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Essais

L'entrée des artistes

Dans le Paris des années 60, un homme traqué se cache dans la réserve d'un théâtre. Rongé par les cauchemars d'un acte irréparable, il trouve un répit inattendu en observant la vie des coulisses.

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L'histoire que je vais vous raconter se déroule dans le Paris des années soixante, il y a donc environ cinquante ans. Je suis aujourd'hui un vieux bonhomme, ratatiné, usé, mais si je ferme les yeux, je peux revoir cette petite porte de bois vert moisi, avec cette pancarte au-dessus : « Entrée des artistes. »

Je n'étais pas un artiste, ce jour-là, alors que j'entrais dans ce qui devait me servir de confessionnal, et de bien plus de choses encore, que je développerai plus tard. Non, je n'étais pas un artiste, mais ma terrible et macabre célébrité me sautait à la figure. Depuis que j'avais fui Angers, quelques jours auparavant, il n'était pas un jour sans qu'une photo grossière de mon visage bouffi ne s'étale à la portée des insultes et des crachats.

Car on me l'avait dit plus tard : on avait vu des gens jurer et cracher sur leur poste de télévision, on avait même vu les plus hardis jeter des objets dessus, quand mon visage y paraissait.

Il y avait des affichettes dans les commerces, devant les écoles, des « wanted » à l'américaine, on réclamait ma tête, cela avait été vu, cela m'avait été rapporté.

Une cachette au théâtre de l'Espérance

Le cœur lourd de toute cette haine, de ce désir de vengeance de centaines de milliers de gens que je n'avais jamais vus de ma vie, le cœur et l'esprit lourd de ma haine envers moi-même, j'entrais par l'entrée des artistes d'un petit théâtre de Paris, appelé l'Espérance. Signe du destin ? D'espérance, j'en avais même oublié le goût, à cette époque.

Il avait fallu entrer en pleine nuit dans ce taudis humide et froid qui sentait le moisi, le bois pourri, le renfermé, cette odeur de rance et de fange qu'ont les vieilles couvertures de laine mangées aux mites. Il avait fallu allumer une bougie d'église dérobée par les soins de Maxence, qui me servirait d'unique lien avec le monde extérieur. Je l'ignorais, mais les liens qui allaient me lier à lui resteraient gravés à jamais dans ma mémoire.

L'endroit était digne d'un roman d'Hugo. Une petite pièce exiguë, carrée, un matelas blanc-gris posé à même le sol, une table en formica orange, une chaise de jardin, pas d'ouverture directe vers l'extérieur, aucune source de lumière naturelle, et trois marches qui menaient à la sortie. Seul, sur un des murs, une petite aquarelle représentant un cygne osait égayer la pièce. Je me demandais ce qu'elle faisait là.

Maxence, après avoir rapidement posé quelques victuailles et trois bougies sur la table, me conseilla de dormir un peu, et s'en alla silencieusement, avec condescendance, comme l'on sort de la chambre d'un homme gravement malade.

Les cauchemars d'un homme traqué

L'obscurité m'éblouit. Ne pas fermer les yeux. Ne pas dormir. Ne pas laisser encore ce minuscule fantôme s'emparer de mon âme, ne pas entendre les pleurs me transpercer les tympans.

Car je savais que pour moi le sommeil, depuis cinq longs jours et quatre longues nuits, était synonyme de cauchemars. Pas des mauvais rêves d'enfants, dont un baiser nous débarrasse, et dont on n'a plus de souvenir le lendemain, devant un chocolat chaud, non. Un cauchemar, un vrai, une immonde et exacte retranscription d'une réalité que seule la mort pourrait arrêter, et encore.

