
« J'ai fait deux rêves cette nuit, je ne sais pas vraiment d'où ils se sont inspirés. Je me trouvais dans un monde étrange, artificiel, où le sol est gris et dur comme de la pierre, les arbres pourtant de grande taille, dépassés par des bâtiments gigantesques de forme stricte et sans couleurs. Les véhicules circulent sans chevaux, ce sont comme des caisses de métal qui entraînent les gens où ils désirent se rendre. Il me souvient avoir appelé cela une « voiture » alors que je suis certaine de n'en avoir jamais vu avant. Tout ce que je voyais m'était connu, j'avais l'impression d'être chez moi dans un monde triste et sans saveur, où même l'air est sali par diverses pollutions. Je suis montée dans un de ces étranges véhicules, celui-ci nommé « bus », plus grand que les autres et pouvant accueillir bien plus de personnes. Il s'arrêtait à intervalles réguliers, laissant descendre des passagers et en accueillant d'autres. J'ai fini par descendre également à une station qu'il me semblait connaître, et j'ai marché vers un groupe d'immenses bâtiments appelé « universités ». Il n'y circulait presque que des jeunes gens, tous inconnus pour moi mais que je savais croiser chaque jour dans ce monde. Je suis entrée dans un grand amphithéâtre aux sièges de bois où étaient regroupés un certain nombre d'entre eux, tous attentifs au discours d'un homme plus âgé qui devait être le professeur. Reconnaissant de dos un groupe de mes amis, je suis allée les rejoindre et m'asseoir parmi eux. Je fus étonnée de voir Eliomine et Wilforn dont j'ignorais l'appartenance à ce monde, mais eux aussi semblaient s'y complaire. Cependant contrairement à leur habitude, ce jour-là ils avaient l'air pâles et de larges cernes se dessinaient sous leurs yeux. En regardant encore les autres gens, je remarquai qu'il en était de même pour tous, un teint blafard et des yeux rouges de fatigue. Leurs gestes étaient lents et mal assurés, leurs discours souvent incohérents. Je passai une heure en leur compagnie sans comprendre ce qui leur était arrivé. Puis Eliomine me regarda et me dit d'une voix faible : "Tu es seule désormais."
Je sortis précipitamment de l'amphithéâtre, en quête d'autres amis. Tous les gens que je croisai en chemin affichaient alors le même teint blafard et la démarche incertaine. Je trouvai enfin Cermilla et Venesca, mes deux meilleures amies, et courus vers elles, persuadée qu'elles pourraient m'expliquer quel fléau semblait avoir anéanti ce monde. Mais arrivée devant elles, je dus me résoudre à l'évidence : elles en étaient aussi victimes. Une voix masculine m'appela : Takeyos, celui que j'aimais secrètement depuis plusieurs mois déjà. Mais la faiblesse de sa voix ne me laissait aucun doute sur l'état où j'allais le découvrir. Il mit sa main dans la mienne : elle était froide comme celle d'un mort. Je retirai brusquement ma main et m'enfuis. J'arrivai devant un kiosque où se vendaient des journaux divers et en pris un au hasard. Mon intuition me poussa à ouvrir la rubrique nécrologique où se confirmèrent mes craintes : des dizaines de portraits s'étalaient sous mes yeux à côté d'inscriptions funèbres. De temps à autre, mon regard s'arrêtait sur des visages connus, et plus je tournai les pages, plus je me rendais à l'évidence : tous ceux que j'aimais y étaient recensés. Tous mes amis étaient morts.
Je fermai les yeux, me sentant défaillir, et les rouvris à nouveau dans un lit semblable à celui du premier rêve. Soulagée, je pensais alors que tout ceci n'était qu'un immonde cauchemar et que j'allais tous les retrouver aussi vivants et en forme que je les connaissais. Mais cette fois, j'eus l'impression étrange au lever que tout mon corps était douloureux, et j'eus du mal à me préparer. Le miroir me révéla un visage fatigué, que je mis sur le compte d'un mauvais sommeil. Je courus dehors afin d'attraper le bus, qui me déposa au même endroit que la première fois. Dans l'enceinte de l'université, j'eus le soulagement de ne voir que des visages radieux, pleins de vie, comme il me semblait en avoir toujours vus. Eliomine et la bande de Wilforn sourirent à mon arrivée et je m'installai parmi eux, contente d'être là mais portant au fond de moi les souvenirs de leurs visages déformés. Au sortir de l'amphithéâtre, j'allai rejoindre Cermilla et Venesca, discutant déjà avec Takeyos. Je les saluai et me promis de parler à Takeyos plus tard dans la journée à propos de mes sentiments à son égard. À ce moment, je remarquai les regards effarés qu'ils me jetaient tous les trois, et Takeyos eut des mots que je ne compris pas : "Non, c'est pas possible, pas toi !! Pourquoi tu as fait ça ? Pourquoi ?"
