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Essais

L'entrée des artistes (2)

Caché dans les coulisses d'un théâtre, André Bossard découvre que son histoire fait les gros titres. Entre cauchemars, folie et écriture, il transcrit les pièces pour rester vivant.

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J'en étais venu à une période de mon enfermement où le nom des jours ne m'était plus d'aucune importance. Je savais que le jour était levé avec l'entrée des comédiens, et je savais que la nuit était déjà bien entamée lorsque Maxence passait la porte. En dehors de ça, j'étais comme ces hommes que j'avais vus au cinéma, dans un sous-marin, qui ne distinguent le jour et la nuit que par une petite lumière verte ou rouge.

Ne sachant pas les heures — je n'avais pas ma montre en partant de chez moi —, je mangeais quand la faim se faisait ressentir, c'est-à-dire peu souvent. Je fumais, surtout. Je dormais involontairement, quand mon corps n'en pouvait plus.

Parfois, l'envie me venait de partir, de m'échapper, car ce qui était le plus étrange, au fond, c'est que j'étais venu ici de mon plein gré. Je m'étais enfermé pour éviter l'enfermement dans une autre prison. La différence, c'est qu'ici il n'y avait que moi, et j'étais mon seul juge. Personne ici ne me battrait, ne me volerait quoi que ce soit, ou me tuerait, sinon moi-même.

Mais parfois, lorsque les minutes n'en finissaient plus — ce qui arrivait souvent — et que même mes cauchemars devenaient source de distraction, j'aurais voulu me lever, enfoncer la porte et sortir, m'exposer au regard des passants, qui diraient :

« Là ! C'est lui ! Ce criminel ! Cet assassin d'enfant ! Appelez la police ! »

J'aurais parfois préféré qu'ils me tuent sur place, plutôt que d'avoir à subir les juges, tribunaux, assises, le regard de ma femme, de mes beaux-parents, de toute l'assistance... J'avais moi-même choisi ma prison.

Quand les comédiens racontent mon histoire

Un jour, les comédiens parlèrent de moi. Je sus alors combien ma macabre célébrité avait à présent dépassé les limites de ma propre ville, si même Paris en parlait...

Au début, leurs paroles ne furent pour moi qu'un brouhaha lointain, je pensais à ma femme. Puis j'entendis mon nom, je dressai l'oreille — des André Bossard, il n'y en avait pas cent.

— Bien sûr, qu'il faut le tuer, attends, tu as regardé l'émission hier soir ? La reconstitution ? Il l'a tué de sang froid, c'est un malade, ce mec, un nourrisson de trois mois ! Il est fou, fou à lier !

Comme je m'y attendais, des émissions de télé avaient été faites sur moi, et, comme je m'en doutais aussi, les médias ne s'étaient pas penchés sur les circonstances du drame, mais sur l'acte de barbarie criminelle que cela avait été. C'était justement pour cela que j'étais ici.

Parce qu'au fond je n'étais coupable que d'une chose : j'avais rendu la mort à quelqu'un à qui on l'avait volée.

Ma révolte face au jugement médiatique

J'étais considéré comme un monstre, et je ne pensais pas le mériter. Il aurait fallu vivre ma vie, pour le savoir, il aurait fallu essayer de comprendre, mais je savais que dans certaines situations, on a plus envie de venger que de comprendre. Mais se venger de quoi ? Je ne les connaissais pas.

J'étais révolté : des centaines de milliers de gens assistaient, scandalisés, à ma vie sur leur écran de télévision, et voulaient me tuer. Pourtant, on aurait pu leur montrer n'importe quel reportage sur les gens qui crèvent chaque jour comme des chiens, de froid ou de soif, ils n'auraient même pas levé le petit doigt.

Je pense que cela les divertissait. La guerre, la famine, la pauvreté, tout ça, c'était du réchauffé, ils le voyaient tous les jours dans leur boîte à connerie, c'était blasant.

Un homme qui tue son fils de trois mois, c'est nouveau, c'est plus alléchant.

Vous lisez tout ceci et vous vous dites : « Oui, c'est un monstre, il a tué son bébé, c'est abject, il aurait mérité de mourir. »

Alors je vous juge comme tous ces gens, là, dehors, qui n'essayaient pas de voir plus loin que le bout de leur nez. Mais comme eux, je le sais, vous ne pouvez pas comprendre, car je ne me suis pas expliqué. Je le ferai en temps voulu.

L'oubli comme refuge

J'ignore ce qui se passa environ un mois après mon enfermement. J'oubliai tout, jusqu'à ce qui m'avait amené dans l'endroit où je me trouvais. Je devrais plutôt dire que je refoulais tout. Une forme de folie, sûrement, un réflexe de survie — je ne voulus plus y penser.

Dehors, les gens s'étaient calmés. On en parlait moins, surtout que, comme me l'avait raconté Maxence, une femme ivre avait renversé une famille de cyclistes à Corbeil, près de Paris. Les Parisiens avaient leur nouveau sujet de conversation. Tout ce qui se disait sur moi finissait par :

— De toute façon, il s'est butté, ou alors quelqu'un l'a fait pour lui, on le retrouvera un jour au fond d'un lac...

— Même s'il est toujours vivant, il se planque quelque part, on le retrouvera jamais, ou dans très longtemps.

Cette période d'oubli me permit de beaucoup dormir, sans faire de cauchemar, et d'écouter attentivement mes acteurs.

La découverte du théâtre

Car la salle des costumes était beaucoup plus, pour eux. C'était leur petite salle de repos, où ils buvaient un café, fumaient des cigarettes — à l'époque, les fumeurs fumaient encore tranquilles —, et surtout, à mon grand plaisir, où ils répétaient.

