
Les cours m'ennuient. Je comprends généralement assez vite et les applications répétitives des mêmes règles me donnent l'impression de marcher sur place. Mais une chose aujourd'hui me motive pour finir avec cette satanée page d'exercices.
J'avais glissé ça au fil d'une conversation... « Bla bla bla... Tu sais que j'ai plus d'ampli pour ma guitare ? Ça me manque trop d'y jouer ! »
Elle avait bien sûr compris. Elle sait reconnaître et décoder les bons mots. Ouais, elle s'y connaît dans ce genre de truc. Elle avait ajouté d'une manière si habilement dégagée que j'aurais moi-même pu croire la chose anodine : «... Tu peux venir quand tu veux chez moi tu sais, ça dérange personne... » Puis on n'en avait plus reparlé. Après tout ce n'était même pas une invitation. C'était seulement me rendre service.
Je sursaute, elle me regarde et essaie de me faire comprendre quelque chose. Je suis surpris et un peu perdu. C'est comme ça à chaque fois que je lui parle. Je ne sais jamais s'il faut que je suive le mouvement de ses mains ou bien celui de sa bouche qui prononce des mots que je n'écoute même plus.
Elle rigole à mes « Quoi ?... ». Puis me chuchote :
« Ce soir ! » en mimant un solo d'enfer, les yeux fermés et ses doigts se déplaçant à toute vitesse sur un manche imaginaire. Elle ne sait pas qu'en se mordant ainsi les lèvres comme pour exprimer la concentration, elle représente la chose la plus sexy au monde. Là, assise, en train de se marrer dans son jean trop serré et son pull trop grand.
Je lui fais « Ok » de la tête et replonge dans mes exos. J'ai soudain une envie folle d'offrir à ces équations le résultat qu'elles quémandent.
Elle m'a traîné jusqu'à chez elle. Je peux la suivre presque à l'odeur. Elle paraît naturelle dans chacun de ses gestes et pourtant je sais que lorsque son pouce caresse la barrière à laquelle elle s'appuie, ce n'est que pour moi. Que pour mes yeux et tant pis si quelqu'un d'autre le voit.
Chez elle, elle continue avec cet air... « Sympa »
«... Tu veux boire quelque chose ?... »
Me fixant sur sa neutralité... « Je veux bien de l'eau merci !... »
Je vois qu'elle est déçue par ma réponse. Ça y est. Elle attend que je lui fasse un signe, ne serait-ce que lui demander si elle n'a pas du sirop de fraise. Elle commence à entrer dans ce jeu auquel elle est si douée. Fini le masque du « on est pote, on se connaît pas très bien en plus... », qui, elle le sait, nous torture d'attente. Elle adore ça.
À présent, à chaque mot à double sens, à chaque phrase que je prononcerai qui pourrait connoter l'envie, la chaleur ou la passion, elle fera un pas vers moi. J'ai envie d'elle. Mais je veux avant tout lui rendre ce qu'elle m'a fait subir avec ses froids. Je me mets à ma guitare et ne prononce plus un mot.
Ça me fait un peu mal, mais elle, monstre d'égoïsme qu'elle est, ça la plombe complètement. Je pourrais presque lire dans ses yeux : Serais-tu vraiment venu pour jouer ? Elle prend une chaise et s'assoit juste derrière moi, si près... Elle rapproche son visage de ma nuque. Moi je continue à jouer ? Mais par automatisme uniquement. Tous mes sens sont fixés sur sa présence, son odeur, son souffle...
J'arrête et bois l'eau qu'elle m'a apportée. Je la regarde en vidant d'un trait le verre sur lequel je sais qu'elle posera ses lèvres pour récupérer la moindre parcelle de moi.
À peine ses yeux croisent les miens qu'elle se lève d'un bond, gênée, fait semblant de chercher quelque chose, et finit par s'asseoir sur son lit. Son visage se ferme, elle commence à avoir peur. Elle se souvient qu'elle ne m'aime pas.
Elle retire ses chaussures et ses courtes chaussettes de coton blanc. Elle se couche dans son lit et frissonne. Elle veut être seule maintenant. Je l'ai perdue. Mais je ne peux pas lui montrer que j'ai compris tout ça, ça la blesserait. Je prends mon temps pour finir ma chanson, et lui dis que je dois partir.
Elle lève sur moi un visage triste et désolé... mhm mhm...
J'ai envie de lui dire que je me fiche qu'elle ne m'aime pas, que je ne désire qu'une seule chose, qu'elle me dévore et me laisse repartir en paix. Mais à la place je range ma guitare et la laisse me raccompagner, pieds nus, jusqu'à la porte.
Elle me présente avec insistance sa joue.
On se dit au revoir, on plaisante un peu histoire de mettre les choses au clair, histoire de dire : On est pote, on se connaît pas très bien de toute façon...