Image 2
Essais

Différence et tolérance, deux mots incompatibles...

À 18 ans, elle vit avec une atrophie de la main gauche. Entre regards intrusifs et moqueries, elle rêve d'un monde où sa différence serait enfin acceptée.

As-tu aimé cet article ?

6h30. Le réveil sonne, elle se réveille tranquillement. Comme tout le monde, elle se lève, dit bonjour à ses parents, puis prend son petit-déjeuner. Une dizaine de minutes plus tard, elle va se doucher et songe à la façon dont elle va s'habiller. Elle est ennuyée : c'est l'été, il fait chaud, et mettre un pull par cette température serait insupportable. Si seulement... Non, elle arrête de penser, elle est en retard. Elle sort de sa douche et enfile précipitamment ses affaires. Elle est vêtue d'une robe légère et d'une chemise. Cette fois encore, elle supportera la chaleur et gardera sa chemise toute la journée — « son sauna », comme elle se plaît à qualifier cette habitude.

Elle, c'est une jeune fille de 18 ans, yeux marron-vert, 1 mètre 73, brune, pour 60 kg. Une fille banale, qui s'entend très bien avec ses parents ainsi qu'avec ses frères et ses amis. Elle a un petit ami qu'elle aime, et un parcours scolaire plutôt réussi : elle a sauté une classe (CM1), elle fait des études de droit, et a toujours conservé son année d'avance.

Une fille « banale », se plaira-t-on à dire en la voyant. Pourtant, elle ne l'est pas.

Handicap invisible : vivre avec une atrophie de la main

Le matin, elle aime bien se regarder nue dans le miroir. Mais seulement de profil, le profil droit. De face, elle voit ce que personne ne voit : ce manque, ce manque qui lui complique tant la vie dans ce monde où tout le monde sort du même moule — tout le monde, sauf elle. Les larmes montent à la vue de ce physique « hors-norme » (après tout, qu'est-ce qu'être dans la norme ?).

Comme le disent les médecins, elle a une « atrophie de la main gauche ». Atrophie n.f. (du gr. trophê, nourriture). MÉD. Diminution du volume et mauvais fonctionnement d'un tissu, d'un organe, d'un organisme.

C'est bien compliqué, tout ça pour dire qu'elle n'a pas cette chance que tout le monde a d'avoir une main gauche. Cela fait 18 ans qu'elle subit cette atrophie, qu'elle lit dans ses dossiers médicaux : « main gauche absente », « anomalie côté gauche », etc. Cela fait 18 ans qu'elle supporte le regard intrusif des autres, les critiques, les remarques comme « Bah, elle est où ta main gauche ?? » ou encore « Hey, manchotte ! ». Les autres... Si seulement elle arrivait parfois à les oublier, à oublier ce qu'un regard et une remarque sont capables de faire à sa vie — cette vie qui l'ennuie tant depuis qu'elle la vit à travers le regard des autres.

Harcèlement scolaire et moqueries : le poids du regard des autres

Alors, pour oublier la sauvagerie du monde qui l'entoure, elle aime à se renfermer dans son cocon familial, le seul endroit où personne ne la regarde comme une bête de cirque. Elle passe son temps à écrire, à essayer d'évacuer sa colère : sa colère contre les autres, contre cette fille qui lui a bousillé sa vie en l'espace d'un an, mais surtout sa colère contre elle-même. Elle s'en veut de donner tant d'importance à des gens qui ont une vie si peu remplie qu'ils aiment détruire celle des autres juste avec leurs yeux.

Cette fille, Charlène, qui lui a bousillé la vie, c'était au lycée, à son entrée en seconde.

À cette époque, elle avait toujours encaissé les remarques, elle était forte. Puis, au lycée, Charlène passait son temps à se moquer d'elle, à essayer de l'imiter pour la ridiculiser. C'était si facile de faire ça, pourquoi se priver quand on est « normalement constituée » ?

Vivre différemment : accepter son corps et sa différence

Elle a pris conscience de sa différence, et aujourd'hui, elle n'aime plus l'été, mais elle adore l'hiver. Parce que l'hiver, on peut sortir en gros manteau et dissimiler facilement cette différence qu'elle n'assume pas.

Mais elle doit se faire à l'idée que jamais elle n'aura une vie comme Monsieur Tout-Le-Monde. Jamais elle ne pourra sortir bras nus sans que quelqu'un la regarde, la fixe, avec cette curiosité malsaine dans les yeux qu'elle déteste tant. Jamais elle ne pourra mener une vie normale. Jamais elle n'aura le bonheur de caresser son petit ami avec deux mains, jamais elle ne pourra tenir ses enfants par la main en même temps... Le seul moment où elle va bien, c'est dans son sommeil. Parce que dans son sommeil, elle se crée son monde à elle, elle s'imagine avec une main gauche, et alors se construit cette vie normale dont elle rêve tant.

Rêve qui restera à jamais inaccessible, alors elle s'endort. Elle dort longtemps, puis ne se réveille jamais, elle est tellement bien dans son monde où la différence est acceptée...

As-tu aimé cet article ?
une`fille`differente
une`fille`differente @une`fille`differente
1 articles 0 abonnés

Commentaires (6)

Connexion pour laisser un commentaire.

Chargement des commentaires...

Articles similaires