
Des souvenirs colorés
Au début, tout était assez bleu et rose, c'était quand elle était encore enfant. C'étaient les sucreries du mercredi chez Fatima, la chambre, l'horizon au loin, le ciel où les oiseaux volaient et où était maman comme le disait souvent papa ! Puis vint le jaune, là c'était une période heureuse. C'était sa couleur préférée à l'époque, car c'était celle du soleil. Elle aimait bien cet astre, elle s'y exposait souvent et avait une peau toute marron. Tiens, le marron, parlons-en : cette couleur, c'était plutôt la préadolescence quand on commençait à fumer en cachette pour faire la maligne au milieu des mecs ; c'était surtout la couleur des cigares piqués à papa.
Puis ce fut le vert, couleur des champs où elle allait courir avec lui, et couleur de l'herbe surtout qu'ils fumaient dans ces mêmes champs. C'était une époque d'insouciance où tout tournait autour de sa propre personne.
La descente vers le noir
Après ce fut le violet et l'orange, là ça se gâtait. C'était le début de l'automutilation : ces belles veines de la même couleur que ces belles fleurs que sont les violettes, transpercées par les lames d'un rasoir couleur de ce si beau fruit qu'elle aimait tant à l'époque, la clémentine.
Logiquement, après cet arc-en-ciel vint le rouge, le sang et l'amour. Là, c'était lui qui la scarifiait, qui la piquait dans ce corps si pur pourtant à une époque. Début des règles aussi, et surtout déchirure de l'hymen, qui laissa une belle trace sur le drap blanc. Blanc comme elle, comme sa peau qui ne brunissait plus au soleil, qui pourrissait à l'intérieur ; mais surtout blanc comme la neige où rien n'apparaît, où tout paraît toujours sans fin, ne jamais s'arrêter. Blanc comme les fleurs qu'elle était allée poser sur son cercueil à lui après qu'il lui en ait offert des tonnes. Blanc comme la lumière qui l'aveugla lorsqu'elle se réveilla dans cette salle immaculée, dans cette salle où aucun microbe ne subsiste. C'est d'ailleurs sûrement pour cela qu'aujourd'hui elle voyait noir.
L'arc-en-ciel final
Comment un être si sale pouvait vivre dans cette blancheur, c'était impossible ! Alors aujourd'hui, elle avait décidé que c'était la dernière fois qu'elle broyait du noir. Aujourd'hui, elle avait décidé de ressortir son arc-en-ciel. Elle commença par prendre deux pilules rose et bleu, alluma une flamme jaune pour fumer un dernier cigare marron, puis un roulé beaucoup plus vert, pour enfin prendre un rasoir orange et ouvrir complètement sa veine si violette d'où coulaient des flots de sang rouge.
Elle vit alors une lumière blanche, une tête blanche, c'était la sienne. Elle se sentit bien avant de retrouver le noir, cette couleur qu'elle voulait abandonner, mais cette fois c'était pour l'éternité. D'ailleurs, elle ne se rendrait même plus compte que tout était si sombre autour d'elle puisqu'elle n'était plus. Elle verrait juste la blancheur de ses dents, le rouge de son amour, le violet de ses fleurs, l'orange de sa montre, le marron de ses cheveux, le jaune de son soleil qui n'était autre que lui, le rose de sa peau, pour enfin remarquer le bleu profond de ses yeux.