
Je suis Mort-né alors que je n'étais même pas né...
Je naquis, puis je mourus, sans avoir pu goûter à la vie. Depuis, j'en garde de profondes séquelles. Car au lieu d'être resté dans la mort, au lieu d'avoir été rationnel, au lieu d'avoir respecté ces conventions qui veulent que n'importe quel cœur humain qui s'arrête de battre ne recommence pas, eh bien au lieu de tout ça, je revins à la vie. Enfin, je revins à une vie étrange, sombre, tortueuse, sinusoïdale oserais-je dire.
La lumière du jour ne sera jamais la même pour vous que pour moi. Mon esprit emprunte des voies différentes des autres, ma psyché s'aventure dans des endroits encore vierges de l'abêtissement humain. De tout cela ressort un terrible paradoxe : suis-je faramineusement intelligent ou simplement aliéné ? Cette question reste pour moi un véritable mystère. Je ne suis pas comme vous, je le sais, je le sens, je le vis. Nous sommes différents et je ne vous parle pas d'un de ces récits de science-fiction, non...
Moi, je vous parle d'une réelle différence. Je pense que le fait d'avoir été fermé à la vie humaine m'a ouvert les portes d'une autre vie, encore plus étrange car j'en suis le pionnier. Mon corps est avec vous mais mon esprit hante une dimension parallèle. Je suis profondément désolé si vous ne me comprenez pas, mais ce n'est pas grave, j'ai l'habitude. Je découvre de nouveaux chemins tous les jours dans mon cortex.
Je ne parle pas avec les paons sur les toits, non, pas encore, mais cela pourrait arriver. Car il existe d'autres gens comme moi, j'en suis sûr. Peut-être même des gens pires que moi, des personnes tellement singulières que moi aussi elles me stupéfient. Peut-on avoir une âme plus tortueuse que la mienne ? Je ne sais pas.
En tout cas, pour me donner une impression de concret, pour avoir l'air d'être comme vous, peut-être pour me rassurer, je tente de me sculpter un corps musclé. Mais tout cela n'est peut-être qu'une illusion de plus. Peut-être un mort-vivant, peut-être le plus vivant des morts, je ne sais... En tout cas, je n'aurais pas pu écrire cet article, car je ne veux et ne peux m'avouer tout ça. Ce texte posthume est sorti de nulle part. Qui l'a écrit pour moi ? Je ne sais pas, mais c'est sûrement une de ces obscures lumières de plus sur le plus sombre des modes de pensée.
D'ailleurs, en y réfléchissant, ni vous ni moi ne savons si le fait que mon cerveau soit différent du vôtre est vraiment un fait marginal. Peut-être est-ce vous les marginaux... Et si l'humain avait droit à une nouvelle révolution post-néolithique ? Je veux dire par là qu'il se peut que je représente, avec velléité et ardeur au combat, une nouvelle race d'homme, plus adaptée à son époque, mieux préparée à affronter les dernières années de notre belle planète bleue.
Et si vous étiez une race en voie d'extinction ? Peut-être que le fait que je sois mort avant ma seconde naissance n'est qu'un symbole. Peut-être êtes-vous tous condamnés à mourir... pour revivre sous une nouvelle forme ? Plus sensée, utilisant de nouveaux hémisphères de son cortex, analysant les choses avec un œil nouveau, ce qui permettrait une amélioration de l'évolution.
Et si, en fait, je n'étais pas, par mon inflexible misanthropie involontaire, votre succession ? Rappelez-vous : l'homme de Néandertal, qui vivait en Europe il y a quelques années, a vu son frère l'Homo sapiens, qui venait d'Afrique, le remplacer... Peut-être le phénomène se reproduit-il ?
Le Néandertalien lambda a dû fuir devant la nouvelle forme de pensée, plus évoluée, de l'Homo sapiens. Considérons le fait que l'homme a subi des mutations génétiques énormes en finalement très peu de temps. Eh bien, il se peut que l'évolution se soit arrêtée à un moment donné, ou tout du moins qu'elle ait ralenti. Mais en 1984, je naquis, ou plutôt je mourus sous votre forme, pour devenir le nouvel être humain.
Cela vous semble invraisemblable ? Réfléchissez-y. Mais ne doutez pas que j'utilise certaines capacités que vous ne soupçonnez même pas. Je suis un être humain, comme tout le monde, physiquement, mais je suis sûrement le processus moderne de l'homme post sapiens-sapiens. L'individu qui deviendra la panacée universelle dans quelques temps, le temps de tout détruire, pour tout recommencer, en mieux bien sûr.