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Essais

Je suis un gros beauf !

Plongée dans l'univers du camping à la française : duel verbal entre une lycéenne ambitieuse et un beauf pur souche. Une satire sociale cinglante.

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Inspiré par des faits réels

Je me balade torse nu en short et en claquette. J'exhibe ma bidoche dopée à la bière au monde entier. Je suis fièrement orné d'une casquette publicitaire qu'un pote m'a donné. Mon torse velu et luisant est un labyrinthe pour les gouttes de sueur qui descendent lentement en zigzaguant grâce à cette merveille de pesanteur. Mais avant qu'elles n'atteignent le pubis, je les étale sur mon doigt d'un grattement nonchalant.

Il est temps d'aller chier ! Dans un enchaînement subtil, j'arrive à ôter le bout de mon short qui me rentre dans la raie tout en esquissant un rot retentissant et j'empoigne au passage Auto-Moto mag', une lecture si saine pour les cabinets.

En un laps de temps interminable, je me rends aux sanitaires de ce camping si salutaire, j'accomplis ma besogne en plein sur une GTX-Roadster custom.

Sur le chemin du retour, je salue d'une poignée de syllabes ces gens qui me ressemblent tant, ainsi que leurs gamins, ces charmants bambins qui se balancent du sable.

Et voici mon emplacement, avec ma joyeuse caravane et ma femme en short beige. Elle a mis le couvert et a rempli les verres de Ricard™. Tiens, nous avons des invités, c'est la famille à la Béhème d'occaz de l'emplacement d'en face.

Qu'est-ce qu'un camping de beaufs ?

Camping : endroit sinistre rempli d'habitations approximatives, concentrations de beauf allant de élevé à très très élevé. On dirait que le beauf est taillé pour le camping. Dans la vie de tous les jours, il n'est point aisé de détecter un beauf, à moins de l'amener sur un débat houleux politico-social.

Ah, j'oubliais : je suis de sexe non-masculin, j'ai 18 ans et je m'ennuie. Je ne lis pas Cosmopolitan, un magazine que j'ai eu la chance de parcourir grâce à ma mère (si c'est censé représenter les femmes alors moi je suis nonne). Je souhaiterais faire des études politiques, et en parallèle un doctorat sur la beaufisance vu que j'ai le sujet de thèse idéal en la personne du copain post-divorce de ma mère. Cette dernière a une personnalité mystique qui dépasse les considérations des humains normaux. La preuve : elle ne remarque même pas quand son concubin se balade en slip le matin devant moi, qu'il pète ou rote à volonté sans l'ombre d'une excuse, bref elle se fiche du folklore local de mon cher ami.

Ô joie, j'ai appris qu'on était tous invités ce soir par l'individu androgyne d'en face. Je ne saurais dire à quel point je suis heureuse.

L'inévitable discussion canine

Après 3 ou 4 apéros, on se met enfin à parler de choses intéressantes : nos chiens respectifs. Un épagneul magnifique ! Quel pied je prends à narrer ses exploits : les petits malins qu'il a mordus jusqu'au sang, les chats qu'il a butés. Et quand il s'amuse à gueuler sur les chiens plus gros que lui, je suis obligé de retenir ses 50 kg avec ma chaîne 100 % acier. Tiens d'ailleurs, en ce moment il essaie d'étriper l'autre clébard, un boucan à réveiller tout le camping ! Ça ne dérange pas mon compère qui lui aussi vante les mérites de son cabot. Au passage, je remarque qu'il a une brioche plus grosse que la mienne.

Bon... Les conventions me chuchotent qu'on ne doit pas juger hâtivement. Donc, même si je pense fortement que l'être bedonnant assis en face de moi est un beauf, puisqu'il est flanqué, dans l'ordre d'importance, de :

  • Son gros bide nu
  • Sa femme si élégante
  • Son ours qui lui sert de chien
  • Son Ricard

Et que le tout est dans une caravane elle-même située dans un camping. Il faudrait que je fréquente assidûment cet individu pour être bien sûr, en ma putain d'âme et bordel de conscience, que c'est un beauf ?

