
Sur cette curieuse petite île centrale où la sphère s'était écrasée il y a des millions d'années vivent des Loguanas. Ce sont des créatures de forme humaine, avec des yeux de félin, un nez figuré par une truffe, une figure de fauve, et des oreilles très longues et touffues, ainsi que des pattes et des mains griffues. Ils sont dotés d'une fabuleuse intelligence et d'un flair très développé.
Les Loguanas s'habillent de façon noble, portant des vêtements d'une autre époque, plus précisément au temps du XVIe siècle si l'on prend comme exemple notre repère historique.
Dans un petit coin isolé de l'ilot situé au sud-est de Sbongor, il y a un petit château qui appartient à un certain Georges Slowo III : un ancien roi déchu.
Ce vieux Loguana a sauvé sa peau face aux pirates avant de rencontrer trois autres rescapés. Il y avait Helnes : un Loguana âgé à l'esprit sage ; Horlon et Loango : deux intrépides soldats unis comme les deux doigts de la main et dont l'esclavage subi par les brigands n'a pas réussi à briser leur amitié inexorablement soudée. Horlon porte des lunettes noires, il est petit de taille et possède une grande force musculaire, mais aussi un esprit sage ; Loango, lui, de grande stature, se distingue par son agilité.
La bibliothèque secrète du château
Par un matin, les vitraux généreusement décorés du palais laissent passer par leurs verres de toutes les couleurs la lumière du soleil qui projette ses premiers rayons en transperçant l'obscurité de la salle.
Cette lumière faisait apparaître l'intense poussière qui régnait dans l'atmosphère du palais ; celle-ci éclairait aussi la petite bibliothèque souterraine du château en passant par deux petites fenêtres donnant sur le jardin.
Pendant que le sommeil pesait sur ses deux gardes et son fils, celui-ci en profite pour farfouiller dans sa cave, qu'il avait encore tenue secrète jusqu'ici.
— Mince, où est-ce que j'ai pu bien mettre mes mémoires ? se demande-t-il, inquiet que le bruit qu'il provoque en cherchant dans ses archives n'attire des oreilles indiscrètes.
Justement, le bruit qui résonnait de la cave vient de traverser le plancher pour arriver directement dans les oreilles du fils, qui se réveilla en sursaut.
— Qu'est-ce que c'est que ce vacarme ?
Il se lève de son lit qui était posé dans le coin de la salle du trône, et s'essuie les yeux en regardant autour de lui. Horlon et Loango dorment encore. Il tourne son regard vers le jardin du château et qui voit-il à travers le vitrage ? Helnes en train de se promener telle une abeille qui butine de fleur en fleur. Le jeune Loguana se pose la question qui traverse son esprit :
— Si Helnes est dans le jardin et qu'Horlon et Loango piquent un roupillon, alors... Ce bruit ne peut être causé que par...
Il tourne alors son regard vers le lit de son père qui était vide et défait comme si un troupeau de rhinaugrots était passé dessus.
— Je pense savoir qui est à l'origine de ce tapage matinal.
Il vit alors une trappe qui était enfouie à moitié sous le long tapis rouge parcourant de long en large la surface du plancher, celui-ci vieilli par le temps.
— J'ai comme l'impression que le bruit vient du dessous de cette trappe que je n'avais encore jamais vue auparavant. Que fait-elle là ?
Après un long silence, il décide par curiosité de parcourir les dizaines de mètres qui le séparent de l'entrée de la bibliothèque secrète.
La découverte de Georges Lapo
Son père sentit des pas lourds et réguliers passer au-dessus de lui. Il s'arrêta alors de chercher pour laisser place à son tour à un silence sourd. Il coupa sa respiration haletante, résultante de ce fracas soudain.
— Je sens la présence de quelqu'un qui s'approche. Vite, je vais bloquer la trappe avec un cadenas !
Il courut vers les marches qui menaient vers celle-ci, la clé en main.
— Vite, vite, vite ! Malgré son âge vieilli, il sauta les quatre marches en même temps puis attrapa tel un fauve le cadenas qu'il ferma en un quart de tour. Juste à temps ! Voilà, c'est bloqué maintenant !
Une seconde se glissa entre le moment où il verrouilla la trappe et celui où Georges Lapo s'apprêta à saisir la poignée pour la soulever.
— Han !! C'est bloqué !
Il réessaya à maintes reprises.
— Pooouuuuffff !!!! Je n'y arrive pas, elle doit être scellée !!
— Ne cherche pas mon gaillard, tu ne réussiras pas à l'ouvrir car je l'ai fermée, dit son père qui se tenait juste en dessous de lui en espérant qu'il n'appelle pas Horlon pour défoncer la trappe.
Helnes se promène toujours dans le jardin. Soudain, il vit quelque chose voler au-dessus de lui, puis commença à appeler Georges Slowo III :
— SIRE ! SIRE ! VENEZ VOIR !
— Helnes appelle mon père, mais comme je ne sais pas où il est parti, je pars voir à sa place. Quant à cette trappe, je...
