
À seize ans, j'ai vu les premières Machines envahir la cour de récréation. Une seule tout d'abord, prohibée de l'établissement au même titre que les walkmans et les tamagotchis. Puis deux, dix, vingt. Puis toute la classe. Dès lors, acquisition de mon nouveau petit nom : "Il va bien l'Hermite ? Eh, Hermite, ta télé elle est en couleur ou en gris comme toi ? Ah, il sait ce que c'est une télé au moins ?"
Je le savais, bien sûr, mais jamais mes parents n'avaient jugé utile d'en posséder. Mon univers électronique, loin des écrans et des bipers, se résumait à un combiné CD-Cassette-Radio et mes livres. Loin du rat de bibliothèque qu'ils voyaient tous en moi, mon image personnelle évoluait dans un monde totalement imaginaire dont j'étais le seul maître, où tous se pliaient sous mon simple regard. Un rêve magnifique...
Comment observer les premières failles technologiques ?
Et si réaliste que je m'y égarais parfois dans le quotidien. Cependant, ce que je vécus me donna souvent à penser que ma voie restait la meilleure et seule à suivre. Les premiers événements, anodins car si fréquents, n'attirèrent pas l'œil de quiconque, sauf de l'Hermite. Mon isolation forcée m'offrait une plus grande faculté d'observation de l'environnement.
À l'université, j'assistai au drame personnel d'une nouvelle étudiante contrainte d'utiliser une cabine téléphonique "merdique" pour joindre son si précieux petit ami. Motif : un portable avec du crédit mais sans batterie, ça sert autant que pas de portable du tout. La semaine suivante, une bande de jeunes, supposé-je encore lycéens, protestait ouvertement contre les déboires de leurs forfaits, les pannes de réseau, les batteries à plat...
Pas trop longtemps plus tard encore, un jeune homme accostait les passants pour mendier une minute de crédit pour un appel urgent, jurant qu'il la paierait. Pas un n'y répondit.
La montée de l'Electropanique mondiale
Et ces petites catastrophes individuelles s'accumulaient. "Mon portable est mort, HS, il a reçu une goutte d'eau et... Fini, et je fais comment pour l'appeler mon chéri maintenant ???" Un plein mélodrame artificiel et particulièrement jouissif. J'assistais en direct live à la désintoxication forcée d'un peuple asservi par l'électronique. Je me sentais maître devant ces drogués perdus et soi-disant coupés du monde. Peu à peu, le rêve prenait vie...
De plus en plus fort, de plus en plus loin. Tous dégénéraient. Aux États-Unis, au Japon, partout dans le monde, la pression devenait insoutenable. Les portables de dernière génération, plus perfectionnés certes mais tellement moins solides, disparaissaient. Les vieux modèles disparus revenaient à la surface. Mais moins de place sur le répertoire, plus d'appareil photo numérique inclus, la panique grandissait. Ce qui pouvait être en un seul revenait alors à plusieurs appareils. Les répertoires manuels ressuscitaient, l'usage du stylo, du papier, de la page. Mais dans un désordre des plus complets.
La révélation du Maître de l'écrit
Ainsi, dans mon entourage, les gens commencèrent à s'intéresser à moi. On sollicitait mon aide, mes conseils, ma clairvoyance. Ceux qui s'adaptaient le plus vite commencèrent à gagner mon estime et je me décidai de monter une entreprise de "Gestion Manuelle, Conseils et Coaching".
Payé pour faire ce avec quoi j'avais grandi, je gagnais en renommée dans le quartier, la ville, le pays. Les plus doués, ayant désintoxiqué le plus rapidement, devinrent sous-directeurs à travers le pays. Enfin, les autres continents eurent vent de ma méthode. La panique générale s'estompa aussitôt en présence d'un maître à penser. Mon rêve s'emparait du quotidien...
Depuis ma plus tendre enfance, je n'étais que victime. De leurs insultes, leurs moqueries, leurs coups foireux. Cela a changé. Je suis le Maître maintenant, tous ne jurent que par moi, moi seul, vénéré, connaisseur du Monde Premier. Une nouvelle ère est née, nous voilà revenus au temps de la Simplicité. Toute l'électronique a été condamnée, ne restent que livres, crayons, papier.
Je suis à présent leur seule référence, leur point de repère. Quelques-uns encore doivent subir des soins intensifs, ils ont voulu contester mon système, ils doivent être sevrés...
Vous penserez sans doute que je suis un monstre, un dictateur sans scrupules. C'est peut-être le cas, je ne le nierai pas. Je ne répondrai que ceci :
Je ne suis là que pour enseigner au peuple les anciennes méthodes simples et pour toujours immortelles. Ne les oubliez jamais ou l'Electropanique s'emparera de vous...