midi d'hiver, je le quittai, et partis m'installer dans un studio. Je récoltai beaucoup d'argent lors du procès, car nous avions signé un contrat me protégeant en cas de séparation. Toutes ces choses de la vie me paraissaient sales et immondes, mais j'en avais besoin pour survivre et voir celui dont je ne pouvais me passer.

Je traînai dans les rues, n'apportant plus aucune importance à mon apparence car je savais que dans mes rêves, je plairais toujours à l'Homme. Un soir, on me proposa de la drogue, et j'acceptai pour passer le temps.

Ce fut une révélation. Le rail de coke que j'avais pris me transporta dans un monde où je pouvais sentir l'Homme à mes côtés, et même lui parler, comme ça, comme à une personne réelle. Dans ce monde, les choses étaient claires et je me sentais bien. C'était aussi agréable que dans mes rêves.

C'est comme ça que je suis tombée dans la drogue. L'héroïne me fit encore plus d'effet et devint ma drogue favorite (je réagissais mal aux champignons, et l'ecstasy m'excitait trop). Je ne vivais plus que chez moi et ne sortais que pour me procurer encore et encore des drogues. Je me piquais plusieurs fois par jour, mais je réussissais à me contrôler, pour ne pas risquer l'overdose.

Aujourd'hui, j'ai 45 ans et ma vie est faite de désillusions.

Je ne crois en rien, et peu à peu je réalise que cet homme n'existe pas. Car il y a 5 ans, il a disparu, soudainement. J'ai tenté de reprendre des doses, mais je ne l'ai pas revu.

J'ai voulu ensuite arrêter l'héroïne, mais je n'en ai pas la force.

Je ne suis plus qu'une épave et je suis incapable d'aimer qui que ce soit.

J'ai compris que j'ai gâché ma vie, mais je n'arrive pas à y mettre fin. Je voudrais pouvoir à nouveau rêver et espérer. Mais c'est impossible. Mais qui sait, un jour peut-être...

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chiumounou
Marine Chiu @chiumounou
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