
Je ne comprends pas. Je venais d'arriver au bureau, et je lisais mon courrier. Tout en haut de ma tour, je pouvais voir les hommes, petites fourmis besogneuses, courir, vaquer à leurs occupations.
Farah, ma collègue, s'est tournée vers la baie vitrée, elle avait une expression horrible sur le visage. Je me suis tourné et j'ai vu une chose blanche, énorme, foncer vers nous à pleine vitesse. J'ai entendu quelqu'un crier :
« Oh my God ! Jesus fucking Christ ! »
Puis, je n'ai plus rien compris. En un éclair, les vitres ont explosé, j'ai vu les jambes de quelqu'un passer devant moi à une vitesse fulgurante. J'avais mal à une joue et au bras gauche, c'était chaud, très chaud.
Tout est devenu noir, il y avait un épais nuage de poussière. Je me suis vu faire de la bicyclette, et mon père me tendait les bras. Je me suis vu partir pour mon premier jour d'école, ma malette sous le bras, contenant mon déjeuner.
Il y a eu tant d'images en un quart de seconde que je ne pourrais les dire toutes.
Ensuite, j'étais sous quelque chose de très lourd, j'entendais des voix mais je ne voyais rien. La phrase revenant le plus souvent était :
« Oh my God ! Does somebody hear me ? »
J'entendais mais je ne pouvais pas répondre. J'étais là, puis l'instant d'après je me voyais, sous les décombres, dans les ténèbres.
J'ai compris : un avion avait foncé dans la tour.
Je n'ai plus rien entendu qu'une sorte de sifflement. Puis, devant moi, une lueur s'est créée. C'était si beau que je n'ai pas compris que j'étais en train de mourir.
La découverte de l'au-delà
J'étais là, étendu. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne me suis pas reconnu tout de suite — peut-être à cause du sang sur mon visage ? Il me manquait un bras, ma poitrine était toute enfoncée sous un pilier. Au-dessus de moi, des hommes et des femmes couverts de poussière et de sang erraient comme des âmes perdues. Des pompiers et leurs chiens cherchaient ceux qui, comme moi, avaient dévalé les étages par le milieu.
J'ai avancé à travers la 31e sans toucher terre, des gens couraient partout. Un homme faisait du bouche-à-bouche à un autre, et j'ai pensé qu'il n'allait pas s'en sortir.
J'ai vu le bouiboui où je prenais ma collation de dix heures tous les jours. Le patron, Harry, un torchon à la main, regardait tout ça en passant sans arrêt sa main dans ses cheveux blancs. J'ai vu qu'il pensait à moi, à Farah et à Steven. Nous mangions tous les trois chez lui chaque jour de la semaine, nous étions amis.
Je n'avais plus mal, mais je voyais ma femme Janet ainsi que mon fils John Junior. Ils étaient devant la télé, horrifiés.
Comment pouvais-je voir tout cela ? Comment savais-je ? Je ne me suis posé la question que bien longtemps après.
L'ascension vers le ciel
Je me suis retrouvé plus haut que je ne l'avais jamais été, même quand j'allais voir Steven au dernier étage pour causer de ses nouvelles conquêtes. Je n'étais pas seul. Combien d'âmes étions-nous, blancs comme neige, fonçant droit vers le ciel, sans même regarder en bas ? Des centaines...
J'ai vu vers ma droite une nébuleuse rose, qui tournait sur elle-même. Une des âmes, une femme d'une trentaine d'années, s'est engouffrée dedans. C'était la sienne, c'était son chemin. Je ne connaissais pas cette femme, mais lorsque je l'ai vue disparaître dans son tunnel, j'ai ressenti un sentiment étrange, comme lorsqu'on voit quelqu'un qui vous est cher partir pour un long voyage — ici, le dernier.
Des centaines de nébuleuses sont apparues, chacun d'entre nous avait la sienne. Où était la mienne ? Les âmes se sont engouffrées dans leurs tunnels, mais moi je restais là, seul.
Au bout d'un moment, je me suis vraiment retrouvé tout seul dans le ciel, tellement haut que je me demandais si je n'allais pas finir par dépasser la couche d'ozone.
Je volais, toujours, et je commençais à avoir peur.
Puis, il y a eu un sol sous mes pieds. J'étais dans une pièce. Une pièce jaune et vide.
