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Essais

John

John a perdu son emploi, puis tout le reste. Quand les nouvelles annoncent son suicide, elles ignorent l'essentiel : c'est la société qui l'a tué, lentement mais sûrement.

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Je marche dans la rue bondée de passants très différents les uns des autres. Dans le centre-ville, il y en a de tous les styles, de toutes les couleurs. Une foule d'anonymes. De l'itinérant crasseux à l'homme d'affaires tiré à quatre épingles, en passant par cette ado aux cheveux mi-rouges, mi-bleus qui ne fait qu'observer sans jamais rien dire. Comme moi. Comme les sans-abris. Comme ceux qui savent qu'ils ne peuvent pas se permettre de parler parce qu'ils ne portent pas un complet à mille balles. Les anonymes. Nous. Moi.

J'appartiens à la classe moyenne, celle qui sert de tampon entre les riches et les pauvres.

Ce matin, comme tous les autres matins, comme presque tout le monde, je vais travailler. Huit heures à passer entre le jus de steak avarié et la graisse de frites avec mon patron sur le dos pour un salaire minable. Mais au moins, j'ai un boulot. C'est déjà ça de gagné.

L'histoire de John, mon ami

Il y a six mois, John avait aussi un boulot. John, c'est mon ami. Il travaillait dans une usine et puis, sous prétexte d'une meilleure gestion des ressources humaines, ils l'ont viré. « Ils », ce sont ces messieurs en veston-cravate qui se permettent de juger parce qu'ils ont le fric de leur côté — ou dans leur poche, serait une meilleure formulation.

Alors, il y a six mois, pour pouvoir s'acheter des chemises encore plus chères ou refaire creuser la piscine qui, décidément, est réellement plus petite que celle du voisin (quelle tragédie...), ces chers messieurs ont viré John en même temps qu'une centaine d'autres. Pour la plupart des pères de famille qui ne vivaient déjà pas dans l'opulence. Ils ont mis une centaine de travailleurs honnêtes dehors simplement pour faire plus de profits. C'est révoltant. Et si courant.

La peur de tout perdre

Je me demande quand ça va m'arriver. Parce que je ne me fais pas d'illusions : ça finira par m'arriver aussi. Ce jour-là, j'aurai le sentiment d'avoir perdu la dernière parcelle d'honneur qu'il me restait : un boulot honnête.

Ça m'a pris des années de m'en sortir. J'ai rencontré John en désintox il y a environ deux ans. En sortant de la clinique, nous ne savions plus où aller, nous étions complètement perdus. Puis, nous avons réussi à nous trouver un travail et reprendre un peu de contrôle sur notre vie, vivre comme tout le monde : avec un job honnête. Ça n'a pas toujours été facile, mais peu à peu, on peut dire que nous nous en sommes sortis. Un boulot, un logement, pas le gros luxe, mais mieux que la rue.

Le retour dans la rue

Rue dans laquelle John est retourné. Personne n'a voulu l'engager. « Pas les qualifications requises », qu'ils ont dit. Il aurait fallu qu'il retourne sur les bancs d'école pour tout réapprendre. Et sans argent, ben... c'est pas évident du tout d'étudier. De plus, il en avait pas mal à rattraper. Trop, pour ce que ça aurait pu changer.

John est retourné dans la rue quelque temps après avoir été congédié. Il n'avait plus les moyens de payer son loyer et il a refusé que je l'héberge. Il était trop blessé dans son orgueil, je crois. Je comprends.

Je le croisais tous les matins en allant travailler. Il ne lui restait qu'une seule chose de ce qu'il appelait son ancienne vie : une montre, usée, mais fonctionnelle. Il disait que c'était tout ce qui pouvait lui rappeler que son ancienne vie n'était pas un rêve, qu'à une certaine époque, il n'avait pas eu besoin de mendier pour vivre.

Notre dernière rencontre

La dernière fois que je l'ai vu, c'était vendredi, il y a donc trois jours. Il semblait si triste, si las, voire désespéré. C'était compréhensible.

Ce matin-là, je lui ai filé les dix dollars que j'avais dans mes poches et quelques cigarettes. C'était pas grand-chose, mais je n'avais rien de plus à lui offrir. Il a mis l'argent dans la poche de son vieux pantalon sale et usé et a inséré la cigarette entre ses lèvres en esquissant un sourire timide ; je lui ai tendu une pochette d'allumettes en disant que je devais aller travailler si je ne voulais pas que mon patron me colle un rapport.

Avec une immense détresse dans ses yeux gris, il m'a regardé et m'a supplié de rester encore un peu, juste un peu, oh, s'il-te-plaît Hank... J'ai cédé. J'avais l'impression que si je partais à ce moment-là, je ne le reverrais jamais.

Il m'a parlé, il m'a dit que chaque jour, ça devenait de plus en plus horrible dans la rue, qu'il en avait marre, qu'il n'en pouvait plus... Et qu'il faisait tellement chaud, presque pas moyen de se rafraîchir un peu. Il n'a pas parlé des gens chics qui le dévisageaient, mais je savais que ça le faisait souffrir.

J'ai mis du temps à partir, je suis finalement arrivé en retard au boulot. Mais ce n'était pas grave, ça m'était égal, ça m'est égal maintenant.

Le suicide de John

Le lendemain, je n'ai pas vu John. Ni le surlendemain. Je sais que je ne le verrai pas ce matin.

Hier, aux nouvelles, ils ont parlé d'un clochard qui était mort. Ils ont dit que c'était un suicide puis ils ont changé de sujet. La mort de John, ils n'en avaient pas grand-chose à foutre. Ça a meublé un peu de temps d'antenne, rien de plus. Ce n'était qu'un fait divers, un « banal » suicide, un « banal » clochard. Comme tant d'autres.

Comprendre le regard des autres

Ce matin, je me suis assis à l'endroit où j'ai parlé à John vendredi. Les gens « bien » m'ont regardé avec mépris, les enfants m'ont pointé du doigt, quelqu'un m'a lancé une pièce de monnaie et beaucoup m'ont injurié. J'avais les yeux baissés vers le sol et je sentais le regard de tous ces gens me transpercer, me fusiller. Assis par terre sur ce trottoir, je n'avais plus aucune dignité, je ne méritais plus de respect.

Je comprends à quel point John était fier d'avoir un travail, à quel point je suis heureux d'en avoir un. Se sentir utile, c'est déjà beaucoup.

Plus qu'un simple suicide

Aux nouvelles, ils ont dit que c'était un suicide, mais j'ai bien mieux pour eux. Bien mieux. Indirectement, c'est un meurtre. Je sais bien que personne n'avalera ça sauf moi, sauf ceux qui ont compris. N'empêche, je me demande combien de fois ça arrivera avant que ça change...

Oh oui, j'ai bien mieux qu'un suicide à leur proposer. Mais les messieurs qui dirigent les réseaux de télévision ne voudront rien savoir. Je ne suis qu'un minable qui bosse dans un fast-food. Et John n'était qu'un clochard.

Ridicule... Quelle merde.

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