
Le devoir d'un ange gardien face à ses enfants
Je démoralise un peu.
Cela fait à présent trois années terrestres que je veille sur mes trois petites têtes blondes, et je me rends compte d'un tas de choses.
Les enfants, même très jeunes, comprennent tant de situations, de sentiments ! Et il y en a tant qu'ils ne comprennent pas, tant qu'on ne peut pas leur expliquer.
J'ai l'impression que faire naître des enfants dans le monde hostile qu'est la vie sur Terre est presqu'un crime.
Natacha, Max et Chris ne pourront bientôt plus me voir — les enfants ne voient plus les anges, et les âmes errantes, autrement appelées « fantômes », vers l'âge de cinq ans, l'âge où ils apprennent le mensonge.
Ils ne se souviendront plus comment m'appeler.
Moi, je saurais toujours quand ils auront besoin de moi, mais cela me fait mal de savoir qu'ils vont m'oublier. Je décide d'aller consulter Morphéus à ce sujet, lui saura me comprendre.
Les épreuves des autres anges
J'ai abandonné l'idée d'aller voir Matt, le pauvre, il a du mal à s'en sortir, ses protégés lui causent bien du souci.
Un de « ses enfants », celui qui a une anomalie cardiaque, passe son temps entre les urgences et sa maison, il déprime.
Antonio, un ange italien avec qui j'ai lié amitié, a hérité du petit orphelin né sur le bord d'une autoroute, et le jeune bambin commence à se poser des questions existentielles du genre :
« Pourquoi je ressens ce sentiment face à ces parents qui ne sont pas les miens ? »
Bien sûr, il est trop jeune pour exprimer cela, et il donne du fil à retordre à ses parents d'accueil, qui menacent de ne pas le garder.
S'ils décident de l'envoyer vers une autre famille, le processus de destruction va s'enclencher, ce gamin s'engage vers une pente savonneuse.
Angéla, une Espagnole prédestinée par son prénom à devenir ange, et que je trouve d'une douceur absolue, essaie de sauver un de ses protégés, battu par ses parents.
Bon Dieu, tous ces êtres qui n'ont rien demandé, pourquoi héritent-ils d'un tel sort ?

Rencontre avec Morphéus dans la forêt
Je flotte vers la forêt où Morphéus a l'habitude de se retirer.
— Oui, John ?
Il est assis en tailleur, sous un gros arbre.
— Andrew, je viens te demander conseil, je peux m'asseoir ?
— Ma forêt est ta forêt, mon ami.
Je reste un moment à contempler cet endroit. Morphéus a le don d'imaginer de superbes choses, il a eu le temps de s'entraîner.
— Depuis combien de temps tu es là, Andy ?
— Je suis là depuis bien longtemps.
Il soupira.
— J'ai vu naître beaucoup d'humains, et j'ai accompagné beaucoup de morts.
— ...
— Je sens de la tristesse en toi. Tu as des problèmes avec tes petits ?
— Oh, tu sais... En fait, je me pose pas mal de questions. Ils ont seulement trois ans, enfin presque, et ils ressentent déjà tellement de choses... Je dois dire que je ne suis pas sûr d'être qualifié, enfin je ne sais pas...
— Je vois. Tu sais, John, tous les anges passent par là. Parfois on se sent impuissant.
— C'est ça, oui, c'est le mot : impuissant.
— Je suis moi-même passé par là, et cela revient, de temps en temps.
— Et comment fais-tu... Je veux dire, pour retrouver confiance ?
Morphéus prit un temps de réflexion avant de répondre.
Je le regardais, j'idolâtrais cet homme d'un calme absolu.
La sagesse de l'arbre millénaire
— Tu vois cet arbre ? me demanda-t-il.
— Bien sûr.
Il aurait fallu être aveugle pour ne pas le voir, ce devait être un arbre millénaire.
— J'ai planté cet arbre lorsque j'ai fini ma première mission. Mes protégés étaient tous là, j'ai attendu qu'ils m'aient tous rejoint pour le planter.
— Mais ça doit faire... des centaines et des centaines de vies terrestres !
— Comme tu dis.
— Quand j'en serai là...
— Quand tu en seras là, tu seras sûrement en train de conseiller un nouvel ange, à ma place.
— Oui, et toi tu seras un vieillard... Ha non, c'est vrai, le temps n'existe plus.
