
C'est une femme d'une soixantaine d'années qui semble perpétuellement déprimée et qui ramène tout à elle. Un jour, par exemple, nous débattions de l'intérêt d'Internet et des PC — certes, ce n'est pas ce qu'il y a de plus passionnant — lorsque JC affirma que le système des emails était particulièrement pratique pour communiquer avec des amis habitant à l'étranger.
Elle lui répondit alors, sur un ton à la fois désespéré et honteux :
« Je n'ai pas d'amis... »
Une grosse crise de rire nerveuse s'empara des quatre étudiants. Impossible de se retenir. Le malaise était total, mais la situation semblait tellement absurde que notre réaction fut immédiate.
Je décidai alors de faire semblant de regarder un quelconque événement par la fenêtre donnant sur le couloir pour masquer mon hilarité. Me sentant enfin calmé, je me retournai vers la table et repris ce qui s'apparentait à une conversation... à propos de la hausse du prix des cigarettes. Notre chargée était en train d'insulter « les responsables d'une telle injustice » avec une véhémence surprenante.
Après un vif débat que je n'ai pas la force de raconter ici, elle nous laissa enfin partir. Nous sortîmes de la salle en médire sur ce qui venait de se passer, persuadés d'avoir affaire à une personne acarique et sans intérêt.
Nous apprenions un peu plus tard qu'elle souffrait du cancer, probablement la maladie la plus mortelle en France à cette époque. Cette révélation soudaine a changé notre perspective de manière radicale. Ce que nous avions pris pour de l'ennui ou de l'agacement était peut-être le résultat d'une lutte épuisante contre la maladie et les traitements lourds. Je ne tiens plus vraiment à fumer cette dernière clope de la journée...