
Je suis née en mars, ce mois qui suit l'hiver et précède le printemps, une période où le soleil refait son apparition, où les arbres renaissent et où les fleurs bourgeonnent. C'est un mois où la menace d'orage est constante, mais où la pluie et le beau temps forment une symbiose parfaitement organisée. C'est aussi un mois de conflits perpétuels, où les opposés s'attirent plus fortement que d'habitude—un mois souvent oublié, rarement considéré comme important ou primordial. Pourtant, c'est durant cette courte période que l'on constate les variations climatiques les plus impressionnantes. C'est l'un des rares mois où l'on peut passer du grondement du tonnerre à l'éclaircie et la chaleur d'un jour d'été. C'est un mois d'autant plus passionnant qu'on peut y observer, par sa fenêtre, un somptueux arc-en-ciel—une beauté naturelle qui, même si scientifiquement explicable, reste mystique voire irréelle. Mais derrière cette instabilité se dissimule souvent une grande fragilité. Tout comme le mois qui m'a vue naître, je demeure d'humeur changeante, née l'esprit et le corps fragile. Pour comprendre où je veux en venir, je vais vous raconter mon histoire.
L'innocence de l'enfance : le commencement
Tout petit déjà, je demeurais souriante, amicale et confiante, quelle que soit la personne se trouvant devant moi. Mon sourire cachait en réalité une grande sensibilité et une grande empathie. Malgré le bonheur et l'allégresse qui m'entouraient, je ne pouvais m'empêcher de culpabiliser. Il m'arrivait de ressentir la peine d'autrui comme si c'était la mienne. J'ignorais alors que j'aurais mes propres tourmentes à supporter.
Chaque fois que je perdis l'un d'entre eux, une partie de moi se morcela et se fragilisa. Cependant, je trouvais la force de continuer sans trop souffrir, en m'épanouissant auprès de mon amour. Jusqu'au jour où, inévitablement, elle partit aussi. La goutte d'eau qui fit déborder l'océan de mes angoisses. Je sombrai, ayant l'impression de perdre tous mes repères, tout ce qui maintenait mon monde uni et stable. Les cauchemars reprirent de plus belle et j'étais à bout de force. Je ne savais plus quoi faire, et j'avais une sensation d'isolement comme si personne ne pouvait me comprendre, comme si personne n'aurait une épaule assez solide sur laquelle m'appuyer.
L'écriture comme refuge : une libération éphémère
Un soir, pendant l'orage, j'observai le ciel, admirant le fracas des éclairs, le frémissement des feuilles, les gouttes de pluie qui tombaient sur ma fenêtre et l'intensité des ténèbres qui recouvraient cette nuit merveilleuse. Je pris un stylo, m'empressai de prendre une feuille de l'imprimante et commençai à écrire. Au début, c'était conscient, mais au fur et à mesure que le texte devenait intense, je perdais la notion du temps et de la réalité. Bientôt, ma main se mit à écrire sans que mon cerveau et ma conscience ne lui en donnent l'ordre.
Dès que je m'aperçus de la chose, je me figeai et relus les pages que je venais d'écrire. Alors, je ressentis en ces pages un flot d'émotions qui calma la douleur, pourtant persistante. Très vite, je devins accro. J'avais besoin de soulager mon cœur et de libérer mon âme des fardeaux qui l'accablaient. Soudain, je pris conscience que j'en voulais toujours plus.
Le néant : quand l'obscurité envahit l'âme
C'est à ce moment précis que je sentis le vide monter et grandir en moi. Tandis que je m'efforçais de l'arrêter, il prit le contrôle. Je demeurais impuissante au naufrage de mon âme. J'étais désormais incapable de ressentir la moindre émotion. Quelle que soit la volonté que j'appliquais, mon cœur demeurait vide. Toutes les choses qui autrefois m'auraient hantée des jours durant avaient cessé d'exister. Le seul moyen pour moi de ressentir quoi que ce soit était d'écrire, lire et encore écrire.
Mais au fur et à mesure que le stylo s'écrasait sur le papier blanc, je me rendis compte d'une terrible fatalité : la feuille demeurait de plus en plus vide elle aussi. Tout comme j'avais perdu tout sentiment, je perdais alors toute inspiration, toute imagination. Tout ce qui faisait de moi un être humain.
Je regardai alors les reportages de guerre, la famine, la pauvreté, la sécheresse, mais surtout l'avidité de l'homme. Plus je constatais cette noirceur et plus elle s'emparait de mon être. Le vide, petit à petit, se laissa combler par des ténèbres immuables. Je compris alors toute la cupidité humaine et, plus encore, j'y prenais goût.
C'est alors qu'une période sinistre fit son apparition. Durant des mois entiers, je me nourrissais de la souffrance et du malheur d'autrui pour rassasier mon appétit féroce. Et tandis que mon âme quittait mon corps, une autre entité en prit la place. Cette noirceur qui avait soif de pouvoir et de souffrance. Chaque fois qu'elle apercevait destruction et ravage, elle fut à l'apogée de sa puissance.
