
Quand notre chat Kouro capture un poisson ou un oiseau, nous le poursuivons, mon petit frère et moi, pour lui voler sa proie. Nous en venons même à chasser les sauterelles pour les griller en brochettes et les manger avec plaisir. Nous passons l'essentiel de notre temps à chercher le moyen de remplir nos estomacs.
En 1945, la famine s'aggrave encore. Des abcès nous viennent aux jambes, dus à la malnutrition. Nous pleurons de faim et de douleur. Nous ne trouvons absolument rien pour nous soigner. Notre père nous emmène au bord de la mer qui est assez proche. On dit que l'eau de mer guérit les abcès. Évidemment, il n'en est rien. Notre mère nous pique avec des aiguilles pour extraire le pus. La douleur devient insupportable.
Un jour, mon frère aîné est mobilisé pour travailler dans une usine de la marine. Un autre de mes frères part dans un temple à la campagne, car on évacue tous les écoliers. Il voudrait ne pas quitter la famille mais moi, je l'envie car on mange mieux à la campagne et l'on y est mieux protégé de la guerre ! Malheureusement, je suis trop jeune pour partir. Je dois rester à la maison avec mon petit frère Susumu et ma sœur Eiko, douze ans, de santé fragile. Bien vite, mon frère nous écrit pour nous raconter son calvaire dans le temple. Le premier jour, il a reçu un repas correct... un seul... et ce fut le dernier. Très vite, la famine a repris ses droits. Les enfants pleurent la nuit, certains s'évadent. Mon frère semble si malheureux que mes parents se demandent s'ils ne devraient pas le récupérer. De toute façon, chaque jour ajoute au malheur de la guerre. L'engrenage martial broie tout et il est bien difficile de s'y soustraire...
Un jour, maman nous annonce qu'elle attend un nouveau bébé pour le mois d'août. Dès lors, nous ne cessons de nous demander si ce sera une fille ou un garçon. Plus la naissance approche, plus le ventre de maman s'arrondit et plus nous parlons du bébé. Cette joie devant la vie triomphante nous fait quasiment oublier nos malheurs.
Pourtant, les alertes aériennes se multiplient. Les forteresses volantes américaines, les fameux B29, bombardent le Japon du nord au sud. Les villes principales comme Tokyo, Osaka, Fukuoka sont en grande partie rasées. Les maisons, alors construites pour l'essentiel en bois (et un peu de papier) brûlent comme des torches. Tous les civils sont mobilisés pour la lutte contre les incendies. Des programmes de prévention planifient la destruction systématique de maisons pour créer des zones coupe-feu et ainsi freiner la propagation du sinistre. À la moindre alerte, des chaînes humaines se forment pour acheminer l'eau avec des seaux.
Les gens parlent maintenant ouvertement de défaite. Le gouvernement intensifie la propagande et la mobilisation de tous dans les entraînements de défense. Grands et petits sont armés avec des lances de bambou...
Notre père sourit tristement.
« Ces lances de bambou sont dérisoires, gronde-t-il avec son bon sens habituel. Les gens croient pouvoir combattre les mitrailleuses américaines avec ces bâtons ! nous serons tous tués. »
Maintenant, les B29 survolent souvent Hiroshima mais n'attaquent jamais. Ils détruisent les villes proches comme Kure, Iwakuni et d'autres, mais Hiroshima reste intacte. Tout le monde se demande pourquoi. Les rumeurs les plus étranges circulent. Personne ne pouvait imaginer ce que seraient nos lendemains.
Le matin du 6 août 1945

« C'est rare le matin », remarque mon père.
Toujours inquiète, ma mère nous pousse vers l'abri du quartier. Nous apercevons quelques avions. « Sans doute des avions de reconnaissance », nous disons-nous avec mon frère... Et nous admirons ce petit nuage métallique blanc scintillant sur le fond bleu du ciel. Les quatre cent mille habitants d'Hiroshima s'activent maintenant dans les quartiers. L'alerte les dérange à peine. Encore une fois, les grands vols de B29, en formations vrombissantes, interminables, et si redoutés, n'arrivent pas. Les tramways reprennent leur sarabande.
À cette époque-là, les écoliers n'avaient pas de vacances. J'ai donc pris mon cartable, salué ma mère qui étendait du linge sur la terrasse du premier étage et mon père qui travaillait au rez-de-chaussée. Eiko m'a conseillé de partir devant car elle serait en retard. Mon petit frère Susumu m'a demandé de rentrer le plus tôt possible pour aller jouer à la rivière. Il avait découvert un bateau extraordinaire...
Je pars donc en classe avec les copains du quartier. L'école primaire se trouve à huit cents mètres de la maison, pas plus. Je m'apprête à franchir le portail quand la mère d'un ami m'appelle. Je m'approche d'elle, à côté d'un mur épais. En lui parlant, je regarde le ciel... Un B29 survole le centre de la ville...

