Image 1
Essais

Génocide : y a-t-il de petits génocides ?

Peut-on hiérarchiser les génocides ? Cet article interroge le négationnisme et défend l'idée que toutes les victimes, de la Shoah aux autres crimes de masse, méritent le même respect.

As-tu aimé cet article ?

J'ai conscience que le sujet que je m'apprête à aborder, polémique et sensible entre tous, n'a peut-être rien à faire sur ce site. Il risque de choquer certains, son contenu pouvant être soumis à de mauvaises interprétations dans des contextes politiques tendus. Je prends pourtant le risque de l'écrire, car il me semble important d'avoir parfois un avis moins subjectif ou affectif face à certaines tragédies dont la plupart d'entre nous s'accordent à penser qu'elles furent inadmissibles. N'y a-t-il pas, depuis la nuit des temps, dans la bataille du pouvoir, une surenchère pour se prouver qu'on détient la Vérité absolue ?

Pourquoi le négationnisme est-il un sujet tabou ?

L'idée de cet avis m'a été inspirée par une problématique simple : toutes les idées sont-elles respectables ? Il n'est pas rare que revienne cette question consistant à se demander quelles sont les limites de la tolérance et s'il est possible de tolérer aussi les intolérants, ou plus encore l'Intolérable. Le plus drôle dans ces combats d'idées étant que ceux qui crient le plus à la Tolérance s'avèrent souvent être les moins compréhensifs.

Les angles d'attaque du sujet sont nombreux, mais j'ai choisi un exemple qui m'intéresse tout particulièrement depuis qu'il m'a causé, sans que je comprenne pourquoi, bien des désagréments : le négationnisme.

Une expérience personnelle sur les forums

Pour resituer le sujet : il était une fois un site appelé parlonsdetout.com qui, sous forme de forums, se targuait d'offrir la liberté d'expression à chacun. Suivant ma boulimie habituelle, je me piquai au jeu et trouvai l'idée enthousiasmante. Mes débuts rapides suscitèrent les jalousies, et ma fin sur le site fut proche lorsque je me collétai au sujet épineux de la victoire de Le Pen au 1er tour. En tentant d'expliquer qu'extérieurement, sa présence pouvait être prévisible et qu'il y avait des manipulations médiatiques, je me heurtai à une incompréhension totale.

La situation bascula lorsque ma réaction à la phrase de Le Pen sur les chambres à gaz me valut des attaques en règle pour négationnisme. Souligner que Le Pen ne niait pas le Génocide mais le minimisait, et insister pour rappeler que le Génocide n'était que l'épisode le plus terrible de la Seconde Guerre mondiale mais pas le seul, me valut d'être traitée d'extrémiste. En dépit d'une formation d'historienne jusqu'en DEA, j'avoue que je ne comprenais pas trop en quoi le fait de rappeler qu'il y avait quand même eu 45 millions de morts autres que des Juifs dans les camps relevait du négationnisme.

Quelle est la définition exacte du négationnisme ?

Si Jean-Marie Le Pen, à juste titre accusé de révisionnisme, pratique une rhétorique inadmissible, force est de constater qu'il existe pire que le révisionnisme avec la pensée négationniste des Faurisson et autres maîtres à penser. Ces derniers brandissent le travail de l'Histoire pour diffuser les pires infamies sur le Génocide juif par les nazis.

Comme le souligne Pierre Vidal-Naquet : « [L'entreprise négationniste] nie les chambres à gaz hitlériennes et l'extermination des malades mentaux, des Juifs et des Tziganes [...] À vrai dire, elle ne s'intéresse ni aux malades mentaux ni aux Tsiganes et encore moins aux prisonniers de guerre soviétiques, mais aux seuls Juifs. »

Il est utile de le signaler d'emblée : ce choix de toutes les associations de luttes contre le négationnisme est extrêmement important. Sur 8 millions de personnes déportées, il y a bien eu 6 millions de morts dans les camps de concentration et d'extermination nazis en Europe, dont une estimation de 4,8 à 5 millions de Juifs.

Pourquoi le négationnisme se concentre-t-il sur la Shoah ?

L'une de mes premières interrogations serait de comprendre pourquoi le négationnisme est presque exclusivement limité au Génocide juif. Peut-être parce qu'au-delà de la Shoah (terme qui n'est employé que par les Juifs d'Europe, les Américains préférant Holocauste), c'est la question de l'antisémitisme qui est soulevée avec un sentiment de persécution ?

Le Génocide a cristallisé beaucoup de terreurs, de peur de voir cette industrialisation massive de la mort. Ce qui explique qu'il soit toujours considéré comme un génocide très spécifique qui paraît sacralisé et intouchable, sous peine d'être taxé d'antisémite ou de négationniste, même si l'on a seulement tenté de rappeler que le Génocide commis par les nazis n'était pas le seul et qu'il n'a pas tué que des Juifs.

