
Je sortis de chez moi et me dirigeai vers l'arrêt de bus, étape obligée, halte routinière sous laquelle j'avais pour habitude de m'abriter. Deux ou trois personnes étaient avec moi, attendant eux aussi ce bus, première étape d'une vie bien réglée.
Le bus arriva à l'heure, émettant son ronronnement rocailleux annonciateur de son arrêt imminent. Tel des moutons conditionnés, nous rentrâmes dans cette armature rouillée, témoin du passé d'un transport usagé, orné de tags et autres traces laissées par des « racailles », êtres pas bien malins, incultes et d'un aspect douteux, personnes enlisées dans une société dont ils se sentent exclus, pas toujours à très juste titre. Le bus poursuivit son petit bonhomme de chemin jusqu'à un pauvre petit quartier ruiné par une société en pleine dégénérescence aussi bien culturelle que matérielle. Pauvre quartier doté d'un lycée pas bien plus reluisant, où je me dirigeai nonchalamment sans entrain ni intérêt, tel un animal bien dressé à qui l'on promet la liberté mais qu'on laisse en captivité.
Une routine lycéenne sans saveur
Me voilà arrivé devant ma classe pour suivre un cours à l'intérêt inexistant, avec vingt-neuf autres pseudo-étudiants plus glandeurs que travailleurs, orgueilleux et vaniteux, se croyant tout permis et croyant tout savoir.
J'étais fin prêt pour assister une fois de plus à une série de cours plus intéressants, palpitants et importants les uns que les autres. Je m'étais donc plongé pendant toute la journée dans une léthargie profonde, écoutant à moitié les élucubrations de ces pantins hystériques à moitié dégénérés et rongés par des années d'un métier pour lequel personne de sensé n'aurait opté.
À la fin de la journée, exaspéré et vanné, je ne pouvais presque plus marcher. Mais je me réconfortais en me disant que c'était les vacances et que pendant deux semaines je n'aurais plus à subir ce train-train quotidien, tel un chien bien dressé grâce à un système basé sur le principe de la carotte et du bâton.
La découverte d'une hache dans une poubelle
Mais soudain, mon regard se fixa sur une poubelle non loin de moi. Un manche long et entouré d'une gaine de toute beauté semblait m'appeler. À y regarder de plus près, la poubelle contenait ce que je pourrais décrire comme un instrument majestueux, ténébreux et à la lame bien généreuse. Une énorme hache qui m'attirait comme jamais rien ni personne ne l'avait fait auparavant. Je me précipitai, la pris entre mes mains fébriles ; ému, je commençai à la faire tournoyer autour de ma tête, émettant en même temps des cris jubilatoires et affichant de brefs rictus sadiques.
Me voilà en possession d'une hache tueuse, instrument qu'il ne faut pas laisser croupir, pensai-je. Je décidai donc de retourner à mon lycée, d'un air joyeux, empli d'entrain et avec intérêt.
Tout le long de mon chemin jusqu'au lieu où j'allais accomplir mon destin, les gens affichaient un air surpris, effrayé et perturbé. C'était décidé. J'allais tuer, torturer, déchiqueter et découper à tout va. Rien ni personne ne m'en empêcherait, tout le monde y passerait ! Décidé et excité, je rentrai dans l'enceinte du lycée. Je me dirigeai tout droit vers les couloirs froids de cette usine à cerveaux, de cet établissement hostile, mais pas autant que moi. Ma bave me dégoulinait le long de la bouche et venait goûter sur un sol souillé par les allées et venues de malotrus à l'âme corrompue par la vie impure qu'ils avaient été obligés de mener jusqu'à présent, mais je m'en allais les « relaxer ».
Le projet de massacre au lycée
Il n'y avait personne dans les couloirs, ce n'était pas normal ! Mais je me souvins que c'était parce qu'il y avait une réunion parents-professeurs de toutes les classes de premières.
« Bien, je vais pouvoir faire un carnage, ça va être une véritable boucherie, je vais mettre en pièces tous mes professeurs ainsi que les géniteurs de mes répugnants camarades ! Ah ! ah ! ah ! » criai-je dans un excès de joie. Je m'étais mis à courir maintenant, vers l'endroit où j'accomplirais mon B.A. J'étais pressé d'exécuter ce dont j'avais maintes fois songé.
Je n'avais plus qu'une porte à pousser pour me trouver nez à nez avec ces enfoirés. Je la défonçai à coups de hache, la faisant voler en éclats.
Une fin surréaliste et décevante
Et là... stupeur ! Horreur ! Je ne pus y croire ! Ce que je vis provoqua en moi une régurgitation soudaine et violente ! Là, devant moi, mes parents étalés, boyaux éparpillés, tête tranchée ! Je ne voulais pas réaliser ce que cette atrocité signifiait.
Je levai les yeux pour vérifier et là, ce fut le bouquet ! Tous ! Tous ils y étaient passés ! Tous étaient morts, égorgés, déchiquetés. Une centaine de cadavres jonchait le sol, noyé dans une flaque de sang, océan de lamentation où surnageaient des cadavres en putréfaction ! L'odeur immonde qui s'émanait des cadavres fraîchement mutilés n'était rien en comparaison avec l'énorme déception que je ressentais au plus profond de moi ! Voilà, j'étais venu, j'avais vu et j'avais été déçu. Moi qui espérais tant leur exprimer la rancœur que j'avais additionnée au cours de ces si longues années de scolarité.
Cela était trop beau, la hache dans la poubelle oubliée là au hasard ? J'étais trop con ! Un élève un peu plus entreprenant m'avait soufflé sous le nez la tuerie de l'année. Je sortis du lycée tout penaud, d'un pas lourd ; je m'en allais vers le bus, déçu, et pas du tout repu... mais qui tuer ? Moi-même ? Pourquoi pas ? Je m'arrêtai en pleine rue, dégainai ma hache et... la laissai tomber. En effet, qu'importe la vie que l'on mène, les épreuves que l'on subit, il faut toujours lutter et obéir à notre si bel instinct de survie. Et sur ces belles paroles d'espoir pleines de bon sens et de gaieté, j'essayai de rejoindre le trottoir au lieu de rester sur la route.
La fin tragique du narrateur
J'ai bien dit essayer, car juste derrière moi arrivait un poids lourd que je n'avais pas vu arriver. Le camion était lancé à toute allure, le chauffeur avait sûrement trop bu car il ne m'avait pas vu. Tant pis, me voilà percuté par son gros pare-chocs tout en argent, brillant de mille feux, m'éjectant à dix mètres devant, la tête explosée sur le bitume graveleux, mes dents en bataille, mes jambes écartelées, mes bras déchiquetés, mon bidon éventré, mes abats épandus, mon cerveau éparpillé. Me voilà en morceaux, me voilà fini, forcé d'admettre que mon existence n'aura servi à rien, plus futile que la rosée du matin, elle n'aura marqué ni rien ni personne, si ce n'est le bitume que j'ai laissé rougeoyant et étincelant. Tel aura été l'œuvre de ma vie : un tableau abstrait et éphémère, tout comme la vie....