— C'est bizarre, je n'ai pas entendu l'alerte... »
Soudain, comme la foudre, un éclair gigantesque envahit le ciel. Une boule géante fulgurante, rouge, blanche... Incandescence absolue... Je perds connaissance. Enola Gay, le bombardier maudit, vient de lâcher furtivement sa bombe atomique...
L'enfer sur terre

« Mon Dieu ! » J'aperçois la mère de mon copain renversée sur le dos, son corps est totalement carbonisé, ses cheveux en brûlant ont frisé, des lambeaux de vêtements entortillés autour de son cou et de sa taille flottent comme des algues dans l'eau. Au milieu de son visage calciné, ses yeux blancs semblent me regarder avec effroi et colère. Sans rien comprendre à ce qui vient de se passer, je marche jusqu'au milieu du boulevard. Je ne retrouve plus rien du paysage familier. Le bouleversement dépasse mon imagination. Hébété, je contemple une espèce de toile d'araignée : enchevêtrement de fils électriques et de poteaux jetés au sol, massacrés. Les gros fils du téléphone entourent un pylône, pareils à des serpents grillés. Toutes les maisons, écrasées comme par un coup de fouet monstrueux, véritable dragon venu du ciel, ondulent comme des vagues, au bord du boulevard.
Le ciel se remplit d'une fumée grise. On dirait des gouttes d'encre de Chine se diluant à la surface de l'eau. De gros oiseaux tournoient en désordre. Je réalise vite que ce sont des morceaux de bois et de tôle qui retombent. Parmi les maisons détruites, des flammes rouge vif jaillissent ici et là. L'incendie se répand, file d'une poutre à l'autre, avec une allure élastique et implacable de reptile à cent têtes.
Les victimes et les blessures

Soudain, une femme aux cheveux poussiéreux et défaits retient mon attention. Ses seins étrangement bleus émergent de vêtements déchirés. Je suis stupéfait. Je comprendrai plus tard que cette couleur épouvantable avait pour origine le verre qui avait pénétré sous la peau. Ces femmes perdent beaucoup de sang en marchant. À chacun de leurs pas, j'entends le verre tinter.
La procession des fantômes


À nouveau sur le boulevard du tramway, j'aperçois des formes humaines. Elles bougent. Une véritable procession de fantômes avance sans but ni raison. Tous sont nus, la peau en lambeaux lacérée par le verre. De chaque blessure suinte un sang grisâtre, desséché, cuit ! Quelques-uns avancent tels des animaux en tenant leur ventre d'où sortent leurs intestins, d'autres ont un œil à demi arraché. Le globe blanchâtre pend sur la joue. Un à un, ils s'écroulent. J'en découvre d'autres accrochés aux arbres, transpercés par des branches cassées, pareils à des grenouilles ou des petits poissons capturés par des pies grièches.
Au milieu de ces êtres et des flammes, je ne cesse de crier en cherchant mes parents.
La rencontre avec ma mère
La peur, qui m'étreint à ce moment-là, ne m'a plus jamais quitté depuis.
Par chance, une voisine m'a trouvé. Vêtue d'un reste de sous-vêtement, rouge de sang, elle se lave à une pompe et retire les morceaux de verre plantés dans sa chair.
« Kei-tchan ! Ta maman est à la station, un peu plus loin, va vite la voir ! »

Ces brûlures mutilent les visages et les corps des gens. Leur peau couverte de cloques est boursoufflée. Des poches d'eau sous-cutanées éclatent. Des lambeaux de peau brûlée pendent, mélangés à des haillons ou aux cheveux. La peau d'une épaule séparée de la chair emporte celle du bras. Écorchés vifs, des gens errent, la peau des bras, arrêtée par les ongles, ballant jusqu'au sol.
Les scènes semblables à celle-là sont innombrables. Les corps meurtris, déchiquetés, traînant leur peau au sens propre du terme, ajoutent à l'impression tragique de troupeau de morts vivants déambulant en un magma lent, mou, agonisant. J'arrive enfin à la station où doit se trouver ma mère.
Je remercie le webmaster pour la date de sortie, même s'il ne l'a pas fait exprès.
Extrait de « J'avais six ans à Hiroshima, 6 août 1945. 8H15 » de Keiji NAKAZAWA
Ce livre est très intéressant, je vous le conseille, et comme cela vous sera la suite. Mais j'ai pris ce livre car il parle d'Hiroshima, et que je montais un dossier sur l'horreur d'Hiroshima, et sur le nucléaire.
Comment j'ai survécu à Hiroshima sorti le 6 août 2003
L'Amérique et la bombe : de l'espoir à l'angoisse sortira le 21 octobre 2003
Le monde frôle de la guerre nucléaire sortira le 23 octobre 2003
La vérité sur le trafic nucléaire sortira le 25 octobre
La guerre secrète des espions atomiques sortira le 27 octobre 2003
Le combat de DE GAULLE pour créer la force de dissuasion française sortira le 2 novembre 2003