
La conjugaison, piège du débutant
Le problème, c'est la conjugaison. J'ai entendu beaucoup de gens le dire, mais ils pensaient à l'École, sans y voir de la vie. Moi, je pense à la vie quand je dis ça. Le problème, oui, c'est la conjugaison.
Quels que soient nos actes – et il faut bien agir, non ? – il leur faut un mode, un temps. Dès lors, on est piégé. Et c'est ainsi que j'ai été piégé. Complètement acculé par la conjugaison. Comme tous les animaux, l'Homme n'est pas au mieux de sa forme lorsqu'il est acculé. Mais il agit, faute de pouvoir abdiquer sans espérer.
Tout avait pourtant bien commencé : j'étais jeune comme on l'est tous. J'avais mes soucis, mais je croyais les gérer. Comme tous les jeunes, j'étais en liberté conditionnelle : le rêve au bord des mots, l'acte toujours idéal. Dans mes grands moments, j'osais même le futur ! Quelle confiance alors, quelle foi ! Quelle insouciance.
« J'aimerais », « Je ferais », bref : « je –rais » à tout va. Je me souviens d'un vaniteux « je ferai ». Oh, je ne les regrette pas, ces paroles jetées au vent. N'empêche qu'ils ont ripé, mes mots, sur la pierre. N'empêche que le conditionnel, comme le futur, n'accrochent pas à la pierre.
Puis j'ai continué. Un pas devant l'autre, un rêve derrière l'autre, comme une longue litanie implacable de la vie vers la mort. Bref, j'ai mûri, malgré moi.
Orgueil ! J'ai pensé quelque temps être mon propre moteur. J'avoue avec humilité que je le crois parfois encore... Certains instants, je ferme les yeux et j'ai presque l'impression que je commande la marche du monde. Mais ce n'est plus comme avant. Avant que je sois piégé par la conjugaison.
J'avais alors deux vies : l'une que je réussissais malgré moi, l'autre que je ratais malgré eux. Une scolarité exemplaire, une famille sans atout. Dans tout ce gris, quelques étoiles : quelques-unes à la lumière étincelante comme la vie, d'autres à l'obscure clarté plus sombre que la mort. Ainsi bipolarisé, j'ai cru faire mon chemin à coup de « comme ça » et de « pas comme ça ».
Un jour, j'ai réalisé que j'avais des réponses. Pas plus que d'autres, mais je savais que c'en étaient. Alors, bêtement, je me suis mis à les laisser sortir. Une par une. Que quelqu'un passât, et paf ! J'y accrochais une réponse. Un sport comme un autre. Et, ma foi, je me suis senti doué ; doué de tant de réponses que même ceux dont c'était le métier virent en moi une relève encourageante. Qui eût cru alors que la relève s'affaisserait si facilement ?
J'ai suivi le cours d'un chemin qui se déroulait devant moi et me suis retrouvé au bord du vide. Soudain. Presque sans l'avoir voulu. Je dis « presque » parce que, comme tous les précipices, c'est un peu moi qui l'ai creusé. Plus de 15 ans d'études, plus de 180 mois à apprendre, plus de 5400 journées à aligner les briques d'un mur, plus de 130 000 heures à ressasser un même magma de pensées focalisées sur un seul objectif : l'insertion professionnelle.
Ma licence de lettres modernes fraîchement en poche, c'est presque la fatalité que j'ai enchaînée sur le CAPES. C'est sans trop y croire que j'ai préparé un concours en voie d'extinction, pour un recrutement illusoire à un poste impossible. Et c'est naturellement sans en avoir les compétences que je me suis vu intronisé. Capétien à la première lice. Couronne sur la tête et sceptre en main, je n'étais même pas royaliste que je régnais déjà...
Le choc de la première rentrée
Jeudi 4 septembre. J'arrive dans ce lycée inconnu rempli de visages flous. Armé de mon épée en bois et de mon bouclier en plastique, ma couronne en carton-pâte plantée sur mes cheveux, j'observe à travers la vitre de mon aquarium le ballet unilatéral des lycéens.
