
Le moteur se coupe mais le chauffeur reste invisible. La jeune femme vient ouvrir ma portière et saluer l'homme assis à mes côtés, cet homme qui ressemble plus qu'étrangement à cette magnifique créature vêtue de rouge pour l'occasion.
La jeune femme se penche vers mon oreille et me demande quelques derniers conseils que je lui donne méthodiquement, puis je finis en la complimentant grandement sur son rayonnement et sa magnifique coiffure rousse. Elle me tend un briquet, allume ma cigarette, puis serre la main de mon voisin avant de m'embrasser et enfin de s'éloigner, sous une masse d'applaudissements de personnes que je ne peux distinguer, vers la porte qui vient d'apparaître quelques mètres plus loin.
Le moteur se fait entendre et la voiture démarre sans que je sente le moindre mouvement. Je me tourne alors vers mon voisin pour lui demander où nous allons maintenant, mais celui-ci n'est plus là. J'interpelle le chauffeur sans succès puis tente de distinguer le décor qui défile derrière les vitres quand tout s'arrête brutalement. La peur me crispe, je ferme les yeux puis les rouvre lorsque je distingue au loin un bruit de frottement.
Me voici dans un noir épais qui s'affine peu à peu. Le brouillard qui voilait mes yeux disparaît, je peux alors apercevoir une lueur jaunâtre passant sous la porte... de ma chambre. Le frottement se révèle être les pas du maître de maison qui, après avoir traversé le couloir en pantoufles, descend nonchalamment les escaliers de chêne.
J'entreprends de me redresser et de constater l'heure à laquelle je fus extirpée de mon sommeil : il est 8h12, voilà encore une longue journée qui s'annonce. Je sors de mes draps douillets et cherche mes chaussons. On peut entendre au loin le vrombissement des moteurs électriques du portail : quelqu'un vient donc de partir en voiture, d'où le bruit de moteur. Fort bien, voilà un mystère résolu. J'ouvre les volets de ma chambre et la lumière du soleil, depuis trop longtemps voilée à mon humble avis, s'y infiltre et lui donne un aspect de pièce trop peu vivante. J'ai besoin de boire quelque chose de frais, j'ai la bouche pâteuse, et ce vieux goût de cigarette devient insupportable. Cigarette ? Pourtant je ne fume pas et n'ai pu sortir hier soir, mon cavalier m'ayant lâchement abandonné. Cette soirée s'annonçait pourtant sublime, tout comme la robe encore accrochée à mon armoire. Enfin, cela n'explique en rien ce goût désagréable...
La descente des escaliers m'arrache une douleur à la cheville droite, sur laquelle je me penche une fois arrivée en bas de ses 28 marches tordues par l'âge. Rien ne me choque quant à la bonne forme de mon pied, la cheville légèrement enflée mais rien de bien grave. J'ai dû me la fouler hier soir en montant ces fichues marches en question. Je me suis couchée tellement tard que je ne me rappelle plus très bien de la manière dont j'ai atterri sous la couette. Je me redresse et m'avance vers la cuisine quand le calme flagrant de la maison m'angoisse soudainement : il n'y a personne dans la salle à manger, pourtant la table est dressée pour le petit-déjeuner. Prise de panique, je fais volte-face, traverse le hall à toute vitesse vers le bureau qui est la pièce où se trouve probablement...
La porte est ouverte, la lumière éteinte et personne à l'intérieur. Mais que se passe-t-il ici ? Après avoir fait le tour de toutes les pièces et avoir constaté le silence qui y règne, je me résigne à manger puis décide d'aller me détendre dans un bain.
C'est une fois le ventre plein, l'esprit ailleurs et les cheveux mouillés, que mon attention fut attirée par un bruit de voiture plutôt anodin. Ne prenant pas le temps de me sécher, je saute hors du bain, attrape mon peignoir au passage, dévale les escaliers et manque à trois reprises de tomber en glissant sur le carrelage froid du hall, mais j'arrive à temps pour ouvrir la porte avant que l'on y sonne. Je resserre mon peignoir, balance mes cheveux en arrière, prends un air aussi naturel que possible et tente d'ouvrir la porte qui reste bloquée et impassible face à mes menaces et mes injures. Une peur me prend soudain au ventre : une portière vient de se refermer. Me sentant vulnérable aux pieds de cette porte massive, je recule en réfléchissant au moyen de l'ouvrir lorsque mes yeux se posent sur le loquet verrouillé. Quelle idiote je peux faire... Et pourtant ! Comment ce loquet peut-il être fermé de l'intérieur alors qu'il n'y a plus personne ?
Prenant mon courage à deux mains, je pousse le loquet et ouvre grand la porte juste au moment où le chauffeur de l'auto mystérieuse ouvre à son tour la portière de sa passagère. Magnifique créature aux longues jambes, au teint clair et au regard flamboyant. Elle me sourit et s'avance vers moi, me tendant les bras. Elle est vêtue de rouge, coiffée de roux et chaussée de blanc. Une princesse bouleversante comme on n'en voit que dans les rêves...