Georges Slowo III vient de découvrir l'identité de celui qui aurait pu le mettre dans l'embarras.
— Ouffffff ! Sauvé par le gong ! En plus j'ai failli me faire avoir par mon propre fils, dit-il en essuyant son front qui était devenu moite à cause de la lampe d'huile qui produisait une grande chaleur dans la petite pièce.
L'apparition du Jiguel, oiseau mystérieux
Au lieu de voir l'empereur sortir par la porte qui donnait sur le jardin, Helnes vit son fils. Alors il s'exclame :
— Mais ce n'est pas...
Il s'arrête un moment puis regarde bien en réajustant ses lunettes sur son museau, puis confirme que c'est bien le fils du roi.
Le jeune Loguana s'avança vers lui. Horlon, qui venait de se réveiller, le suivit aussitôt en s'habillant pendant sa marche.
— Oui Helnes, qu'y a-t-il ?
— Mais ton père n'était pas avec toi ? questionne le conseiller d'un ton indiscret.
— Euh... Non. Pourquoi ? Il est important qu'il soit là ?
— Non, non, non ! Bon, ce n'est pas grave, et puis de toute façon quand je te parle, tu m'inspires plus de confiance et de sincérité.
Après avoir enfilé sa veste bleue à manches courtes sur ses larges épaules, bouclé sa ceinture faite en caoutchouc élastique autour de sa grosse taille et posé ses lunettes noires sur son gros museau, Horlon rejoint le train de la discussion :
— Alors Georgio, que fabriques-tu avec notre ami Helnes ?
— Regardez les gars, n'est-il pas magnifique cet oiseau ? Il me donne envie de laisser tomber mon travail de conseiller pour me consacrer à la science, dit-il en levant son bras gauche vers le ciel en direction de l'oiseau comme s'il animait un spectacle.
— Comment se nomme ce volatile ? demande avec curiosité Horlon qui suit le groupe compact au milieu du grand jardin.
— Cet ovipare s'appelle un Jiguel, c'est tout ce que je sais sur lui... Pour l'instant, j'espère.
En disant ces mots, Helnes vit l'oiseau disparaître au loin sous un soleil de plomb, laissant derrière une traînée d'arc-en-ciel.
Les révélations d'Helnes sur le roi
— Au fait, dit G. Lapo interpellant Helnes dans ses raisonnements, pourquoi dis-tu que ce Jiguel te donne envie de changer de fonction ?
— Eh bien... tu sais pourquoi, mon petit Georges ?
— Non, et je voudrais bien le savoir, dit-il avec un regard anxieux.
— Voilà ! Je veux quitter ce poste... parce que...
Helnes avait du mal à parler, comme s'il allait avouer avoir commis un crime. Sa gueule avait du mal à s'ouvrir pour laisser échapper des mots que le fils du roi n'aurait peut-être pas digérés.
— Pourquoi ? Mais parle enfin !! s'excite nerveusement Horlon qui secoua Helnes par ses épaules.
— Eh bien tout simplement, parce que Sire G. Slowo III n'est pas aussi honnête qu'on le pense, et j'en ai marre de garder cette impression d'esclave face à ses ordres. Et puis, pendant que je dormais la nuit dernière, je l'ai repéré avec le coin de l'œil en train d'ouvrir quelque chose au sol. Mais...
Helnes avait peine à révéler les secrets de son maître.
— Comme il faisait trop noir, je n'ai pu voir ce qui se passait. Il avait disparu de la salle du château comme s'il... comme s'il avait descendu un escalier menant au sous-sol.
— Et ensuite ? demanda le fils impatient de savoir ce que son père lui cache depuis toutes ces années.
— Ce qui vient après... pendant cette même nuit, il avait préparé une potion. Il avait mélangé du sédatif très puissant à de la boisson que vous avez tous bue, sauf moi, dit le conseiller qui se remémore les faits passés lors de ce banquet.
— Mais comment as-tu su qu'il y avait un tranquillisant dans nos verres, si toi-même tu n'en avais pas bu ? questionne Horlon embarrassé par l'attitude pusillanime que tient Georges Slowo III à leur égard.
— Je le sais car je l'ai vu en mettre quand je l'aidais à mettre la table pendant que vous n'étiez pas là.
Helnes parle. G. Lapo écoute. Horlon contemple la vue imprenable du paysage qui marie l'humidité de la végétation forestière aux saveurs marines des vagues de la plage Ogdaloa. Loango, quant à lui, vient tout juste de se réveiller tranquillement.
Le passé sombre de Georges Slowo III
En ce moment précis, G. Slowo III venait de terminer sa recherche aboutissant à la découverte d'un manuscrit qu'il avait rédigé. Celui-ci le plongea dans l'enfer qu'il avait su surmonter jusqu'à ce jour. Cet écrit était jadis réalisé lorsqu'un jour l'opportunité s'offrit à lui d'être libre. Il put alors s'évader d'un camp de pirates qui martyrisaient les Loguanas capturés, leur servant d'esclaves et de souffre-douleur.
