
– Que vois-tu ?
– Un trou.
– C'est tout ?
– Non.
– Quoi d'autre ?
– De l'obscurité.
– Tu es sûr ?
– Oui. Ça se voit, non ? Tu ne le vois pas ?
– Peu importe ce que je vois ou non, ce qui m'intéresse, c'est ce que toi tu vois.
– Eh ben tu sais maintenant.
– Tu ne voudrais pas m'en dire plus sur ce trou obscur ?
– Arrête de parler comme s'il n'était pas là. Tu le vois, le trou, oui ou non ?
– Oui oui. Et comment est-il ?
– Ben, sombre. Mais...
– Oui, je vois, ne t'inquiète pas. Tu ne distingues rien d'autre que ces deux éléments ? Trou et obscurité ?
– Ben...
– Regarde bien.
– Maintenant que tu le dis...
– Oui ?
– Y'a comme du mouvement dans l'obscurité.
– Intéressant. Continue.
– Ben ça bouge, quoi. Que veux-tu que je te dise de plus ?
– Tu ne saurais pas me décrire la nature de ce mouvement ?
– Ben regarde.
– J'ai oublié mes lunettes.
– Ah d'accord...
– Oui.
– Ben... Ça flotte.
– Comment ça ?
– Ben ça fait comme des taches moins sombres qui glissent dans le champ de vision.
– Rapidement ?
– Non. Plutôt lentement, et même avec une certaine classe, en fait.
– Et ça te fait penser à ?
– Boh, je sais pas. À la mer. À des bateaux sur la mer.
– Le voyage, hein ?
– Ben, je sais pas. On s'en fout de ça.
– Oui oui. Qu'est-ce qui te fait penser aux bateaux et à la mer ?
– Des taches voilées, donc des bateaux.
– Jolie métaphore.
– Ben je vois que ça.
– Certainement. Et que dirais-tu si on s'approchait du trou ?
– Euh... Je vois pas trop l'intérêt. Et puis c'est malsain, ce truc-là.
– Tiens donc... Pourquoi ?
– Je sais pas. On sait pas ce qui se passe là-dedans.
– Et ça pourrait être mauvais ?
– Peut-être. C'est ça, le blème : on sait pas.
– Oui, c'est bien là le fond du problème. Donc tu préférerais autant pas qu'on s'approche ?
– Hé mais oh, si tu y tiens, on le fait. C'est pas comme si j'avais une frousse bleue, hein.
– Non, sans doute que non.
– Tu sais que t'es lourd ?
– Pourquoi ?
– Tu veux pas causer normalement, des fois ?
– Saisissant... Et qu'est-ce qui t'effraie dans mon discours ?
– Oh oh, temps mort, y'a rien qui m'effraie. Tout de suite les grands mots. Tu m'emmerdes à causer du trou noir sans jamais le regarder. Regarde-le deux minutes. Tu me feras pas croire que ta vue est trop mauvaise pour faire la différence entre un trou noir et un bain de soleil.
– Moui.
– Alors ?
– Oui, je le vois, le trou.
– Et ?
– Et c'est vrai que ça bouge un peu.
– Donc on peut tout autant se casser, ça n'a aucun intérêt.
– Pas de risque, donc ?
– Et toi, t'en dis quoi, au juste ? Tu veux aller voir ?
– Moi, je ne sais pas.
– Donc à part causer des autres, tu sais rien faire, en gros ?
– Si si, bien sûr.
– Ah ouais. Prouve-le.
– Je peux te parler, par exemple, du rapport entre les structures mentales et les structures sociétaires de base.
– T'as vraiment un problème, toi, hein ?
– Nous avons tous un problème.
– Ouais ben là, mon problème c'est toi. J'me casse. Salut, reviens quand t'auras quelque chose à raconter.