Hail to Jugement Hâtif.

Enfin, je peux m'estimer heureuse qu'on ne fait pas attention à moi, mis à part l'être horrible qui n'arrête pas de me reluquer. S'il pouvait arrêter, les vaisseaux sanguins de mon visage cesseraient alors de se dilater et je retrouverais ma couleur normale.

Nous assistons en ce moment à une fantastique discussion canine. Allez, sortez vos bites et mesurez-les, la finalité est la même mais c'est plus rapide.

En toute logique, il passe de l'éloge de son animal à la fille qui est assise à côté de lui. Elle fait la moue, elle est plutôt bien roulée ! Je l'échangerais bien contre ma bonne femme, un peu de fraîcheur ne me ferait pas de mal. J'essaie d'établir le contact, je suis vendeur chez Carrefour, alors parler aux gens, ça me connaît.

La confrontation des générations

Oh non, ses yeux à demi-clos se sont ouverts, sa bouche constellée de miettes de gâteaux apéritifs s'est détendue, révélant de magnifiques dents jaunes dont un tiers sont plombées. Il s'apprête à moduler l'air expulsé pour produire des sons, eux-mêmes assemblés en syllabes qui à leur tour formeront des mots dont l'assemblage intempestif émettra des phrases. En bref : il va parler, ME parler.

Âge ?
18 ans

Études ?
Terminale L, envisage Sciences-Po

Elle me fait bien rire la petite ! Faire de la politique ! Non seulement c'est inutile mais en plus ce sont des études longues. T'auras beau faire huit ans, tu ne seras pas plus avancée en sortant, et c'est pas ça qui t'apprendra à changer le pneu d'une bagnole ou monter une charpente. En plus, ce genre d'études se fait à l'université, et tout le monde sait que ce sont des tire-au-flanc là-bas ! Je le sais bien, mon beau-frère qui travaille là-bas comme balayeur me l'a dit.

Quelle erreur j'ai commise de révéler mes ambitions politiques ! Il éclate dans une conception moisie des études longues et de l'université qui a fermenté depuis 30 ans, apportant une myriade d'exemples bidons. Si je veux faire des études longues, c'est justement pour ne pas changer un pneu ou monter une charpente, connard ! J'émet de modestes protestations.

Leçon de politique et vision du monde

Tiens, on dirait qu'elle n'est pas d'accord avec moi la fifille ? Mais j'ai plein d'exemples à te donner moi. Mon fils qui a 20 ans, il a arrêté les études à 16 ans, et maintenant : il bosse. Mais toi, qu'est-ce qui te dit que t'auras un boulot après tes huit ans d'études, hein ? Faut savoir que dans le monde du travail tu te fais enculer hein ! Y a qu'à voir ma fiche de paie, tu te fais enculer de tous les côtés. L'État et ses saletés d'impôts, y a qu'à voir tout ce qu'il nous pique.

Je m'en fous de ton balayeur ou de ton fils ! Cette manie de prendre des exemples personnels et de les étendre en généralité.

Attention ! Le laïus sur le monde du travail. Monsieur s'est fait un peu maltraiter donc tout le monde se fait maltraiter, euh pardon : « enculer », comme le dit si finement mon ami. D'ailleurs il se plaint, c'est si rare, il crie contre les méchants impôts qui lui piquent tout son pognon. J'essaie de lui expliquer que les impôts sont nécessaires pour payer des trucs aussi inutiles que l'éducation ou les retraites.

Tout ça pour l'administration, ce grand gaspillage de pognon. Entre ça et tous les politicards qui piquent dans la caisse, je vais te le dire moi : tout ça, ça date de l'époque de Mitterrand, la « Mite » hein. Le sang contaminé, le Rainbow Warrior, la mort de Coluche...

