
Dès mon arrivée (cela peut faire des jours, des mois, voire des années, je ne sais plus), j'ai délibérément occulté dans les limbes de mes pensées ce qui s'est passé... Pourtant, parfois, tout remonte à la surface, par flashs, comme un volcan en pleine éruption, et tout me revient... Je me réinvente un univers dans lequel tout cela n'a jamais eu lieu... Je suis chez moi, ce chez-moi que je n'aurais jamais dû quitter... Mais, au moindre bruit, tout s'évanouit, s'efface, se fracasse... Des cris, des pleurs et puis, toute cette agitation, cette haine, et ces mots qui n'auraient jamais dû être prononcés et qui effacent tout ce qui a existé avant... UN CAUCHEMAR ! Mais hélas, il suffit que je regarde tout autour de moi pour que je réalise que cette chimère qui me poursuit n'en est pas une... C'est LA RÉALITÉ, la dure et triste réalité... Alors, je frappe ma tête contre les murs pour que la douleur de mon crâne remplace celle de mon cœur... Ce cœur que j'aurais voulu arracher pour que disparaisse toute cette souffrance... Ce cœur qui, je crois, a cessé de battre à mon arrivée ici... Je ne suis rien, et toute cette souffrance m'accable plus que ma situation actuelle... Je suis tellement mal que le mot REMORDS ne m'effleure même pas... Est-ce grave ?
J'aurais voulu enfouir à jamais toute cette histoire qui me tourmente... Je meurs à petit feu ! C'est dur à admettre, mais j'aurais préféré n'avoir jamais vu le jour.
À quoi bon être sur Terre si c'est pour entendre les oiseaux chanter sans les voir ? À quoi bon être sur Terre si c'est pour deviner la pluie sans pouvoir la sentir sur sa peau ?
Je crois qu'au-delà de tout ce que j'ai perdu, c'est ce qui me manque le plus : les choses simples de la vie... Qu'est-ce qu'être en vie si l'on est privé de tout ?
L'ENFER... C'est cela ! Loin de cette vision utopique avec laquelle, étant enfants, nos parents nous terrorisaient, les flammes de l'enfer, c'est cette douleur qui vous ronge de l'intérieur, sans aucun répit... C'est cette souffrance de damné qui vous empêche de vivre... VIVRE... Le mot n'a plus aucune signification pour moi... D'ailleurs, je me demande ce qui en a encore !
Je soliloque... Avant aussi. Car il y a un avant et un après... Avant, j'étais heureux, ou du moins je tentais de l'être, je travaillais comme un damné (non ! Maintenant je sais ce que ce mot veut dire ! Cela m'aura au moins servi à cela...) pour un salaire juste convenable, je mangeais, je riais... Après, c'est-à-dire maintenant, je suis là, amorphe, les yeux atones, attendant ce je ne sais quoi qui tarde à se montrer... Je riais... Rire est le propre de l'homme dit-on, mais moi, je ne ris plus. Cela signifie-t-il que je n'en suis plus un ? Je crois... D'ailleurs, on m'a dit que j'étais un monstre... Pour moi, je serais plutôt un mort-vivant... Mort car il n'y a plus rien en moi qui espère (tiens donc ! Serais-je devenu philosophe ?), Vivant car mon cœur, malgré tout, continue de battre... Il s'emballe parfois au point que je me demande s'il ne va pas finir par sortir de mon corps. Ce ne serait pas pour me déplaire...
Je me perds dans les méandres de mes pensées... Pensées désordonnées qui vont et viennent sans ordre précis et qui affluent à mon cerveau sans discontinuer. Si bien que je ne démêle plus le vrai du faux, le concret de l'abstrait, tout s'embrouille dans un triste imbroglio... Donc, j'écris... J'écris car c'est la seule chose qui me rattache encore à ce monde qui me rejette. J'écris non parce que je veux laisser une trace, mais pour me soulager... Écrire, c'est ma thérapie. Ma thérapie car cela me soulage mieux que tous ces médicaments dont me gavent les médecins pour m'abrutir. Certes, je veux renoncer à mes souvenirs, mais je veux garder les meilleurs. Avec la médecine, c'est tout ou rien. Moi, je veux juste l'entre-deux...
