
Il était une fois (de plus), il n'y a pas si longtemps — je dirais même que cela pourrait se dérouler en ce moment même — un pays merveilleux dans lequel vivaient une multitude de petits êtres dont l'imagination fabuleuse les amenait à penser que tout allait pour le mieux. Ce monde n'était pas à l'abri des dangers alentours, ni des invasions des autres pays bien moins merveilleux qui l'entouraient. Mais dans les têtes pleines de rêves de ces petits êtres, toutes ces menaces n'étaient qu'illusoires et la vie continuait son doux chemin, tel un magnifique ruisseau dans lequel les petits poissons nageaient joyeusement sans avoir à se soucier des pourtant multiples prédateurs qui le peuplaient.
Pour partager leurs biens, ces petits êtres avaient inventé une monnaie qu'ils appelaient RohR. Dans ce pays, les petits êtres ne vivaient pas tous de la même façon : il y avait des clans définis en fonction du nombre de RohR qu'ils possédaient.
Les clans sociaux d'un monde apparemment parfait
D'un côté, on trouvait les clans du haut :
- les Truhanhts
- les Harysthok
- les Bohboh
- les Vihypi
De l'autre, les clans du bas :
- les Zouvriyé
- les Mosdehst
- les Pofres
- les Miçérheu
- les Zohttr
Chacun avait pour particularité de contrôler tous les clans situés en dessous du sien. Les Truhanhts, quant à eux, devaient aussi et surtout protéger le pays de tous les dangers extérieurs et intérieurs. C'est ainsi que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Miku et sa rencontre avec Sett le Zohttr
Miku était un de ces petits êtres à la fantaisie paroxystique. Il était âgé de 9 printemps et appartenait au clan des Mosdehst. Il était protégé, aimé, choyé, cajolé, câliné, dorloté, bichonné... Bref, il n'avait aucune raison de se plaindre.
Pourtant, un jour où le soleil radieux illuminait le pays, il décida de partir flâner dans une magnifique prairie située non loin de là où il habitait (dans ce pays, le type de maison dans lequel il vivait se nommait hachelehm). Sur son parcours, il croisa un autre petit être dont l'âge ne devait pas être bien éloigné du sien. Il engagea la discussion :
— Bonjour, que fais-tu ici ?
— Pourquoi ? Voudrais-tu que je parte ? répondit aussitôt l'autre petit être, sur la défensive.
— Pourquoi réagis-tu comme ça ? Je voulais juste discuter avec toi !
— Je suis désolé mais je n'ai pas l'habitude qu'un des clans du haut vienne discuter avec moi.
— Un clan du haut ? demanda Miku avec toute la perplexité du monde dans son ton.
— Eh bien oui, à entendre ta façon de parler, tu dois être au moins un Vihypi, donc tu fais partie des clans du haut tout comme les Bohboh, les Harysthok et surtout les Truhanhts. Moi je suis un Zohttr, je suis le plus bas des clans du bas !
— Mais qu'est-ce que ça veut dire « les clans du haut ou du bas » ? demanda Miku toujours plus perplexe. Et puis d'abord, je suis un Mosdehst !
— Donc tu es du bas toi aussi. Les clans du haut exploitent ceux du bas pour assurer leur place en haut, pour grimper les échelons. Tout est fait pour que chaque personne de chaque clan veuille passer au clan supérieur car plus tu fais partie d'un clan puissant, plus tu as de pouvoirs et plus tu as de RohR. Ce sont les Truhanhts qui décident de tout : de ce que tu manges, de ce que tu bois, de ce que tu dois faire, dire ou même penser, tout ça dans le seul but de nous contrôler pour asseoir leur pouvoir.
— Comment t'appelles-tu ?
— Settaharik, tu peux m'appeler Sett.
Le conditionnement invisible des classes sociales
— Je ne comprends pas, Sett, si c'était ainsi nous nous en serions rendu compte. Je suis d'un clan du bas à t'entendre, et pourtant je n'ai pas pour ambition de faire partie d'un clan du haut, je ne savais même pas qu'il y avait une différence entre eux et moi. Mes parents m'ont toujours dit qu'il fallait se satisfaire de ce que nous avions et n'envier personne. Ils me disent aussi, et je les crois, que les Truhanhts assurent notre sécurité et que sans eux il n'y aurait pas de travail et que je ne pourrais pas aller à l'école. D'ailleurs à l'école, ma montreuse (ha oui, dans ce pays les maîtres d'école se font appeler montreurs) nous dit que les Truhanhts sont très utiles et que ce sont des exemples à suivre, que sans eux les RohR ne seraient pas bien répartis, qu'il n'y aurait pas assez de hachelehm et de nourriture pour tout le monde.
— Mais moi je vis ici même, je n'ai pas de hachelehm, je ne mange qu'un jour sur deux lorsque j'ai de la chance et je n'ai pas un seul RohR. Pour l'instant, toi, ce sont tes parents qui s'occupent de toi, tu n'as pas besoin de RohR mais que veux-tu faire plus tard ?
