
Il y avait cette angoisse indescriptible au fond de mon cœur lorsque je montais dans le bus de 6h30 en direction de Melun. Une petite heure plus tard, j'y étais. Il ne me restait plus qu'à prendre un train et, à la première station, je pourrais aller en bas de la cage 19 et attendre qu'elle arrive. Vers 11h, après avoir tant espéré à chaque fois que les portes de l'ascenseur s'ouvraient, je vis son doux sourire. Il me tardait tant de pouvoir la voir, la prendre dans mes bras sans avoir à craindre que ses parents découvrent qu'elle était avec moi. Son bonheur me rendait tellement heureuse. Nous avions encore du mal à réaliser que ces vacances allaient être les nôtres. Rien qu'elle et moi, juste nous deux dans notre monde fait de tendresse et d'amour.
Quelques jours plus tard, alors que je passais la prendre en bas de chez elle, nous avons pris la décision d'aller voir une amie à elle, Patty. De toute façon, les lieux nous importaient peu tant que nous pouvions être ensemble à nous aimer. Et puis c'était quand même elle qui avait fait le maximum pour que l'on puisse se revoir. Je tenais vraiment à la remercier et j'étais bien loin de me douter qu'elle allait devenir une amie très chère. Nos vacances furent donc partagées entre les visites chez Patty et les sorties en ville pour des « missions clopes ». Quand nous étions ensemble, toutes les trois (sauf quand il y avait Nono, nous étions quatre), allongées sur le lit, nous parlions du bonheur de la vie, de tout ce qui nous passait par la tête, car nous savions bien qu'en réalité, il n'y avait pas besoin de mots pour décrire ces moments magiques que nous vivions.
Un jour, la juge me convoqua pour une audience. J'étais paniquée. Qu'allait-il se passer ? Que me voulait cette juge ? Je n'en savais rien. Et voyant ma peur, je compris très vite que pour une fois dans ma vie, des gens autres que des membres de ma famille tenaient à moi. Et c'était elles. Alors nous sommes allées ensemble à ce putain de tribunal le lendemain.

Il faut bien avouer qu'ils ont dû en prendre un coup lorsqu'ils ont vu arriver quatre glandeuses habillées à l'arrache avec leurs planches de skate à la main. Mais elles étaient là et elles le sont toujours restées, juste à côté de moi pour me tenir la main lorsque j'avais la frousse. Après 1h30 d'audience, je sortais du bureau de la juge. J'avais passé tout mon temps à m'engueuler avec ma mère. C'était vraiment une audience de merde et ça avait eu le don de flinguer encore plus le peu de confiance que j'avais dans les adultes. Je m'étais retrouvée seule, entourée de gens qui ne connaissaient rien à mon passé, rien à mes douleurs et qui ne « comprenaient pas » mon style de vie, mes actes, ma souffrance à leurs yeux trop surfaite.
Pendant toute l'audience, j'attendais que mon cauchemar se termine, que je puisse enfin aller pleurer dans les bras de ma tendre Elsa. Je me rappelle mes larmes, je me rappelle mes cris de désespoir et ma haine envers ce monde à la con. Et encore une fois, elles étaient là, juste à mes côtés, me prenant dans leurs bras, séchant mes larmes et me calmant. J'avais l'impression qu'elles ressentaient ma souffrance, qu'elles en prenaient une partie pour me rendre la vie plus belle.
Malgré tout cela, les vacances continuèrent et nos liens se renforcèrent. L'été passa plus vite à mes yeux que les autres années. Ce fut mon premier été de vie et de bonheur total. Bien sûr, il y a eu des galères, des moments plus chiants que d'autres, mais j'avais toujours quelqu'un qui était là, attendant que je puisse enfin livrer mes vieux démons pour tenter de m'en libérer.
La rentrée arriva et nos vies continuèrent, rythmées pour Elsa et moi par des jours où l'on pouvait se voir, tranquillement installées pour discuter et ressentir la présence de l'autre et son amour infini. La vie reprenait possession de mon corps à ces moments-là. J'étais maintenant en famille d'accueil et je ne pensais qu'à elle, jour et nuit...