Je perds la raison, mais je ne suis pas fou... Je suis juste hors-norme. Je vis, je pense et j'agis conformément à ma loi. Je remodèle ma conscience, ma morale, en fonction des évènements, de façon à ce que je sois toujours en accord avec elles. Cela fait-il de moi un être dangereux ? Je ne pense pas... La preuve, c'est que j'arrive à saisir mes pensées pour les cristalliser sur le papier... Avec les dernières forces qui me restent, je m'acharne à inscrire sur ce cahier d'écolier défraîchi la moindre inflexion de mon esprit, avec pour seule arme ce crayon à papier mordillé, rabougri mais tenace... Je griffonne la quasi-totalité des battements de mon âme car, selon moi, ils en disent plus que mon histoire à proprement parler... L'histoire, je peux l'enjoliver, la modifier au gré des évènements, me faire passer pour la victime voire le héros, mais la pensée laisse transparaître les faits sans anicroche... Celui qui un jour retrouvera ce cahier n'y verra sans doute que les élucubrations du fou que l'on dit que je suis. Qui sait, peut-être le brûlera-t-il sans y jeter un regard... Peu m'importe, je n'ai écrit pour personne d'autre que pour moi, pour libérer la souffrance qu'engendre l'enfermement... Entre ces quatre murs vierges, qui se doute encore que j'existe ? Même moi, j'en doute... Ma seule preuve, c'est ce cahier... Et encore, à force d'écrire à la lueur de cette minuscule ampoule qui me nargue au plafond, remplaçant la lumière du jour, je deviens presque aveugle... Le jour où je cesserai d'écrire, je crois que je serai mort... Mais, qui cela intéresse-t-il ? Personne j'en ai bien peur... Toute ma vie, j'ai été un membre inutile de la société. J'ai beau essayer de prétendre le contraire, c'est la stricte vérité... Ma venue au monde est un gâchis, quand on pense aux millions d'innocents qui meurent chaque jour sur cette planète... Je suis COUPABLE... Coupable d'être encore en vie, toujours là à m'accrocher à ce monde ingrat car, malgré tout, j'aime la vie ! Je voudrais le hurler à la Terre entière car j'ai fini par comprendre quel merveilleux cadeau je possédais... C'est sans doute absurde, mais je ferme les yeux, assis sur ce lit inconfortable, et je respire... Je goûte au bonheur d'être en vie, envers et contre tout...
Mes mains commencent à me faire mal d'avoir tant écrit et pourtant, je ne parviens pas à m'arrêter... Je me répète, je crois, mais j'ai tellement peur d'oublier ce qui me vient à l'esprit que je note le tout en vrac... Les mots s'alignent les uns à la suite des autres, formant des phrases que je ne relis même pas... J'ai trop peur d'y voir la vérité, celle que je m'efforce de cacher sous des phrases sibyllines, celle que je tente d'oublier pour me prouver que la vie continue... Et puis, tout cela a tellement peu de sens ! Qui pourrait comprendre qu'au fur et à mesure que ces mots s'inscrivent sur la feuille, je sens ce poids qui m'accable s'en aller ? C'est comme si un peu de moi se déposait sur le papier... Je suis à bout de force et pourtant je poursuis mon expiation...
Au début, quand j'ai commencé à écrire, je voulais tout dire... Absolument tout... Mais c'est au-dessus de mes moyens. Alors, je tourne autour du pot, j'enjolive le tout pour faire croire que je vais tout avouer... Mais je ne peux pas ! Avouer, c'est reconnaître mes torts... J'ai conscience du mal que j'ai fait autour de moi, mais je ne suis pas seul responsable... Je ne me pose pas en martyr, mais j'ai des circonstances atténuantes... Mes mains tremblent, mon cœur me fait mal... Je voudrais tout arrêter, mais j'ai trop souvent renoncé... Trop souvent abandonné. Je veux faire face... Me faire face à moi-même pour qu'un jour, quand je me reverrai dans un miroir, je puisse me sourire en me sentant Homme... Ma lâcheté naturelle me pousse à tout déchirer, réduire en miettes ces écrits et, comme mes prédécesseurs, graver dans la pierre mon nom, seule trace de mon passage ici... Mais, justement, plus je regarde ce mur couvert de graffitis, plus je me dis que je ne veux pas me fondre dans la masse des inconnus. Un jour, ces murs seront repeints, détruits même, mais mon cahier survivra (du moins je l'espère)... Je ne me fais pas d'illusions, je ne sortirai pas d'ici vivant... Quand je sortirai, tout sera mort en moi. Et par-dessus tout, cette flamme qui pétille au fond des yeux de l'Homme pour dire qu'il vit, cette flamme sera éteinte... J'ai atteint le fond, et pourtant je continue à me noyer dans ma détresse... Je voudrais hurler pour qu'on m'achève, afin qu'avec moi disparaisse cette souffrance, cette douleur... Bon sang, qu'est-ce que je vous ai donc fait ? Je n'ai pas demandé à naître, et pourtant, chaque jour, mon existence s'est dégradée. Chaque fois que je pensais avoir atteint le point de non-retour, je m'enfonçais un peu plus dans les ténèbres... Le problème, c'est qu'on est livré à soi-même sur cette Terre où tous revendiquent la LIBERTÉ sans savoir ce que c'est. Pour nous apprendre la liberté, on écrit des lois, que d'autres transgressent au nom de cette même liberté... Je fais partie de ces autres... Je crois que c'est cela, en fait, mon problème... Je n'accepte pas la vie comme elle est, je veux connaître la liberté. Malheureusement, ce n'est que quand on l'a perdue qu'on sait ce que c'est...