Il parcourut plusieurs kilomètres afin d'échapper à ce massacre sans scrupule de la part des bandits. Il n'avait à cette époque encore que quarante ans, contre soixante-dix aujourd'hui.
Un cri strident provenant du jardin brisa le cours de ses pensées. Il ferma alors l'ouvrage puis le rangea parmi tant d'autres qui paraissaient beaucoup moins importants à ses yeux que celui-ci.
— OUAIS !!! J'ai réussi à monter sur son dos !!! s'écria son fils.
— HA ! HA ! HA ! Je t'avais dit qu'il reviendrait nous voir, s'exclama Horlon d'un ton joyeux et enfantin qu'il exprime à travers ses lunettes noires.
G. Slowo III replongea dans son passé en fixant du regard son fils chevauchant l'oiseau multicolore.
— Ho ! Alors comme ça tu t'amuses avec ce sale rapace qui avait failli me coûter la vie. Un jour, pendant ma fuite du camp, il m'avait traîné sur plusieurs kilomètres de la côte Sbongorienne. Les pirates cachés dans la forêt m'ont pris pour cible en me tirant dessus pour que je retombe entre leurs mains. À ce titre, je pense préférer largement une Panthènégra qu'à ce foutu tas de...
Sa pensée fut encore interrompue par la réaction qu'eurent les trois Loguanas qui tout à coup se retournèrent dans sa direction.
— Mince ! Ils ont dû flairer ma présence, il faut que je me planque et vite !
En disant ces mots, il les voit sourire en regardant dans sa direction.
— Alors là, ils m'ont vraiment repéré. Le seul moyen qu'il me reste est de m'enfermer dans la pièce de secours au cas où ils auraient l'idée d'engager Horlon comme bélier pour défoncer ma trappe.
Malentendu et révélation
— Voyez-vous ce que je vois, mes amis ? questionne Georges Lapo qui redescendit de l'oiseau avec un large sourire.
— Ouais Georgio ! Je pense qu'on va bien s'amuser, répond Horlon qui vit le Loguana reculer, pris de panique.
— Je suis foutu. Comment ont-ils fait pour me remarquer à travers ces deux petites fenêtres au ras du sol ? se demande le roi qui commença à avoir des sueurs froides en voyant les trois Loguanas s'approcher de plus en plus de lui.
— On te tient, dit Horlon en fixant du regard le crotto que tient Loango qui continue à reculer.
— Mais laissez-le enfin, c'est mon animal de compagnie que j'ai trouvé sur cette île, répond Loango surpris par le comportement hostile d'Horlon envers son rongeur.
— Quelle chance j'ai eue cette fois, je pensais que c'était moi qu'ils voulaient, se dit l'empereur qui continue de se cacher malgré la situation dans laquelle il est mis.
— Avez-vous remarqué l'absence du Sire ? questionne Horlon au groupe.
— Oui ! lance G. Lapo d'un air joyeux. De toute façon on s'amuse mieux quand il n'est pas avec nous.
— Tu as raison Georgio. Avec lui on dirait des esclaves, et puis cela me rappelle de mauvais souvenirs. BON ! Oublions ça et allons nous promener dans la forêt, dit Horlon qui acheva la discussion.
En entendant ces paroles depuis sa bibliothèque souterraine, Georges Slowo III se dit au plus profond de lui-même :
— C'est comme ça qu'ils me voient, un Loguana sans cœur ni remords ? Mais j'ai toujours voulu donner cette image de moi, et j'ai réussi, dit-il fier de lui avec un sourire moqueur. Dorénavant, je dois continuer sur cette voie, car être quelqu'un d'honnête n'est pas dans ma nature. J'ai fréquenté assez de pirates pour savoir distinguer la sagesse de la fourberie. Assez parlé, dès qu'ils partiront, je sortirai et je ferai comme si de rien n'était.
La promenade dans la forêt de Sbongor
— Loango !
— Oui Georgio ?
— Pourrais-tu nous prêter Switchy pour la promenade ?
— Ah non !! répond Loango d'un ton rebelle. Et puis vous allez le perdre sur le chemin.
— Allez, arrête tes caprices d'enfant, tu sais que tu as maintenant trente ans, répond Horlon qui arracha l'animal des bras de Loango. Viens Georgio, on quitte ces rigolos pour quelques heures, le temps d'une promenade qui remettra d'aplomb notre moral.
— Ne t'inquiète pas pour ton crotto, on te le ramènera intact, répond G. Lapo qui rejoint le soldat.
— OUAIS ! Sinon vous m'en trouvez un autre.
— Loango, laisse-les, et viens t'amuser à monter un Jiguel avec moi, dit Helnes qui attacha une selle sur le dos du gros oiseau.
— Monte en premier et fais un tour dans le ciel.
— D'accord, mais toi aussi tu en feras un, Loango.
Helnes s'envola avec le Jiguel, laissant le Loguana au sol.