— Oui.
Il sourit.
Le secret du niveau supérieur
— Tu as encore tes réflexes de vivant. Je dois te dire, quand tu seras ici, à conseiller un nouvel ange, et cela arrivera bientôt, tu verras, je ne serai plus là.
— Où seras-tu ??
Cela me faisait peur, de savoir qu'un jour, mon bon vieux Morphéus ne serait plus là pour me conseiller, un peu comme quand on comprend qu'un jour, nos parents vont mourir.
— J'accéderai au niveau supérieur, je serai à la droite du Père.
— Dieu ?
On n'avait jamais parlé de Dieu. En fait, je l'imaginais encore comme le font les vivants : très vieux, avec une longue barbe.
— Oui, c'est cela. C'est à ça que j'étais en train de penser.
— ...
— Ne t'inquiète pas, tu pourras toujours me trouver, en cas d'urgence. Et le sentiment que tu éprouves en ce moment se dissipera bien vite.
Une question me taraudait depuis longtemps, que je n'avais jamais osé lui poser. Je pris mon courage à deux mains. C'est fou comme Morphéus inspirait respect et confiance, j'aurais voulu avoir un père semblable.

L'histoire de Morphéus : mort enfant
— Andrew, me lançais-je, comment es-tu mort ?
— Je me demandais quand tu allais te décider à me la poser, celle-là, dit-il en souriant. Je suis mort enfant.
— Ah bon ?
Comment un gosse avait-il pu devenir un homme de cette envergure ?
— Oui, je jouais sur un lac gelé avec des copains, et la glace s'est brisée.
— Ça a dû être une mort affreuse...
— Tu sais, je n'ai pas souffert longtemps, mais cette eau était si froide... Je sens encore le gel me pénétrer comme des milliers d'aiguilles. Ensuite, je me suis en quelque sorte endormi, et mon ange, une femme, m'a tenu la main. Elvire, une native de l'île de Saint-Barthélemy.
— Où est-elle, à présent ?
— Au niveau supérieur. Je la reverrai bientôt, cela me ravit.
Natacha en danger : intervention d'urgence
Chris allait passer un examen médical. C'est aujourd'hui qu'allait se confirmer sa sentence : sourd.
Il allait avoir besoin de moi pour passer cette épreuve.
Cependant, en Russie, un homme s'approchait dangereusement de ma Natacha, qui, insouciante, s'était éloignée de l'endroit où sa mère discutait avec des amies.
Cet homme n'avait pas de très bonnes intentions vis-à-vis de ma protégée. Je passais cette mission en priorité, direction la Russie. Chris attendrait quelques instants.
Natacha joue avec une petite voiture, dans la poussière.
Sa grande sœur devait la surveiller, mais elle se laisse conter fleurette par un jeune garçon.
L'homme, un grand brun d'une quarantaine d'années, sort une barre chocolatée de sa poche.
Natacha adore le chocolat.
J'essaie de l'appeler, mais elle est arrivée à un âge où mes paroles n'ont que peu d'importance, et puis, elle est concentrée sur sa voiture.
Je panique, je me calme, je réfléchis.
Je tente d'envoyer une image à la maman, puis à la sœur de Natacha, mais personne ne semble s'en soucier. Mes images ont plus d'impact durant le sommeil.
Dieu, que faire ?
Le pouvoir des anges face au danger
Je me tiens en face de cet homme, et, main tendue devant lui, en obstacle, je tente de lui envoyer de mauvaises ondes.
Il regarde autour de lui, furtivement, sort la barre chocolatée de sa poche, et s'agenouille auprès de Natacha.
Elle lève les yeux vers lui.
— Bonjour, princesse.
— Pourquoi tu m'appelles princesse ? Je suis juste une petite fille.
Natacha est très douée, elle possède un vocabulaire et une force de caractère extraordinaires.
— Tu veux ça ? lui propose l'homme.
Natacha est fortement intéressée. Il faut dire que dans son milieu, les friandises sont plutôt rares.
Natacha tend la main vers cette bonne chose qui fond sur la langue, elle a reconnu le chocolat, sa tata Solveig lui en a déjà offert.
D'un geste brusque de la main, je fais tomber la barre chocolatée dans la poussière. Natacha fait une moue de dégoût, puis lance à l'inconnu :
— J'en veux pas, de ton chocolat, il est tout dégoûtant, maintenant !