Je passais donc cette première fin de nuit, seul, les yeux grands ouverts dans la noirceur la plus totale, fumant cigarette sur cigarette, que j'écrasais à même mes mains pour être sûr de ne pas m'assoupir. Des heures et des heures, à me repasser sans fin ces trente secondes qui devaient changer mon destin à jamais. Un enchevêtrement d'interminables minutes, aussi longues que des jours, à me poser les mêmes questions, à refaire des scénarios, à l'envers, à l'endroit, et des « si », et des « mais ». J'en étais même venu à me demander s'il n'eût pas été plus judicieux de jeter mon cerveau en pâture aux rêves immondes, qui attendaient, tapis dans chaque recoin de la pièce, l'instant propice pour m'envahir.

La découverte de la salle des costumes

Des rires me réveillèrent. Douce musique à mes oreilles : je distinguais deux femmes et un homme, ils plaisantaient à propos d'une robe démodée, qu'une des femmes allait devoir porter sur scène.

Ce fut cette robe, ce costume de scène que je ne pouvais voir, qui me rappela que j'étais dans un théâtre, et qui dit théâtre, dit acteurs.

Après quelques sons et paroles significatives, je m'aperçus que la pièce où je me trouvais était contiguë à une salle des costumes. C'était l'endroit où les acteurs venaient faire leurs essayages.

Ma première journée d'enfermement me parut une éternité. Une éternité entrecoupée d'essayages de robes et autres fioritures, de paroles, de plaisanteries dont je ne riais pas mais qui me tinrent éveillé jusqu'à l'heure où, après quelques au-revoirs et quelques bruits de cintres glissants sur des barreaux de bois, tout le monde partit, me laissant de nouveau seul.

Maxence arriva à la nuit tombante, armé de charcuteries et d'une bouteille de limonade fraîche qui me fit le plus grand bien.

— Tu tiens le coup ? me demanda-t-il, inquiet.
— Ça va, lui répondis-je en me roulant une cigarette. Tu sais ce qu'il y a, là ? demandais-je en désignant du menton la salle d'essayage.
— Ben oui, j'ai travaillé ici, tu sais bien. Il réfléchit tout de même un instant. C'est la salle des costumes.

Il sourit, puis me raconta :
— Quand je venais faire le ménage ici, pendant ma pause, je me planquais derrière ce mur...

Maxence se leva, et après m'avoir jeté un regard de gamin qui va faire une bêtise, il poussa l'aquarelle représentant un cygne. Et là...

Je me levai. Un petit trou, dans le mur, nous laissait entrevoir la salle des costumes, enfin, une petite partie.

— Vicieux, dis-je à Maxence, tu regardais les filles se changer !

Il rit. Ma première plaisanterie depuis des jours, voire des mois.

Un observatoire privilégié face aux coulisses

Les jours qui suivirent furent un long ballet de moments de veille pendant lesquels j'écoutais d'une oreille distraite les acteurs discuter, et de moments où, n'en pouvant plus, mon corps s'assoupissait, et où les cauchemars me reprenaient.

Je voyais ce petit corps immobile sur un drap blanc, les petits canards oranges couchés sur ce drap me jetaient des regards assassins, la pièce vacillait, j'avais commis l'irréparable.

Dans d'autres cauchemars, c'était ma femme qui prenait le relais. Elle poussait la porte de la chambre, et, s'approchant du berceau, comprenait mon acte...

Je me réveillais, trempé de sueur, regardais autour de moi. Il me fallait en général une dizaine de secondes pour me rappeler l'endroit où j'étais. Alors, la tête encore pleine d'amertume, je faisais couler dans la paume de ma main un peu d'eau que Maxence m'avait apportée, et je me rinçais le visage et la nuque. Puis, je me concentrais sur ce qui se passait dans la pièce d'à côté, afin de ne plus penser.

C'est à ce moment-là que je commençai à m'intéresser réellement à ce qui s'y passait, et c'est à ce moment-là que mon enfermement prit une tournure différente. J'appris beaucoup de choses intéressantes, qui, je ne le savais pas encore, me préserveraient de la folie, ou du moins, la freineraient.

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elodelu
elodelu @elodelu
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