— Je veux avoir plein de magasins de bonbons !
— Pourquoi ?
— Bah parce que j'aime les bonbons !
— Oui mais pourquoi pleins de magasins, un seul suffirait non ?
— Si mais...
— Mais ça ne rapporterait pas assez de RohR. « C'est pas assez », tout court. Tu ne sais pas pourquoi mais il t'en faut plus comme tous les êtres de notre pays. Il t'en faut plus et c'est sur ça que jouent les Truhanhts par le biais de l'école, de la télé et de tout ce qui t'entoure. Tu es conditionné sans même t'en rendre compte, tu es comme tous les autres, tu fais partie de la masse. On te montre un monde merveilleux dans lequel Ils te paraissent indispensables. Tu es persuadé, comme tous les autres, que tu as besoin d'eux, qu'ils sont essentiels, que sans eux la vie serait dangereuse. Mais pourquoi serait-elle dangereuse, la vie sans eux ?
— Bah parce qu'ils nous protègent des dangers et...
— Quels dangers ?
— Je ne sais pas... les dangers extérieurs et intérieurs.
— Ça ne veut rien dire, ça. C'est quoi les dangers internes et externes ? Qui te veut du mal ? Pourquoi te veulent-ils du mal ? T'AS PEUR DE QUOI ?
— MAIS JE SAIS PAS !!! Je ne me suis jamais posé la question !
— Eh bien il est temps que tu te poses ces questions. Tu as peur de ce qui se passerait si les Truhanhts n'étaient pas là, comme tout le monde, sans même te demander pourquoi. Mais t'es-tu demandé une seule fois dans ta courte vie ce qui se serait passé si...
À ce moment-là, la maman de Miku arrive, s'inquiétant du départ de son fils :
— Miku, que fais-tu là ? Je t'interdis de parler aux Zohttr, tu rentres avec moi !
— Mais...
— Il n'y a pas de mais, tu viens !
Miku suit sa mère sans même avoir le temps de dire au revoir à Sett...
Les questions troublantes de Miku sur la société
Arrivé chez eux, Miku demande à ses parents pourquoi ils font partie du clan des Mosdehst, ce que ça veut dire. Ses parents lui répondent que c'est parce qu'ils travaillent mais ne gagnent pas assez d'argent pour faire partie d'un clan du dessus. Alors il demande pourquoi ils ne gagnent-ils pas autant que ceux d'au-dessus.
— Eh bien parce que notre travail n'est pas aussi important que les leurs...
— Mais maman, tu es infirmière, c'est important, tu aides les gens à vivre ! Pourquoi les footballeurs sont du clan des Vihypi et pas toi ?
— Je ne sais pas Miku, tu poses beaucoup de questions aujourd'hui...
— Papa, tu es pompier, tu sauves des vies tous les jours, tu sauves même des Truhanhts et plein de gens des clans du haut ! Pourquoi on est des Mosdehst alors ?
— Qui t'a parlé des clans du haut ? C'est comme ça, c'est tout, ce n'est pas moi qui décide de l'importance des métiers, il faut se satisfaire de ce qu'on a !
— Mais c'est pas normal !
— L'utilité d'un travail est relative. Tu sais ce que ça veut dire « relatif » ?
— Oui, ça veut dire que ça dépend des Truhanhts, c'est eux qui décident de l'importance d'un travail !
— Mais non, ça veut juste dire que selon les gens, les critères d'importance ne sont pas les mêmes.
— Alors on se base sur quoi pour dire qu'un travail est important ou pas, si c'est relatif ?
— Je crois qu'il est l'heure d'aller te coucher, on en reparlera plus tard. Va te brosser les dents et au dodo.
Miku embrasse ses parents, va se brosser les dents, part dans sa chambre et s'endort après avoir réfléchi au sens de la relativité. Le train du rêve passa, comme chaque soir, le prendre et l'emmena dans un pays imaginaire.
Miku devient Mickey : miroir de la réalité française
Le voilà dans un pays bien moins magique que le sien, peuplé d'hommes s'appelant Français. Ce pays ressemble au sien alors il sort de sa chambre et fonce dehors. Tout est plus terne, il s'appelle Mickey et plus Miku. Il est perdu et se dit que peut-être Sett sera quand même là et pourra l'éclairer sur ce monde comme il l'a éclairé la veille sur son propre monde.
Il s'éloigne de son HLM (car dans ce monde, là où il habitait s'appelle un HLM) et part vers le terrain vague qui dans sa réalité était une magnifique prairie. Là, au même endroit, il croise Sett et engage la discussion :
— Salut, je suis content que tu sois là !
— T'es qui toi ?
— Je suis Mickey.
— Je ne te connais pas, dégage !
