
En ce temps-là, Echo avait un corps. Elle vivait dans un petit village que bordait une forêt dense et impénétrable. Déjà, sa bouche bavarde répandait discordes et divisions. Tout ce qu'on lui disait, tout ce qu'elle entendait, elle le racontait à tous vents en modifiant à sa guise les paroles qu'elle avait recueillies. Sa curiosité, sa mesquinerie lui avaient valu la méfiance des villageois.
La malédiction d'Echo
Un jour, alors qu'elle se promenait à la lisière de la forêt, elle rencontra, au bord du chemin, une vieille femme. « Approche-toi », dit-elle. Echo s'avança. De sa faible voix de vieillarde, elle lui murmura : « Cette langue perfide qui a fait tant de mal ne te servira plus guère et tu ne feras plus, de ta voix, qu'un très bref usage. » L'effet fut soudain. Echo ne put, dès lors, que répéter les derniers sons émis par la voix et rapporter les dernières paroles qu'elle avait entendues. Humiliée, elle se cacha dans la forêt.
La rencontre avec Narcisse
Un jour qu'il chassait dans les bois, Narcisse croisa le regard d'Echo. Attirée par les bruits qu'il faisait en se déplaçant sous les feuillages, elle s'était approchée comme le papillon de nuit s'envole inexorablement vers la flamme qui brûlera ses ailes. Ardente de désir, elle suivit ses pas furtivement à travers la forêt. Combien de fois aurait-elle voulu l'aborder ! Combien de fois aurait-elle pu, de ses douces paroles, le séduire ! Mais sa nature ne lui permettait pas de commencer. Elle ne pouvait que guetter des sons perdus auxquels elle pourrait répondre par des paroles.
Le drame au bord de la rivière
C'est ainsi que, par un chaud après-midi, Narcisse s'assit près de la rivière, le temps que les chevaux se désaltèrent. Echo le guettait, tapie derrière les buissons. Elle se rapprocha sous les arbres pour mieux l'observer et fit craquer, par mégarde, un fagotin de brindilles sèches. Narcisse se redressa. « Qui est là, se cachant de moi ? » cria-t-il. Echo sentit son âme chavirer : enfin pourrait-elle lui adresser quelques paroles. « Moi ! », répondit-elle de tout son cœur.
Stupéfait, il promena son regard tout autour de lui. « Sors de ta cachette ! N'aie pas peur ! » dit-il. « N'aie pas peur », répéta-t-elle. Abusé par cette voix qui semblait venir de nulle part, il se retourna et, ne voyant venir personne : « Qui es-tu ? » demanda-t-il. Il recueillit autant de mots qu'il avait prononcés. Perdant patience, Narcisse insista : « Qui que tu sois, ici, réunissons-nous ! » Il n'y avait pas de mots auxquels Echo put répondre avec plus de plaisir : « Unissons-nous ! » répéta-t-elle.
Charmée par ce qu'elle venait de dire, elle sortit des buissons et se jeta sur l'être tant désiré. Narcisse s'enfuit, apeuré par cette apparition soudaine, et tout en fuyant : « Va-t'en ! Éloigne-toi de moi ! », jura-t-il, « plutôt mourir que de m'abandonner à toi ! » Envahie de désespoir, elle ne répéta que ces paroles : « M'abandonner à toi. » Il regroupa hâtivement ses chevaux et quitta la rivière sans se retourner. Étendue sur le sol, Echo le regardait partir, incapable de prononcer une seule parole qui pût le retenir. Les larmes coulaient, chaudes, sur ses joues.
La métamorphose d'Echo
Depuis ce jour, Echo se cache dans les forêts. À force de dissimuler son corps, méprisé et honteux, sous les feuillages et dans les grottes sombres, il ne persiste d'elle plus que la voix. Le promeneur aventureux peut encore l'entendre, chargée de chagrin, répéter ses paroles dans les antres solitaires.