Ne comprenant pas ce dont il voulait parler, j'interrogeai Cermilla qui m'ouvrit le journal à la même rubrique que j'avais explorée en rêve : mon portrait souriant y était publié. Je sentis un courant d'air froid s'emparer alors de moi et une force m'attirer loin d'eux. Je n'eus même pas le temps de leur dire à tous combien je les aimais.
Le réveil et le Sanctuaire de Verre
Ouvrant les yeux à nouveau, je me retrouvai cette fois dans cette chambre, ma chambre. Le soleil diffusait ses rayons à travers les fentes des volets. En les ouvrant, je reconnus sans peine les plaines verdoyantes et les Monts Saphir de mon monde. Je n'avais fait là qu'une suite de cauchemars. Je m'habillai rapidement et sortis de la cabane. L'Arbre des Lumières me salua d'un bruissement de feuilles et l'Épée Sorcière d'un éclair lumineux. Je me retournai vers la Falaise du Sanctuaire et contemplai alors mon œuvre. Au sommet de la cascade qui rugissait sur le flanc rocheux, la construction de verre que les spectres m'avaient aidée à réaliser se dressait majestueusement sous les nuages blancs et surplombait les quelques arbres qui poussaient sur les rochers de la falaise et dont l'ombre des feuilles diffusait des reflets d'émeraude sur l'eau de la cascade. Ils étaient tous là-bas, les fantômes de ceux que j'avais aimés et qui avaient péri. Je leur avais construit ce sanctuaire pour garantir leur paix en ce monde, et j'en étais désormais la gardienne, l'Eternelle Solitaire comme tous me surnommaient ici. Mais je ne me sentais pas seule, ils étaient là et me fournissaient sécurité et réconfort. Ils étaient venus me voir en rêve et j'avais compris leur message : ils m'attendaient depuis trop longtemps déjà, et mon heure était enfin venue. Je m'en irai donc les rejoindre par là où tout a commencé. Puisse ma relève ici-bas être bien assurée. Ceci est ma fin et le commencement d'une ère nouvelle. »
Le dernier voyage de l'Eternelle Solitaire
L'Eternelle Solitaire posa sa plume et referma son livre. Regardant son miroir, elle y vit un reflet qui n'avait jamais changé depuis presque cent ans. Oh oui, elle était vieille à présent, même si son visage n'avait pas encore vingt ans, son cœur était plus sec et ridé que la Grande Plaine Désertique du Sud. Elle referma les volets et sortit sous le ciel qui, à mesure que le soleil se couchait, s'assombrissait en teintes rougeoyantes. L'Arbre des Lumières l'appela et elle s'y rendit : l'Épée Sorcière s'était illuminée de toute sa force. C'était un signe que la relève arrivait. Elle pouvait partir tranquille. L'étoile du Berger apparut, première à l'appel comme d'habitude. Les trois lunes se levèrent au-dessus du sanctuaire et les spectres se dévoilèrent telles d'immenses fumées blanches, couvrant le rugissement de la cascade par leurs appels. L'Eternelle marcha vers eux, gravit sans peine la falaise et franchit le pont du Sanctuaire pour la première fois depuis près de quatre-vingts ans. Un escalier la mena au sommet de la construction, surplombant la grande cascade. Elle contempla alors un paysage dont elle avait souvent rêvé : sous les étoiles, les Monts Saphir dominant les vastes forêts, au loin la grande cité de Bréovien diffusant ses lumières sur les eaux de la Rivière Assulien. Quelque part dans les bois, les petites cités Lutines et Elfiques se réveillaient et hantaient les bois de leurs légendes.
Un sourire éclaira le visage de l'Eternelle : ils étaient venus l'accompagner dans son départ. Takeyos, Cermilla, Venesca, et même sa grand-mère pourtant partie il y avait bien longtemps ; tous la regardaient, transparents sous les étoiles. Alors enfin elle perdit son surnom : l'Eternelle Solitaire fit place à Arkanis, comme elle s'était toujours nommée. Elle étendit les bras pour profiter une dernière fois de la caresse du vent et enfin, donna l'impulsion voulue à ses jambes : la cascade l'accueillit avec bienveillance ; de tout son long, elle suivit sa chute et l'accueillit dans ses flots où elle guida le corps sous les rochers où elle pourrait reposer en paix.
FIN