
Une nuit sans étoile, un printemps sans soleil, un hiver sans Noël, un monde désert. Une flamme sans fumée, le regard aveuglé d'une jumelle, une pute vierge ; tout ça est loin d'être paradoxal, c'est tout ce qu'il y a de plus énervant, comme perdre son père.
Le mois de mai pour moi ne sera plus le même. Le chiffre 26 lui sera celui des reflets funestes de cette nuit agitée où je vis une étoile filante fendre le ciel en direction de l'ouest, une demi-heure après la tragédie.
Je n'y comprenais rien, assurément rien du tout, et pourtant la situation n'avait rien à envier aux équations de second degré qui me faisaient tant rougir. C'était clair : papa était parti et je ne le reverrais plus.
Les larmes me manquaient quand autour de moi des flots de détresse menaçaient de me noyer. Il fallait pleurer pour dire au monde venu nous assister combien il comptait pour nous, pleurer pour exprimer l'ineffable chagrin qui étouffait par sa tristesse notre belle famille... Au diable ceux qui étaient là pour voir comment je pleure. Quelle honte qu'ils n'aient pas constaté que j'assistais là à mon premier deuil et qu'avec un caractère non émotif, on a toujours du mal à saisir les rouages de la traduction spontanée de ses émotions.
Cependant, je regrette aujourd'hui de n'avoir pas assez pleuré ces jours-là, car il ne se passe plus un soir où, sur mon lit, je m'effondre en sanglots en parcourant son album photo. C'est vrai qu'il était pourtant si énergique et plein de vitalité ! Si son combat contre la Mort n'avait pas eu lieu à huis clos, l'arbitre de la rencontre lui, aurait certainement été corrompu. C'est d'ailleurs monnaie courante dans mon pays.
Le tourbillon des condoléances
La maison grouillait de monde les jours suivants. On aurait dit un supermarché de concombres desséchés où chaque client faisait valoir ses bonnes œuvres de charité. Des voisins peu recommandables en alerte s'y étaient rendus, des aristocrates attristés qui jouaient la carte du j'étais là moi aussi, et de courageux badauds soucieux d'identifier ce macchabée dont on parle tant et qui semble n'avoir vécu que pour le triomphe du Bien.
En somme, tous étaient là pour apporter du réconfort, mais certains se disaient plus habilités à le faire que d'autres. De vieilles dames, des pleureuses professionnelles comme celles de l'Égypte ancienne, étaient convaincues que l'expression de leur attachement au défunt était proportionnelle à l'ampleur des cris émis et à leur durée. Mon frère aîné me fit savoir qu'en se faisant distinguer, celles-ci tenaient à gagner notre sympathie avant que nos proches nous livrent toutes les malversations contenues dans leur dossier pourri. Il les appelait "Les vieilles aux larmes de croco".
Le poids des mots et le silence de la culpabilité
Les hommes d'Église eux aussi étaient prêts à nous soumettre à leur thérapie biblique. Je dois avouer qu'il y en a un qui m'a plu par son éloquence lors du requiem. En tout cas, il n'a fait que dire autrement ce qu'on s'attendait à ce qu'il dise : faire une poussièreuse autopsie du relativisme existentiel, question d'insinuer que la famille endeuillée n'y pouvait rien. Qu'est-ce qu'il en savait le beau gosse du Rosaire ! Le flot de condoléances reçues et leur cortège de "C'est ça la vie" n'ont fait qu'accroître ma culpabilité dans ce décès. Je suis presque certain que je pouvais faire quelque chose que le monde s'est arrangé à me laisser croire que je ne pouvais réaliser. Presqu'adulte à l'heure des événements, pourrais-je me reprocher, comme mon frère cadet, de n'avoir que quatre ans à l'heure des faits ?
Qui était Djyo Boniface ?
C'est de la mémoire d'un savant dont je vous parle. Celle d'un homme dont les exploits et les recherches sont restés secrets à cause d'une sombre arnaque politique qui ne dit pas son nom. Spécialisé en linguistique appliquée, sa passion pour les langues lui avait poussé à devenir l'un des hommes les plus bilingues de son temps, maniant à sa guise l'anglais et le français. Romancier prolixe dont les publications tardent à paraître, il était, aux dires de ses collègues, l'exemple du pédagogue accompli. Initié à l'arabe dont il disposait d'un Certificat d'Étude, il s'était adonné pendant plusieurs années à l'apprentissage de l'Espagnol et de l'Italien.
Seuls ses proches savaient de lui qu'il était un chiromancien et un morpho-psychologue attitré. Où l'avaient-ils appris ? J'en sais rien. Ce que je sais au contraire, c'est que par calculs, il est sans doute le seul homme sur la planète à avoir deviné à l'heure des faits que le mariage du Prince Charles d'Angleterre, il y a plusieurs décennies, serait un contrat de dix ans !
Il y a six ans de cela, le sage s'en est allé. Qu'il repose en paix.