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Essais

Ginette

Ginette attend patiemment l'amour de sa vie dans une cafétéria de banlieue. Mais sous cette apparente histoire romantique se cache une chute délicieusement absurde qui vous laissera sans voix.

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Un jour, Ginette était planquée près de la porte de la cafétéria de son école secondaire, comme tous les jours de la semaine. Elle restait plantée là, son désœuvrement toujours total. Cette drôle de fille ne faisait rien — ou plutôt, elle attendait. Et elle attendait patiemment, car l'impatience faisait partie des choses qu'elle n'avait pas. Elle regardait tout à loisir les figures des élèves qui ingurgitaient sans grand enthousiasme leur nourriture douteuse. Ginette n'était pas du genre à se questionner sur grand-chose. Non pas qu'elle n'en avait pas le temps, mais pour elle le questionnement était une chose bien peu utile : tout autour d'elle pouvait réfléchir à sa place et lui enseigner nombre de renseignements qu'il suffisait de gober pour plaire à tout le monde.

Alors, plutôt que de se questionner sur l'existence des nez au milieu du visage, elle se contenta d'observer la poussière sur le sol. Quelqu'un la bouscula sans le faire exprès — du moins elle l'espérait — et ne s'excusa pas. Mais cette bousculade la fit tomber par terre, tant elle était légère. Quelqu'un de charitable l'aida à se relever. Ginette tenta de remercier cette personne, mais la gêne, ou peut-être autre chose, l'empêcha de prononcer le moindre mot. Dommage, car le jeune homme qui l'avait aidée était beau et avait l'air sympathique. Elle se dit qu'il fallait le rattraper, puisqu'il s'en allait déjà, mais comme toutes les autres fois, elle resta là, plantée comme un céleri, interdite, idiote. Elle savait bien que pour tout le monde elle n'était rien, ou si peu… excepté pour une personne. Cette personne était bien la seule dans sa vie, car oui, Ginette avait quelqu'un dans sa vie. Cependant, ce quelqu'un — plus précisément cet homme — ne la voyait pas souvent, et elle passait de longues heures, d'interminables heures, parfois dans le noir immense et effrayant, à se languir de lui.

Mais elle était patiente, vous le saviez déjà. Elle restait donc là et elle l'attendait. On aurait pu qualifier Ginette de jeune fille bête, sans amis, et on n'aurait pas eu carrément tort. Mais ce que peu savaient, c'est que Ginette avait une grande qualité, qui écrasait sous son éclatante vertu tous les petits défauts qu'elle détenait. D'ailleurs, c'était pour cette magnifique qualité que l'homme pour qui — vous le savez — elle éprouvait une forte affection l'avait remarquée entre toutes.

Ginette… Inqualifiable Ginette.

Soudain, elle l'aperçut. Lui ! Il n'y avait aucun doute : l'amour de sa vie se dirigeait vers elle. Toutes les fibres de son corps frissonnèrent. Ses poils se dressèrent d'excitation. Elle le vit se rapprocher, avec son air un peu pataud, ses petits yeux bleus, son costume vert, ses lunettes, et son sourire… Elle le vit, dans toute sa splendeur, se rapprocher d'elle, la contempler avec le plus doux des regards. Oh ! Comme ces instants étaient doux à son cœur… Puis, il la prit par la taille, comme à chaque fois qu'il la voyait, la serra de ses mains fortes et rugueuses, et la fit valser, valser comme jamais !

L'aurait-il remarquée, sur son étalage, si elle n'avait pas été le balai le plus maniable, le plus pratique et le moins cher du lot ? Elle ne se posait jamais cette question, tant son bonheur éclipsait tout. Son homme, son concierge de l'école à elle, était bien le meilleur des balayeurs. Sans contredit, Ginette était la plus heureuse des balais.

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neela
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