Puis elle se dresse sur ses petites jambes, et court vers sa mère. L'homme s'enfuit.
Parfois, je me dis que les solutions les plus simples sont les meilleures.
Chris et le diagnostic de surdité
Maxence déjeune. Il me pose rarement problème, lui, il est tellement calme !
Mais Chris m'appelle, je fonce à la clinique.
Le bambin, lui aussi, joue avec une petite voiture. Comme quoi, aussi différents que soient ces deux-là...
Derrière lui se tient un médecin.
Pendant que Chris fait rouler son engin sur la table, le médecin tape dans ses mains, puis fait résonner ses cymbales. Même moi, je sursaute, mais Chris ne bouge pas, bien sûr.
Puis, les adultes discutent entre eux.
La maman de Chris pleure, soutenue par le papa, et je leur envoie des ondes chaudes.
Chris les regarde d'un air interrogateur.
Les parents sortent de la clinique avec leur bambin. Décision est prise d'inscrire Chris dans un cours privé pour malentendants.
Moi, je rassure l'enfant pendant que, chacune de ses mains dans celle d'un parent, il marche vers la voiture. Il n'a pas peur, je lui ai bien expliqué, il a compris.
Ma femme et le deuil du passé
Je retourne sur la passerelle. Matt, Antonio et Angéla sont devant un grand immeuble, ils discutent de leurs protégés, puis de choses et d'autres.
Angéla est un ange, de toutes les manières possibles. Elle a de beaux cheveux blonds, des yeux tellement bleus que parfois je crois me noyer dedans.
Attention, je ne suis pas tombé amoureux, j'aime encore ma femme.
Dernièrement, je suis même allé la voir.
Elle était assise sur un vieux fauteuil, le premier meuble qu'on avait acheté ensemble, elle méditait, en écoutant du jazz.
Elle m'avait inconsciemment appelé pour que je lui dise qu'elle pouvait tomber amoureuse de cet homme, qu'elle avait rencontré à la réunion parents-profs de J.J.
Elle s'en voulait un peu de renoncer à moi, mais cela faisait 4 ans, il était temps.
J.J., quant à lui, acceptait mal la situation. J'ai dû souffler deux ou trois répliques à Derek (le nouvel ami de ma femme) pour que les choses se passent mieux.
Puis, j'ai été voir J.J. dans un rêve, et je lui ai expliqué qu'il pouvait apprécier cet homme en continuant à m'aimer.
À présent, tout va bien pour eux. Je suis heureux quand je les regarde, ils mènent à nouveau une vie heureuse et agréable.

Grandir et laisser partir
Au fur et à mesure qu'ils grandissent, Maxence, Natacha et Chris deviennent autonomes.
Maxence se perd entre ses lectures et ses dessins — il est très doué.
Natacha est une petite fille qui ne se laisse pas marcher sur les pieds. Plusieurs fois, j'ai volé à son secours, et elle s'en est sortie toute seule. Elle mène par le bout du nez plusieurs petits mecs de son âge.
Maxence et ses parents se débrouillent admirablement en langage des signes, et le petit s'est fait un tas d'amis.
Ils ont fêté leur 11 ans, hier.
Mon fils entre à l'université.
Du côté de Matt, le gamin a été greffé, il a rejeté la greffe, et viendra bientôt parmi nous.
Matt l'y a longuement préparé, il est prêt.
Du côté d'Antonio, son gamin — le petit orphelin — s'est trouvé un « grand » à qui se confier, et qui l'aide à se tenir dans le droit chemin. Tout va pour le mieux.
Du côté d'Angéla, tout va bien aussi, puisque son gamin, celui qui était battu, a dénoncé son père, qui est soigné pour son comportement violent. Il rentrera bientôt à la maison, et la petite commence à lui pardonner, avec l'aide d'Angéla.
Tout ce calme nous permet de nous retrouver, tous les quatre.
On s'invente des univers aussi comiques que passionnants, on se fait des petits délires, j'adore ces moments que nous passons ensemble.
Quelquefois, je pense à mes amis perdus dans les tours. Je ne comprends pas pourquoi je ne les ai jamais revus, il faudra que j'aille demander à Morphéus.
Il se prépare à son départ.