Peu à peu, je perdis pied avec la réalité et ma conscience s'embourba dans un chaos infini. Tout comme avant, je cherchais réconfort et sensibilité dans l'écriture ; je cherchais désormais chaos et horreur. Mes textes devenaient de plus en plus sombres, mes cauchemars mes alliés éternels et mes seuls proches. Chaque mendiant que je croisais renforçait mon sentiment de supériorité. Chaque reportage sur les conflits, les révoltes, les catastrophes naturelles et nucléaires renforçait en moi le désir d'une apocalypse et de l'observer. Plus je prenais goût à la haine, plus elle devenait ma seule amante. Ma conscience était désormais prisonnière de la partie la plus sombre et la plus inconsciente de mon esprit, une partie qui jadis demeurait cachée et ne se montrait que dans mes rêves les plus abjects.
Une étincelle de lumière : le voyage au cœur de l'humanité
Cependant, un jour, je vis sur le visage d'une personne la souffrance à l'état brut. Sans que je m'en rende compte, celle-ci m'avait touchée profondément, si profondément qu'elle ne me hanta que dans mes rêves. Soudain, mes cauchemars étaient devenus le reflet de ma personnalité la plus humaine. Dans chacun d'entre eux, je pouvais ressentir la souffrance du monde et y compatir. Je pouvais aussi, durant mon sommeil, ressentir l'amour, l'amitié et la tristesse. Et c'est dans ces mêmes rêves que commença mon voyage au cœur de l'humanité.
Mes rêves commençaient tous de la même façon. Les dernières lueurs du crépuscule éclairaient la Terre et se reflétaient sur la surface aqueuse de l'océan. J'observais ce spectacle plein d'émotion avant d'être transportée ailleurs.
La forêt : entre paradis et apocalypse
La première fois, ce fut au milieu d'une forêt. Le rêve était si intense que je pouvais sentir la brise sur ma peau, l'herbe sous mes pieds et le doux parfum des fleurs. J'observai le calme et la sérénité de l'endroit et son aspect enchanteur. Je me tenais debout dans ce petit paradis, l'air frais et pur. Rien ne semblait déranger le dur labeur de Dame Nature. Les plantes s'épanouissaient toujours plus. Mon cœur ressentit alors un trouble profond. Il était face au plus merveilleux spectacle du monde et, alors qu'il était sur le point d'entrer en symbiose avec cet espace magnifique, une ombre fit son apparition dans la forêt.
Sur son passage, les plantes fanaient, l'air devenait irrespirable. J'aperçus certains animaux suffoquant dans ce nuage mortel. Un spectacle macabre, ignoble, mais pourtant une partie de moi le trouva agréable. Soudain, la nappe obscure recouvra toute la forêt. On ne pouvait plus rien distinguer. Le néant total. L'enfer venait de s'abattre sur ce paradis.
Ma chambre : prison de l'âme
Lorsqu'enfin le brouillard se dissipa, la forêt avait disparu. Elle fut remplacée par d'immenses buildings et des usines qui crachaient sans cesse une fumée noire. Je me retrouvai dans l'un de ces bâtiments, pourtant je ne semblais pas avoir bougé de ma place initiale. Étrangement, ce fut ma chambre qui remplaça ce décor bucolique.
Je me tenais debout face à ce même bureau qui autrefois était ma source d'inspiration, mon Eldorado, mais désormais il rimait plus avec bourreau. J'observai tous les aspects de ma chambre. Mon placard en bois qui, lorsque j'étais enfant, me donnait l'impression d'être dans une forteresse, me rendait désormais esclave de ces murs infernaux. J'observai mon lit, autrefois théâtre de mes plus folles imaginations. Je me souvenais qu'avant de me coucher, j'avais l'impression d'être dans un petit bateau au milieu de l'océan, entouré de prédateurs. Sans jamais que la moindre crainte n'assombrisse mon cœur car, tant que je demeurais sur mon navire, je demeurais à l'abri de ces terribles créatures. Désormais, je suis mon propre prédateur et il n'y a aucune échappatoire.
Enfin, la fenêtre qui me donnait une vue sur le monde, maintenant je la vois plus comme les portes d'une prison qui m'interdit l'accès au bonheur. C'est alors qu'un millier de questions surgirent dans mon esprit. Qui suis-je ? Qu'ai-je réellement accompli jusqu'à présent ? Qu'est-ce que je pourrais bien accomplir à l'avenir ? Et enfin, comment ai-je perdu la flamme qui brûlait si ardemment au fond de moi ?
Tous ces rêves me maintenaient humaine, peu importe la souffrance que j'endurais durant ces voyages incessants.
La compassion : essence de notre humanité
Tout ce qu'il faut retenir, c'est que j'ai dû traverser les ténèbres et le chaos pour enfin comprendre ce qui différencie l'homme des monstres et des despotes : la compassion et l'unicité que porte chaque individu au fond de son être. Tant que l'être humain portera ces joyaux, je garderai espoir en l'avenir.