Devant moi, un petit point noir est devenu un homme. Cela m'a fait penser à la scène de Matrix, quand Néo se retrouve avec Morphéus dans une grotte et qu'il lui explique ce qu'est la matrice.
« Mais pourquoi je pense à ça maintenant ? » me demandais-je.
L'homme s'est retourné lentement. Il m'a détaillé de la tête aux pieds.
« Ha, John, c'est vous. »
Il me connaissait. Pire, il m'attendait.
« Je vous en prie, asseyez-vous. »
Le mystère de la grand-mère oubliée
« Où ça ? » lui demandai-je. Il n'y avait autour de moi qu'une vaste pièce sans fin.
« Sur ce siège », me répondit l'homme en me présentant de la main un siège à bascule que je n'avais pas vu, ou plutôt qui venait d'apparaître.
En regardant ce siège de plus près, je me suis aperçu que je le connaissais.
« C'est le siège à bascule qu'il y avait chez ma grand-mère », pensais-je en moi-même. « Je m'endormais dessus, devant la cheminée, sur ses genoux. »
Mais non, pensais-je, qu'est-ce que je raconte ? Je n'ai jamais connu ma grand-mère !
« Tu ne t'en souviens pas, voilà tout. »
« Quoi ? »
« Ta grand-mère, Milly. »
« Mais comment vous... Qu'est-ce que vous faites ? Qu'est-ce que c'est que cet endroit ? Pourquoi je ne suis pas entré dans un de ces tunnels, comme tous les autres ? »
Je commençais à m'énerver. Tout ce mystère, je venais de mourir, et même mort, on ne me laissait pas en paix.
« Je vous en prie, John, asseyez-vous. »
Je m'exécutai, plus pour me reposer que pour lui obéir. Une fois sur ce siège, des centaines d'images sont entrées en moi. Ça sentait le chocolat, non, la noisette. Bon dieu, ce que ça sentait bon ! Une scène attira mon attention : là, à quelques mètres de moi, se tenait une vieille femme. Elle avait sur ses genoux un petit bonhomme endormi, qui rêvait à un chien. Ils se balançaient, paisibles et calmes, enveloppés dans la chaleur du feu de cheminée.
Puis, j'étais dans un escalier, celui de la « maison bleue » où je vivais lorsque j'avais dix ou onze ans. Des « grands » se disputaient, ils hurlaient, et je ne comprenais pas.
C'était mon père et ma mère.
« Je t'ai déjà dit que je ne voulais plus, qu'il aille là-bas !! Tu ne te souviens pas tout ce que je t'ai raconté à propos de ma mère ? Tu veux qu'elle lui fasse les mêmes choses qu'à moi ? »
« Mais je te dis, je te jure qu'elle a changé. Ils s'aiment, tu ne peux pas comprendre ça ? »
« ... »
« Mark, c'est son petit-fils, après tout. »
Je suis revenu dans la pièce jaune, avec Morphéus — enfin, avec l'homme.
« C'était mon père et ma mère. Mon père ne voulait pas que je rende visite à sa mère, il disait qu'elle avait gâché son enfance. »
« Je le sais, John. C'est pour ça que vous êtes ici. »
« Je ne comprends pas... »
Une mission inattendue
Morphéus me présenta une icône. En la regardant de plus près, j'ai vu qu'il y avait des images, elles bougeaient, c'était comme un film. Une vieille femme, sous respirateur. Ma grand-mère. Elle souffrait.
« Ta grand-mère t'attend, elle souffre, tu sais, mais elle refuse de se laisser mourir. On lui a fait croire que tu ne voulais plus jamais la voir, que tu la détestais. »
« Mais j'avais dix ans ! Qui lui a dit ça ?? »
« John, il n'est plus temps de penser à cela. Va la voir, et ramène-la avec toi. »
« C'est... est-ce que, en quelque sorte, c'est ma... mission ? Quelque chose que je dois faire pour avoir accès au Paradis, ou un truc comme ça ? »
« Ce n'est pas si simple. Oublie un peu ces préjugés manichéens, du paradis et de l'enfer. Ne pense qu'à elle. »
Morphéus a disparu. Je suis encore dans le noir, mais je sais où je vais.
Tant de questions se bousculent en moi. Pourquoi m'a-t-on empêché de voir cette vieille dame que j'aimais tant ? Je ne me souvenais même pas de son visage...
Un immeuble se dresse devant moi, c'est l'hôpital. J'entre...
A suivre.