Et l'administration ça gaspille partout ? Il tient ça d'où ? Des preuves, voyons. Oh, mais il a sûrement des tas d'exemples égocentrés à me donner. Ah ! Et la bonne vieille théorie du complot, tous les politiques sont pourris, poujadiste, et tout ça c'est de la faute de Mitterrand, ben voyons. Et vas-y que je te donne des exemples apolitiques et approximatifs.

Tu contestes ? C'est normal, tu es jeune et naïve. Les bouquins et les profs (d'autres gros flemmards), c'est eux qui t'ont mis toutes ces idées roses dans la tête. Tu désenchanteras dans peu de temps, quand t'iras faire tes études dans une grande ville. Avec les banlieues pleines de « gris » qui se baladent la nuit en Mercedes blanche décapotable.

Fallait s'y attendre : je dis de la merde parce que je suis jeune et que j'ai le malheur d'être instruite. Je vais tomber des nues lorsque j'entamerai mes études ? Ce mec déboulonne le 36 15 Voyance avec ses prédictions. J'ai également eu le droit à la première remarque raciste de la soirée, les Arabes ne sont ni blancs ni noirs mais « gris », un régal pour les oreilles.

Conclusion sur le profil beauf

Et pendant ce temps-là, on parle du chômage, pourtant elle est pas bien compliquée la solution : tous dehors !

Lui qui parle de chômage, mais c'est Eve Angeli qui s'exprime sur Sartre.

« C'est bon tu peux remballer tes idées marxistes, mon père lui il a été dans les camps des rouges, il en a bien chié. »

Oops, j'ai eu l'affront de parler d'égalité et je me fais joyeusement taxer de « marxiste ». Social-démocrate ducon ! L'État régule l'économie en fonction des besoins sociaux.

« T'as l'air de bien aimer l'État ? Tu verras quand tu travailleras, comment il t'exploitera. Et là tu pourras pas faire mai 68, avec Echelon et la DGSE qui nous surveillent. Ah lala ces jeunes, naïfs et pleins d'illusions... »

Big Brother is watching us, jeune et con...

Non mais si elle croit me donner des leçons la petite, elle se fout le doigt dans l'œil jusqu'au pied. Ça fait trente ans que je vois les politiques se foutre de nous et aucun ne rattrape l'autre. Mes gosses, qui sont intelligents eux, l'ont bien compris. Mais elle, son père a dû la bourrer d'idées roses, à tel point qu'elle veut suivre une vocation stupide. J'ai depuis longtemps compris que c'était chacun pour sa gueule et que l'État n'est qu'un moyen de nous exploiter pour fournir le pognon à tous ces politicards véreux. Heureusement, plein de gens que je connais pensent comme moi, mais il demeure quelques illuminés qui croient encore au système, avant de se faire corrompre eux-mêmes. Heureusement, je ne les aiderai pas. Comme beaucoup d'autres, cela fait longtemps que j'ai arrêté de voter pour ne plus participer à cette mascarade. À un moment, ils seront bien obligés de faire quelque chose.

Donc voilà, c'était un beauf, un pur, poujadiste comme il faut. Un monticule d'idées préconçues, inchangées depuis trente ans. Une obstination aveugle et bornée. Ce que j'ai vécu ce soir, ce n'était sûrement pas un débat au sens strict : le parti adverse ne m'écoutait pas, il balayait mes remarques d'un geste frénétique de la tête tout en s'écoutant déblatérer le même discours qui se déclenche devant n'importe quel jeune à partir de 1,0 g d'alcool dans le sang.

Une foule de contradictions, un mépris de beaucoup de choses, du sophisme et du coq-à-l'âne, en bref un discours épouvantable du point de vue dialectique. Mais il convient très bien au beauf : c'est le propre du fou de se croire logique et réfléchi. Comme des millions d'autres, il ne votera jamais et en tire une certaine fierté. Par contre, il continuera de se plaindre jusqu'à la fin de sa vie.

Retrouvez d'autres articles et créations sur Splaouch (qui a maintenant un blog, trop délire).

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raz
raz @raz
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