
Sur le parquet gondolé trainaient des pinceaux, des esquisses, des croquis, des notes, des crayons... Les murs de briques blanches, nus, clairs, vierges de toute expression, tranchaient admirablement au milieu de ce désordre artistique.
Dans l'embrasure de la porte, il observait le décor. L'endroit lui ressemblait étrangement.
Face à la baie vitrée, elle observait la crique. Les vagues se brisaient contre les rochers.
Il s'approcha, silencieux, du chevalet qui trônait au milieu de la pièce.
Elle l'avait entendu, il le savait. Ils auraient pu prendre la parole, même pour ne rien dire. Juste pour briser ce silence lourd d'illusions, empreint d'une évidente et douloureuse vérité, ce silence qui lui criait : « Vas-t'en, plus rien ne te retient ici. »
Il la regardait, là, immobile. Il l'avait aimée. Il l'avait tellement aimée. Il ne comprenait pas, elle était telle qu'il l'avait vue le premier jour. Sa silhouette frêle, fragile, sa peau claire. Ses longues boucles châtaines tombant sur ses épaules négligemment dénudées dans son vieux pull gris, usé et fatigué par le temps. Ses traits, peut-être un peu plus creusés, une ride imperceptible au front...
Dans la fraîcheur de l'aube, elle frissonnait. Il y a quelques temps, il l'aurait prise dans ses bras. Il y a quelques temps, elle se serait sentie protégée. Mais aujourd'hui, c'était différent. C'est lui qui lui avait fait le plus de mal. Et elle, elle s'était tue, elle avait refusé d'y croire, même là où la vérité s'imposait, elle avait refusé, c'était tellement plus facile. Comme l'animal blessé qui a perdu espoir et attend patiemment le chasseur, elle attendait qu'il vienne et qu'il détruise ce qui restait d'eux, ce qui restait d'elle.
Là où il l'achèverait, elle pourrait recommencer, elle le savait. Si le temps guérit de tout, il laisse cependant des cicatrices. Il fallait qu'il retire le couteau de la plaie, qu'il termine l'entaille une fois pour toutes, pour commencer à cicatriser...
Il fixa la toile sur le chevalet, une esquisse au fusain, un visage raturé avec rage. Il se souvenait du temps où, en pleine nuit, au beau milieu d'un repas ou d'une discussion, elle partait en courant rejoindre ses pinceaux. Il restait toujours là, bouche bée, devant cette sortie en coup de vent. Elle éclatait d'un rire cristallin et lui lançait : « Fais pas cette tête, tu m'inspires ! » Depuis combien de temps n'avait-il pas entendu ce rire ? Et perdu, les yeux dans le vague, il chuchota presque involontairement :
— Depuis combien de temps est-ce que c'est fini ?
Elle soupira de soulagement, enfin il brisait ce silence étouffant.
— Pour moi depuis le jour où j'ai senti son parfum. Pour toi sans doute un peu plus...
Elle rit, d'un rire nerveux et infiniment triste, un de ces rires qui parfois se transforment en sanglots. Lui, il rougit, comme un enfant gêné d'avoir été pris sur le fait, la main dans le sac, de ne pouvoir nier l'évidence.
— Je n'ai aucune excuse, lâcha-t-il.
— Je n'en réclame pas. Au contraire. Je voudrais que tu n'aies pas de regrets. Je voudrais que tu sois odieux, cruel, violent même.
— Tu ne sais plus ce que tu racontes, dit-il en s'approchant timidement.
— Non, vas-y, frappe-moi, blesse-moi, méprise-moi ! hurla-t-elle. Dis-moi que je n'étais pas assez bien, dis que tout est ma faute, dis-le moi ! Raconte-moi vos nuits, dis-moi comment tu l'as aimée, parle-moi d'elle, supplia-t-elle à bout de souffle. Parle-moi de ses grands yeux verts, de ses longs cheveux noirs, de son parfum, de son accent, de son pays, de ses manies, continua-t-elle. Parle-moi de son corps, de sa peau, dis-moi que c'est à elle que tu penses depuis longtemps déjà, dis-moi que je ne suis rien pour toi, que je ne suis rien sans toi...
Je voudrais te mépriser, je veux te haïr, tu m'entends ? murmura-t-elle en se retournant. Je veux pouvoir te détester, pourquoi j'y arrive pas, hein ? Pourquoi ? Les larmes roulaient sur ses joues pâles.
À la voir suffoquer, ses pleurs l'étouffant, il ressentit un brusque élan de tendresse. Elle était toujours fragile, il l'avait oublié. Il avait oublié qu'il voulait la protéger.
Alors que ses bras allaient se resserrer sur sa taille fine, elle se dégagea de son étreinte.
— Tu as le droit de m'en vouloir. Moi je m'en veux.
Il déposa un baiser sur ses boucles et s'éloigna. Le silence s'était installé, il était temps.
Il fixa une dernière fois la baie, et tout ce qui avait fait leur vie autrefois.
Son regard s'attarda sur l'esquisse raturée, il s'en approcha et la regarda. Il avait oublié de regarder depuis un certain temps.
Il distingua le visage d'une femme. Il aperçut alors qu'elle était sur toutes les toiles, toutes les esquisses, les croquis, les peintures de la pièce. Partout, elle était là. Évidence dissimulée. Souffrance implicite. Dans chaque couleur, ses yeux. Dans chaque trait, ses courbes. Dans chaque ombre, son existence.
— C'est ressemblant, dit-il en refermant la porte.