La première impression, c'est la foule. La seconde, c'est le resserrement des entrailles. La troisième, l'apesanteur. On se sent comme sous l'eau. La quatrième, le bruit. Un tel vacarme qu'on en est jeté hors de soi-même. La cinquième est la plus difficile : c'est l'amer à boire. Et on en boit trop, jusqu'à vomir sa propre vie.
Dédoublé malgré soi, on assiste au grand jeu de la désillusion perpétuelle. Donner des réponses aux questions qu'on me soumet, je sais faire. Mais donner des réponses à des questions qu'on ne pose pas, poser des questions à ceux qui n'ont pas de réponses, là, je ne sais pas.
Je suis un météore, qu'on regarde passer le temps d'un vœu. Et moi, je fais les montagnes russes : j'escalade des Everest de préparation, je bricole des panacées de génie. Puis c'est la grande descente en classe. Dès que la porte se ferme, je sens bien que je suis pris au piège.
Reste la vitesse. Capétien n'est pas un métier. C'est un sacerdoce. Le temps qui me laissait en paix s'est mis à me faire des croche-pieds. Toujours il se présente pour me ronger le foie.
Comble des impertinences, vient le temps de la note. Qu'évaluer, quand on ne sait même pas ce qu'on apporte ? Ce chiffre qui proclame le succès du savoir, l'échec du professeur, la ruine de l'élève. Et ce pouvoir du chiffre, il m'a été imposé.
Bref, ces débuts sont difficiles. Mais de tout, l'amertume est bien ce qu'il y a de pire. Et comble de malheur, j'ai une bonne classe. Une classe qui avance à peu près dans le même sens que l'institution. Et c'est ce qui accroît d'autant mon amertume. Quand la classe a tout pour fonctionner, d'où vient que ça ne marche pas sinon de moi ?
Celui qu'on a mis là pour sa capacité à donner des réponses devient une machine à questionner. Un animal acculé. Et c'est ça qui se retrouve à la tête de 33 âmes. Finalement, je dois être la Parque qui tranche. Et pour un an, je vais devoir faire illusion, survivre. Pas pour moi, mais pour eux.
Alourdi des apparats du savoir, je ne parviens plus à rien. Ces brillants atomes de connaissance ne sont plus qu'une vague soupe morte. Et j'ai beau l'étaler, l'aspect reste sordide. Et eux qui attendent ne voient pas qu'ils n'ont pas de professeur. Ils ne réalisent pas qu'ils n'ont face à eux qu'un poussin mal éclos.
Les semaines passent et la tribune se perd en échos venteux. Je vois, j'entends, je sens : je ne suis pas à la hauteur. Ma boussole m'a indiqué longtemps le Nord, mais à force d'avancer, j'ai fait le tour de mon erreur. Suis-je sur le bon bateau ? Je fais des progrès, mais il reste tant de chemin pour regagner mon propre respect.
Puisque mes soins aimables sont trop insuffisants, j'aiguise mes paroles et pointe mes aigreurs. Je suis un faux méchant et un vrai imbécile. Mauvaise autorité et mauvais orateur, je rame. Mon canot prend l'eau.
10 novembre. Première retenue. Aveu d'échec. N'en étais-je pas la cause profonde, moi, falaise d'argile face à ces flots vigoureux ? Combien d'élèves peuvent se contenter de moi ? 5 ? 7 ? Les autres bavardent pour passer le temps.
Je rêve d'un monde virtuel où faire nos premières passes, une fausse école. Soulagez notre conscience. Protégez ces innocents... Voilà que je rêve à nouveau. Était-ce une prière ?
À côté de cette ombre qui rêve d'être étoile, il y a mon autre moi, celui qui vit. Et moi, j'ai largué les amarres. J'ai trouvé l'amour, la sérénité. Et entre ces deux pôles, on me ferait trancher ? Qu'on me donne un jardin et je jette aux orties tous mes beaux idéaux. Mais l'ironie du sort, c'est que je suis coincé. Poussé à l'incompétence par l'impératif de mon patron, ma retraite est coupée par les impératifs de toute une société.
Le clocher solennel de mon enfer personnel résonne : le conseil de classe est sans appel. Je devrais être rassuré de voir mes collègues partager mon calvaire, mais je n'en sors que plus vide. Ainsi, ce n'est pas moi, ou c'est pire avec moi ? Comble de déraison, c'est en français que mes élèves ont leur meilleure moyenne ! J'encombre potentiellement la filière littéraire de débris inexploitables.