Moi qui avais toujours préféré les chiffres aux lettres, j'appris à écouter des scènes entières de pièces de théâtre, avec plaisir.

Mes préférées, c'étaient celles où le mari trompait sa femme, ou bien le contraire, et où le spectateur était le seul à savoir ce qui se passait. Tout ceci n'était que mensonges et trahison, mais c'était incroyablement drôle, et il me fallut plaquer ma main sur ma bouche à plusieurs reprises pour ne pas me faire entendre, lorsque je riais. Et cela faisait du bien, de rire un peu.

Maxence m'apportait toujours à manger. Je reprenais du poids, j'avais une bonne barbichette, des cheveux longs, et pas très propres, car je ne disposais que d'une bassine pour me laver cheveux et corps. Partout dans la petite pièce, du linge séchait, dont certains éléments empestaient — je ne le sentais pas, car je vivais dedans, mais Maxence me l'avait dit plusieurs fois.

De temps en temps, il amenait tout ça chez lui pour le laver, et me ramenait du linge tout propre, qui sentait bon, ainsi que de la nourriture faite par sa femme. J'étais tellement déprimé — car mon euphorie passagère était en fait une certaine forme de déprime — que j'en étais venu à apprécier cela.

Je m'étais habitué à être seul, et quelques fois, je croyais même que les acteurs d'à côté savaient tous que j'étais là, que cela ne les dérangeait pas, et même qu'ils venaient discuter ici, juste pour que j'en profite.

Cela paraît énorme, mais l'enfermement crée des psychoses étranges.

Quand la folie s'installe

Je me mis à parler avec Maxence des dernières virées que l'on avait faites, et où nous nous étions tellement amusés, alors que je les avais en fait rêvées. Je lui demandai même un jour de dire à ma femme de passer prendre du pain, car je rentrerais tard !

Maxence ne dit rien, mais j'ai appris plus tard qu'il avait failli me dénoncer ce soir-là. Je ne peux pas dire s'il aurait eu raison ou tort, j'ai cessé de me poser ce genre de questions il y a longtemps déjà. Toujours est-il qu'il ne l'a pas fait.

Mais cela s'arrangea. Je passais de plus en plus de temps, l'œil collé au petit trou dans le mur, à regarder les acteurs changer de peau. Certaines femmes étaient jolies, ma femme me manquait.

L'écriture comme échappatoire

Au bout d'un moment, à force de les entendre répéter les mêmes textes entre eux, je finis par connaître certaines pièces quasiment par cœur, et je me mis à les écrire. Lorsque j'avais un trou de mémoire, je laissais un espace vide, et, le lendemain, je me collais l'oreille au mur, papier et crayon en main, jusqu'à ce que certains des acteurs se mettent à répéter, et je remplissais au fur et à mesure mes espaces blancs.

La nuit, quand tout le monde était parti, je me roulais plusieurs cigarettes d'avance, j'allumais une bougie, et assis sur mon matelas je relisais les pièces, jouant tous les personnages, les hommes, les femmes, y mettant le ton, et je vivais tout cela, comme s'il s'était agi de ma propre vie. Et j'appréciais cela, vraiment, je m'y croyais.

Je savais reconnaître les scènes qui allaient se répéter, à la voix de certains acteurs. Je finis par les appeler par leurs prénoms.

— Tiens, ça, c'est Aube, qui vient répéter avec Pierre la scène où elle lui apprend que son père est mort.

Encore plus étrange, quand j'y repense, je commençais à connaître certains détails de leur vie, en les écoutant parler. La jeune femme qui jouait le rôle d'Aube avait un enfant, mais pas de mari, et l'homme d'âge plus mûr qui jouait le rôle de son père, dans la pièce, la draguait ouvertement dès qu'ils se trouvaient tous les deux. Je pense que cela l'amusait, qu'elle le laissait faire pour se distraire, mais que cela n'irait jamais plus loin.

En fait, j'avais largement de quoi me divertir, lorsqu'ils étaient dans cette salle.

Les week-ends et les nouvelles de l'extérieur

Le plus dur, c'était les week-ends. Personne ne venait, que Maxence, qui, n'ayant pas de famille, ne connaissait pas la signification d'un dimanche à la maison.

Nous parlions peu, lui et moi. Nous parlions d'actualité, il me racontait où en étaient « les affaires », comme il disait.

J'apprenais, tantôt, que la police avait ralenti sa cadence de recherche, tantôt, que pour un coup de pub, un nouveau commissaire avait été nommé, et qu'il avait tout repris depuis le début.

Une fois, j'appris que Maxence avait été interrogé, au bout de deux mois et demi ! Tout de même ! Il avait répondu que j'avais de la connaissance en Belgique, ce qui était vrai — j'avais un ancien ami de fac, là-bas, avec qui je m'étais fâché et que je n'avais pas revu depuis une dizaine d'années. J'appris plus tard que la police française avait donc été en Belgique... Pendant ce temps-là, j'apprenais des pièces de théâtre. La vie est ainsi faite.

Maxence m'apportait aussi des livres, je lus Le Joueur d'échecs. Je ne sais quelle idée bizarre était venue à l'esprit de mon ami pour m'apporter de pareilles lectures dans de pareilles circonstances ! Mais cela me plut. C'était mon histoire, sous certains aspects, j'aurais pu appeler mon histoire : « Le Joueur de théâtre. »

Je ne savais pas encore à quel point cela aurait été prémonitoire.

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elodelu
elodelu @elodelu
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