
Aimer et être aimée, ce n'était donc pas possible pour elle. Oublier, il le fallait. Elle ne devait plus y penser. Ce n'était qu'un rêve, un très mauvais rêve. Elle ne pouvait en parler à personne. Les gens qu'elle aimait ne la comprendraient pas, elle en était certaine. Elle préférait oublier.
Elle s'assit sur son lit et réfléchit. Personne n'était encore là, elle avait le temps de se préparer à la confrontation inévitable. Elle devait se montrer forte. Sa tête bourdonnait, ses yeux commençaient à s'embuer. Non, elle ne devait pas pleurer. Tout serait fichu alors. Elle devait se battre contre ce sentiment d'impuissance qui la submergeait. Elle saisit son oreiller avec rage, le plaqua sur sa bouche et cria. Elle cria jusqu'à ce qu'elle n'ait plus de voix. Elle avait mal à la tête maintenant, mais son envie de pleurer s'était atténuée. Elle ferma les yeux et bascula en arrière sur son lit. Fixant le plafond, elle ne pouvait s'empêcher de se remémorer les événements de la veille.
Il était là, la regardait avec son sourire imperturbable. Il lui faisait mal mais son sourire restait là, plaqué sur son visage. Le va-et-vient continuait, elle suffoquait, il continuait, elle ne pleurait pas mais elle souffrait. Il ne parlait pas, il la regardait. Elle ne pouvait détourner son regard, il maintenait sa tête entre ses grandes mains. Elle ressentait toute sa puissance, ainsi que toute sa propre faiblesse. Elle se haïssait. Elle se détestait. Elle mordit alors sa lèvre violemment, elle sentit immédiatement le sang couler dans sa bouche. Il la gifla. Mais doucement, il lui dit d'arrêter de se faire mal ainsi. Il parla alors, tout en continuant, lui expliquant que c'était de sa faute à lui. Dans ses yeux, elle voyait qu'il disait vrai, qu'il s'en voulait. Mais il continuait et elle ne pouvait s'empêcher de se dire que c'était elle, la fautive. Il l'embrassa. Elle pleura. Doucement, une à une, silencieuses, ses larmes coulèrent le long de ses joues. Ses mouvements furent alors plus rapides, il haletait maintenant. Il ne souriait plus, elle le regarda à travers ses larmes. Il hurla. Il s'écroula sur elle, se retira. C'était fini. Plus rien ne serait comme avant, plus jamais elle ne s'aimerait encore. L'Amour, ce n'était pas pour elle.
Elle l'avait rencontré lors d'une fête de famille. Ils s'étaient tout de suite plu. Il avait huit ans de plus qu'elle mais cela ne la dérangeait pas. Ils sortirent ensemble. La famille, d'abord réticente, finit par accepter cette situation. Sortant d'une dépression suite à la mort accidentelle de sa meilleure amie, ils s'étaient dit que cela lui ferait du bien. Et ils avaient raison. Elle se sentit mieux, se sentit renaître. Il la faisait sortir, voyager, rire, rêver... Mais elle ne se sentait pas prête, elle ne voulait pas passer le cap. Il ne le lui reprochait pas mais elle avait constaté que cela lui faisait mal. Un jour, elle tenta mais, au dernier moment, elle le repoussa. C'est alors que son attitude changea envers elle. Il l'évitait, il restait froid. Jusqu'au jour où cela arriva. En y repensant, elle l'avait cherché. C'était elle qui était allée le voir. Il lui avait dit de ne pas venir. Elle ne l'avait pas écouté. Tout était de sa faute. Même arrivée chez lui, il lui avait demandé de partir. Mais elle n'avait pas voulu. Il la prit alors dans ses bras. Heureuse, elle ne s'était pas rendu compte qu'il lui faisait mal, que des bleus apparaissaient partout où il passait ses mains. Elle était contente de le sentir près d'elle. Mais lorsqu'il lui prit enfin ses lèvres, elle comprit qu'il ne s'arrêterait pas cette fois-ci. Elle cria, il plaqua sa main sur sa bouche, lui dit qu'il l'avait prévenue. Il la fit tomber par terre et là... Non, ça suffit. Elle devait arrêter d'y penser !
Elle ouvrit les yeux, elle savait qu'ils étaient tous rentrés. Ils parlaient fort. Elle entendait sa mère rire avec lui. Elle se leva précipitamment pour se réfugier dans la salle de bains. Elle alluma la radio. Elle ouvrit la douche après s'être déshabillée. Son corps était couvert d'hématomes mais elle ne s'en souciait pas. L'eau coula sur son corps, le goût salé se répandait à l'intérieur de sa bouche. Elle se laissa glisser sur le sol. Elle referma ses bras autour de ses épaules et ferma les yeux. Là, elle pensa à Julia. Elle pensa à son accident, à sa mort, à la douleur qu'elle avait ressentie en l'apprenant. Elle ferma le robinet. Elle se leva et se dirigea vers le miroir. Elle regarda à travers elle, comme si elle était devenue transparente. Elle toucha la glace, ouvrit le placard, prit ce qu'elle avait tant de fois rêvé de prendre avant de le connaître. Elle avala tout le contenu du flacon. Elle sortit nue sans s'être séchée et s'allongea sur son lit. Elle prit l'ours en peluche que Julia lui avait offert. Elle le serra fort contre sa poitrine. Elle se dit alors, de nouveau et pour la dernière fois, que l'Amour, ce n'était vraiment pas fait pour elle...