Je retourne à mon poste plus hésitant. Alors qu'il me faudrait distribuer des coups de pied au derrière, je prie dignement leur maturité de bien vouloir exister. Et ma tutrice aimable qui me voudrait cassant constate mon idiotie gentille.
Ah ! L'espoir ! Créature éphémère. Frankenstein n'a su créer l'étincelle que j'espérais. La seule séance qui a fonctionné ? La projection d'un film muet. On nous demande de faire en sorte que les élèves s'immergent dans une langue noble. Et pourtant, l'image supplante en quelques instants des semaines d'efforts vains.
D'espoirs déçus en illusions, l'année s'écoule, essentiellement stérile. Une expérience professionnelle désabusante. Mais pas déculpabilisante.
Le calvaire au collège
Après une première année de stage en lycée, je suis, suivant une logique qui n'appartient qu'à l'absurde, replacé face à des collégiens. Ancien assistant d'éducation en collèges, je me réjouis à l'avance de retrouver un public plus vivant.
Premier jour : j'ouvre ma porte au sang jeune et torrentueux. Je compte mes ouailles : il m'en manque la moitié. En fait, ils ne sont qu'une vingtaine. Bouffée d'oxygène ! Tout commence pour le mieux.
Les semaines s'écoulent et la réserve fait place à une décontraction croissante. Certains se montrent plus tapageurs, d'autres plus insolents. Premières tentatives de reprise en main. Premiers échecs. Si je crie, j'obtiens le silence quelques secondes. Malgré moi, tout dans mon attitude semble les encourager à n'en faire qu'à leur tête. Les notes s'écroulent.
Première convocation par mon chef d'établissement. On me reproche d'être cassant, voire méprisant. J'explique que je pèche par un manque de sévérité. On m'informe que des parents se sont plaints et qu'on a dû désamorcer des démarches agressives. On m'accuse de faire trop de photocopies alors qu'ils n'ont pas de manuel. On me reproche de négliger mes devoirs de surveillance. Ainsi chahuté, je multiplie les repêchages.
Nouvelle convocation. On propose l'intervention d'un conseiller. Il constate ma difficulté et liste les observations que j'avais déjà faites. Puis l'inspecteur est dépêché. Une heure d'observation, puis un entretien. Ma meilleure séance de l'année. Pourtant, l'inspectrice mène un procès en règle. Mon contrôle de moi devient un défaut qui me rend antipathique. Face aux critiques, mon absence de sanglots est interprétée comme un manque d'intérêt.
Le temps s'écoule, me laissant abasourdi. Méprisé par les élèves, les parents, la hiérarchie, ignoré par les collègues... Je puise un réconfort dans mon foyer, mais c'est une deuxième année bien amère.
La seconde année s'annonce mieux : je parviens à obtenir une décharge pour exercer en F.L.E. C'est une bouffée d'oxygène. Hasard étrange, cette année me voit privé de toute salle officielle : je cours d'un étage à l'autre. Confronté aux bavardages, je redéploie mes punitions, sans résultat. Je monte un projet culturel pour motiver mes élèves, mais il se voit refuser tout financement sans raison valable.
Indigné, je demande à voir le principal. Il argue que mon projet n'est pas assez pédagogique et trop coûteux, alors que d'autres vœux sont comblés. Il sous-entend que je suis un incompétent doublé d'un débile. Outré, je sollicite une autre institution pour le financement. Même veto. Il me convoque à nouveau pour me brimer. Découragé, je laisse tomber.
Je découvre à la médiathèque des jeux éducatifs et dépose un formulaire pour une carte professionnelle. La secrétaire m'apprend que mon chef refuse de signer ce document anodin car il ignore si je l'utiliserai à titre personnel ou professionnel. Encore une fois, je me heurte à sa suspicion.
Et l'année se déroule, d'absence de réussite en demi-échecs, dans une fatigue morale qui vous érode. L'École, et nous en première ligne, chargés de mener ces moutons de Panurge vers un abattoir déguisé en plateau de téléréalité.
Heureusement qu'il y a les vacances...