Le parti-pris du négationnisme à ne considérer que les Juifs est flagrant. La plupart des procès contre les négationnistes sont entrepris à cause de la question juive et plus rarement à cause des génocides arménien, rwandais, cambodgien ou yougoslave, longtemps occultés.

Le danger de la sacralisation de l'Histoire

Le négationnisme n'est-il pas aujourd'hui une remise en question nécessaire de l'historiographie ? La question des limites historiques paraît ouvrir un débat beaucoup plus vaste. L'historien Pierre Vidal-Naquet pointe d'ailleurs la « lassitude de la société française envers une historiographie qui s'est trop concentrée sur la Shoah ».

Il y aurait eu, comme le rejoint le philosophe Ricoeur, un « danger sous-estimé à vouloir préserver la mémoire humaine et historique par une sacralisation de la Shoah ». Cela me semble extraordinairement dangereux : « La Shoah n'est pas une affaire de culte. Elle n'a pas à s'adapter aux variations de la politique israélienne. Il faut que les historiens travaillent. »

Relativisme historique et devoir de mémoire

Ce qui me dérange le plus dans la chasse aux sorcières contre les négationnistes, c'est le danger des « bons sentiments » contre le relativisme historique et anthropologique. Le combat louable contre l'antisémitisme et les fascismes me semble parfois glisser vers une définition trop large de la négation.

Nier totalement le génocide est une chose. Le négationnisme signifie NIER TOTALEMENT LE GÉNOCIDE (et/ou les chambres à gaz), cela ne s'embarrasse pas de nuances. Mais le comparatisme pratiqué en histoire, comme en anthropologie, est essentiel. Pensez-vous que rappeler l'existence d'autres victimes que les Juifs soit une façon de nier la Shoah ? Non !

La Shoah a existé, avec ses crimes, mais on ne peut, pour en préserver la mémoire, oublier ou minimiser d'autres crimes. Ricoeur met en garde contre un rappel trop permanent d'un passé qui pourrait chez certains réactiver la haine. Je ne suis pas sûre que resituer l'Holocauste dans une perspective comparatiste soit une volonté de le minimiser ou le banaliser.

Peut-on hiérarchiser les génocides ?

Le Génocide juif conserve ses spécificités, ses méthodes le rendant unique, mais il peut être exposé par des historiens dans une réflexion d'ensemble et une mise en perspective de tous les génocides admis. Il existe d'autres monstruosités souvent contemporaines de l'Holocauste que l'on ne souligne pas si souvent et qui, si elles ne sont pas assimilables aux crimes nazis par leur théorisation, participent d'une démarche de folie comparable.

Je ne vois pas dans ce type de démarche une volonté de nier les chambres à gaz, mais du RELATIVISME par souci humaniste de mémoire des crimes également. Est-ce une question tolérable ? Peut-on hiérarchiser deux extrêmes qui ont produit des millions de morts ? N'est-il pas acceptable d'avoir un devoir de mémoire par rapport à toute l'Histoire du monde ?

Le négationnisme ne peut donc pas être le procès des personnes « humanistes » qui rappellent que d'autres crimes ont eu lieu et ne sont pas moins inexcusables. Personnellement, j'ai le sentiment que lutter contre le négationnisme, c'est aussi reconnaître les autres victimes de génocides.

Rappeler les autres victimes n'est pas banaliser la Shoah, mais les attaques possibles liées à des positions relativistes amènent à se demander quels sont les dangers de Vérités absolues érigées au nom de crimes ? Avec la montée de l'antisémitisme dans le monde, c'est une démarche nécessaire de combattre la haine. Je crois cependant qu'il faut rappeler que le négationnisme NIE AUSSI l'extermination de toutes les victimes : Tziganes, opposants, Slaves, handicapés.

N'y a-t-il pas, avec une vision radicalisée autour des Juifs, un danger à taxer de révisionniste ou négationniste toute personne qui rappellera que les Juifs n'ont pas été les seules victimes ? Ce qui serait pris à tort pour une minimisation, alors que c'est peut-être davantage un recentrage en mémoire de tous.

Conclusion : pour le respect de toutes les victimes

Combien d'idées sont intolérables et existent pourtant en répandant la mort ou la haine ? Le négationnisme est un sujet fascinant et tabou dont personne n'ose vraiment parler. Je terminerai sur une idée fondamentale : pour moi, toutes les victimes de génocides, petits ou grands, ont droit au même respect. Face au crime et à l'horreur, il ne devrait pas y avoir de privilégiés de la souffrance.

Il est plus juste de dire qu'il n'y a pas de petit génocide. Toutes les victimes ont la même valeur. C'est un point de vue simplement humain au nom de toutes les personnes mortes pour une religion, une race « inférieure », une idée ou un combat.

As-tu aimé cet article ?
fuchinran
14 articles 0 abonnés

Commentaires (2)

Connexion pour laisser un commentaire.

Chargement des commentaires...