— Mais j'ai des questions à te poser, explique-moi ce monde !
— Toi tu veux que je t'explique ce monde ?? Tu vas tomber de haut mon gars...
— Dis-moi, raconte-moi pourquoi toi tu es là ? C'est quoi la relativité ? On a le même âge, pourquoi sommes-nous différents ?
Le témoignage bouleversant de Sett sur la pauvreté
— Pourquoi ?!! Mais parce que tu as des parents, pas moi ! Parce que tu as de l'argent, pas moi ! Parce que tu es un pion, pas moi ! Lorsque ma mère m'a mise au monde, elle en est morte. Mon père a considéré que je l'avais tuée et quand j'ai eu 7 ans, il m'a jeté dehors, me laissant pour mort. C'était pas loin de la réalité mais j'ai vite appris à me débrouiller par moi-même. Je n'ai jamais été à l'école et je ne veux pas y aller, je n'irai jamais au collège, jamais au lycée et je n'aurai jamais mon bac. Je sais pêcher, chasser, cultiver, je sais subvenir à mes besoins et s'il le fallait je pourrais entretenir une famille, tout ça sans argent. Ce qui veut dire que je ne rapporte rien à la société, alors on m'empêche de chasser, de pêcher, de planter. Si je n'ai pas d'argent je ne suis pas censé survivre, sinon les gens arrêteraient de vouloir de l'argent pour manger et ne travailleraient plus, ils cultiveraient, chasseraient, pêcheraient.
— As-tu déjà remarqué que la chasse et la pêche sont considérées comme des sports ? Il faut payer pour avoir le plaisir de les pratiquer... Moi je ne prends aucun plaisir à tuer un être vivant, je ne le fais que lorsque je n'ai rien d'autre à manger, par nécessité. Aucun chasseur de ce pays ne peut prétendre chasser par besoin : connaissant le prix d'un permis de chasse, ceux qui peuvent se le payer ont de quoi se payer à manger.
— Si je vivais dans une tribu africaine je serais considéré pour ce que je sais faire, je pourrais fonder une famille et serais respecté, honoré, apprécié, estimé au même titre que les autres. Ici je suis méprisé, discrédité, calomnié, je fais pitié, et je n'ai que 10 ans... Voilà la réponse à ta question ! La relativité, c'est juste ça ! Et il faut que tu saches que...
À ce moment-là, la maman de Mickey arrive, s'inquiétant du départ de son fils :
— Mickey, que fais-tu là ? Je t'interdis de parler aux clochards, tu rentres avec moi !
— Mais...
— Il n'y a pas de mais, tu viens !
Mickey suit sa mère sans même avoir le temps de dire au revoir au petit garçon...
La relativité du meurtre et de la chasse
Arrivé chez eux, Mickey demande à ses parents pourquoi ici le meurtre est considéré comme un sport. Ses parents, choqués, lui répondent que le meurtre n'est pas un sport, qu'il est puni par la loi. Alors Mickey demande si tuer un animal c'est considéré comme un meurtre. Ses parents, qui comprennent le sens de sa première question, lui expliquent qu'un meurtre c'est l'action de tuer volontairement un autre être humain, pas un animal, ce qui n'a pas l'air de satisfaire Mickey.
— Mais quand on tue un animal, on appelle ça comment ?
— Je ne sais pas, il n'y a pas de mot pour le dire je crois, c'est de la chasse.
— Et c'est autorisé ?
— Oui, si tu as un permis de chasse.
— Et il y a des permis de meurtre ?
— Bien sûr que non ! Qu'est-ce que c'est que cette question ?
— Pourquoi on a le droit de tuer les animaux et pas les humains ? Ce sont des êtres vivants comme nous, non ?
— C'est ce qu'on appelle la relativité, Mickey. Tu sais ce que ça veut dire ?
— Oui, c'est quand maman appelle clochard un enfant que d'autres appelleraient malchanceux, débrouillard ou p'tit génie. C'est quand on considère inférieur à nous quelqu'un qui se considère peut-être supérieur à nous... Et vice versa.
— Bon, je crois qu'il est l'heure d'aller te coucher, on en reparlera plus tard. Va te brosser les dents et au dodo.
Mickey embrasse ses parents, va se brosser les dents, part dans sa chambre et s'endort après avoir réfléchi au sens de la relativité. Le train du rêve passa, comme chaque soir, le prendre et l'emmena dans un pays imaginaire. Un pays merveilleux dans lequel vivaient une multitude de petits êtres dont l'imagination fabuleuse les amenait à penser que tout allait pour le mieux...
Conclusion : une illusion collective
Aujourd'hui, il a 21 ans et ne sait toujours pas s'il est Miku rêvant qu'il est Mickey ou s'il est Mickey rêvant qu'il est Miku. Tout ce dont il est sûr, c'est que quel que soit le pays, le sens de la relativité collective n'est ni plus ni moins qu'une illusion collective.