STOP ! Je n'en peux plus ! J'ai beau avoir commis tous les crimes possibles et imaginables, je ne mérite pas ce sort... Au nom de quoi un homme peut-il choisir le destin d'un autre homme ? Au nom de quoi un homme peut-il priver un autre de sa liberté ?
C'est affreux à dire, mais j'aurais mille fois préféré ramer sur une galère, en compagnie d'autres hommes, avec lesquels je pourrais partager ma souffrance... Au lieu d'être seul ici, sans personne à qui me confier, à part ce cahier, qui n'est pas doué de la parole...
Je ne crois pas pouvoir rester plus longtemps ici, à pleurer sur mon sort, à me morfondre... Je n'en peux plus, j'ai atteint mes limites et je ne crois pas pouvoir en supporter plus !
Si c'est cela la justice, dans une société censée être démocratique, je tire ma révérence !
Je crois que cette fois, c'est fini... J'ai trop souvent lutté pour me retrouver, à chaque fois, plus bas que terre. Là, c'était le coup de trop ! Je suis épuisé et je ne veux plus me battre si c'est pour continuer à me noyer... Le plus absurde, c'est que cet amour inconsidéré que j'ai pour la vie qui me mène chaque fois au pire et qui cette fois me guide vers l'inévitable mais aussi l'irrémédiable... J'ai mûri. Je sais que cette meurtrissure que je ressens, rien ne pourra l'effacer tout comme le mal que j'ai fait... Pour une fois, je ne vais pas agir de façon égoïste mais purement réfléchie... Pour une fois, maman, je te ferai honneur...
Maman... Tu ne te rends pas compte ? Dans ma folie de tout oublier, j'ai perdu les lignes de ton visage et pourtant, ta voix me poursuit, sortie du néant, ou d'une tête sans visage... Des frissons me parcourent le corps... Je ne saurais dire si c'est de peur ou de froid... MAMAN
Si l'on pouvait transmettre ces quelques lignes à ma mère... Je sais que je ne suis pas un enfant de chœur, mais elle doit savoir que sa pensée ne m'a jamais quitté...
*Maman,
Je n'ai pas été digne de ton amour, de tous ces sacrifices que tu as accomplis pour moi. Mais sache que je te porte tout au fond de mon cœur comme l'étoile qui éclaire les ténèbres dans lesquelles je suis en train de sombrer...
Pas une seconde ne passe sans que ta pensée ne m'accompagne...
Je n'ai même pas eu le courage de sécher ces larmes que tu versais pour moi, toi qui me consolais, enfant... Loin de toi, je me sens si vide, sans repères. Sans tes conseils que j'aurais dû suivre, je ne suis qu'un mouton égaré à la recherche du troupeau. Tu étais le phare qui m'indiquait le chemin et j'ai dérivé avant d'aller me fracasser contre les récifs !
Je suis désolé de tout le mal que je t'ai fait, mais, comme toujours, les évènements me dépassent...
Je t'aime.
P.-S. : Ce que je fais, je ne le fais pas contre toi, mais pour moi.*
Le matricule Z-732A396 est décédé à 9h45 ce jour.
Cause du décès : suicide
Personnes à prévenir : Néant
Département psychiatrique de la prison d'État
Le médecin psychiatre : A. ZEYMER
Le directeur de la prison : G. GONZALES