
J'entre dans l'hôpital. Il y a beaucoup de monde qui s'agite autour de moi, tout le monde est pressé.
Je monte les étages et, au premier, une jeune infirmière est assise sur les marches. Elle a l'air abattue. Juste en face d'elle, un homme est penché, qui la regarde, les mains sur les genoux, le visage à hauteur du sien. C'est son ange.
J'entends ce qu'il pense : il lui dit qu'elle ne pouvait rien faire et que ce n'est pas sa faute.
Alors c'est ça ! Quand vous vous en voulez et que vous entendez cette petite voix rassurante qui vous souffle : « Ce n'était pas ta faute », ce sont eux. Morphéus devait sûrement être mon ange, je pense.
Je continue de monter et j'arrive à l'étage où ma grand-mère se meurt.
J'entre dans la pièce, nous ne sommes pas seuls. Dans le lit à côté du sien, une autre vieille femme regarde la télé, un clip, sans le son.
Je ne me souviens pas de son visage, mais je sais que c'est elle. Elle sent encore le chocolat. Je sais que je ne respire plus, mais je perçois cette odeur.
Je m'approche. J'entends le « bip bip » d'un appareil à côté de nous. Je me penche vers son oreille.
— Milly...
Elle ne répond pas. Elle est dans un coma profond.
— Grand-mère, c'est moi, John.
Je vois un de ses doigts bouger légèrement. En un souffle, je comprends qu'elle m'entend, elle a compris. Je réfléchis. Que dois-je lui dire ? Comment m'y prendre pour faire comprendre à ma propre grand-mère, une vieille dame que je ne connais plus, qu'elle peut mourir à présent ?
Tout est allé si vite, j'étais simplement au boulot, et puis...
Je comprends beaucoup de choses sur ma vie à présent.
— Grand-mère, je... Je t'aime, tu sais. Je ne sais pas pourquoi ils t'ont dit que je ne voulais plus te voir, c'était faux. Je t'adorais, on faisait plein de choses amusantes, ensemble. N'aie pas peur, grand-mère, tu vas simplement t'endormir...
Alors j'ai vu quelque chose de magnifique, quelque chose que je n'avais jamais imaginé. Je pensais qu'on mourait tous de la même façon, c'était faux.
Des milliers de lucioles — je ne sais pas comment appeler ça — des petites lumières, sont sorties d'un coin de la pièce. Elles ont virevolté autour de nous, puis se sont réunies autour d'elle.
J'ai vu son corps bouger. Non, pas son corps : son âme. Elle est sortie d'elle-même et m'a regardé.
Ensuite, elle s'est regardée. Je me suis dit qu'elle devait avoir aussi peur que moi quand ça m'est arrivé. J'ai pris sa main.

Quand nous avons commencé à monter, trois infirmières sont entrées dans la pièce. Elles l'ont secouée, lui ont fait un tas de choses, lui ont enfoncé des aiguilles, elles ont parlé entre elles en des termes que je ne comprenais pas.
Je me suis demandé pourquoi elles ne la laissaient pas partir, tout simplement. Elles ont dû se poser la même question, parce qu'elles n'ont pas insisté longtemps. Nous, nous continuions à monter.
Je ne l'avais pas vu, mais un mince filet argenté retenait Milly à son corps, comme un cordon ombilical. Il nous a suivis jusque très haut, nous sommes montés à travers les étages.
Un petit garçon accompagné d'un ange montait avec nous. Nous nous sommes séparés lorsqu'ils sont entrés dans une nébuleuse bleue.
J'ai énormément discuté avec ma grand-mère, nous avions beaucoup de temps à rattraper. Nous nous sommes dit beaucoup de choses.
Puis, Milly est allée discuter avec son « Morphéus », un asiatique. Et je suis retourné avec le mien, nous savions que nous allions nous revoir très vite.
— John, je trouve que tu t'en es très bien sorti.
— Merci.
— Déjà, au cours de ta vie, tu savais rassurer les gens.
— C'est vrai, je n'ai jamais compris pourquoi, mais déjà, au cours préparatoire, les autres enfants venaient se confier à moi.
— Je vais être franc, nous avons besoin de gens comme toi.
— C'est-à-dire ?
— Tu as vu certains anges, au cours de ton voyage astral, qui rassuraient, accompagnaient les vivants et les morts.
— Oui.
— Nous avons besoin d'anges. Les nouveaux venus ne sont pas très... Enfin tu sais, les gens, de nos jours, sont plus préoccupés par leurs petites affaires. Toi, tu as le don.
— Vous voulez dire... Je vais devenir un ange ?
— Seulement si tu le souhaites.
— Mais je... Je ne sais pas comment on fait, je ne sais pas comment ça se passe.
— Ne t'inquiète pas, tout te sera expliqué en temps voulu. Pour l'instant, tu dois prendre du temps pour penser à ce qui t'est arrivé, réfléchir à tout ça.
— D'accord, oui. Dites, comment vous vous appelez ?
— Je m'appelle Andrew, mais tu peux continuer à m'appeler Morphéus, j'aime assez.
En plus, il avait de l'humour.

Je me suis promené à travers des jardins magnifiques, des édifices que je n'avais jamais vus sur terre, plus grands et plus majestueux que le plus beau des palais égyptiens.
J'ai vu des gens habillés comme au siècle dernier, mais j'ai appris que ce n'était pas forcément de là qu'ils venaient. Dans cet endroit, on peut devenir ce que l'on veut.
Certains, quand ils arrivent, mènent ici une vie de milliardaires. Ils n'ont qu'à s'imaginer ce qu'ils désirent, et cela apparaît aussitôt. Mais il paraît que cela ne dure qu'un temps. Ensuite, ils s'aperçoivent que cela ne rime à rien.
Un homme s'est approché de moi, en flottant.
— John ?
Il était noir, très grand, très musclé. Je ne le connaissais pas.
— Oui ?
— John, c'est moi, Matt, de la troisième année, Elementary School of South Street.
Effectivement, cela me disait quelque chose. J'avais bien perdu un camarade à cette époque et dans cette école, mais pas un noir...
Mais je me suis souvenu que cela ne voulait rien dire. De son vivant, Matthew était un petit gringalet. C'était d'ailleurs cela qui l'avait tué : il n'avait pas survécu à une pneumonie. Nous avions 8 ans.

J'ai fait un bout de chemin avec Matt. Qu'est-ce qu'on a ri ! On avait beaucoup de souvenirs en commun.
Maintenant que je suis ici, il est certain que je ne conçois plus la mort de la même façon qu'auparavant. Depuis la nuit des temps, les hommes tentent comme ils peuvent d'y échapper. Même amoindris, même lorsqu'ils souffrent, ils préfèrent leur sort, plutôt que de mourir.
Dieu, qu'ils seraient bien, ici, tous ces souffrants, tous ces hommes qui ne vivent que via des machines et qui sont déjà morts.
Mais j'aperçois Morphéus, au loin. Il attend ma réponse. Je flotte vers lui.